Comme de belles endormies dans un manga sans héros

 

S.P.O. DIX

SEQUENCE en TROIS PARTIES

 

PREMIERE PARTIE

     Par moins deux, quelles que soient les volontés de dire, avouons une difficulté mal prévue : personne n’a envie de s’arrêter.  On sent que ça va pas être encore de la séquence plénière, de la séquence solaire, de la séquence à trois mille.

Faut s’y faire, vocifère  en sourdine la voix de l’intérieur.

Alors, plutôt que de regarder le froid tomber sur ses mains muettes,

Ydit a pris le train de l’hiver.

      Il brûle des oubliEs mélangées de vapeurs ( mais n’est-ce pas l’unique minerai   de la mémoire ?) il rappelle en image  d’autres départs,

                           comme ce jour d’été où une belle pointeuse

exposait les couleurstrois couleurs en gare primaires, prête ainsi à tous les  nuanciers de la

palette sensuelle.

     Banalité  : quand bien même serait-on à moitié nu ( ah non, pas encore ! ) dans un jacuzzi planté au milieu de la Beauce (à moitié nue, une y serait,  qu’ il y aurait toujours un brave type pour lui proposer la couverture, injustice de mauvais genre, mais pour Ydit  n’apparaît nulle promeneuse rêveuse et solitaire-qu’on aimerait solidaire)  quand bien même, donc : pas de curiosité pour l’oublieur public.

Hiver, 8 heures : un wagon transrégional  folâtre vers le sud avec  étape dans le centre,  et la neige jette un froid comme une Paris-Limoges, l'hiver est DANS le train 08 02 12mauvaise traduction du  grec.

C’est l’époque d’exhumer des fragments de poterie, de chauffer la colle, de reconstruire la forme impérieuse d’une oeuvre. Aussi, le moment de flamber l’intérieur comme on flambe un dessert.

L’hiver venant, les livres qu’on n’a pas écrit se penchent sur vous comme des sapins au lendemain des Rois : secs et vidés de leur lumière.

 

De tout près, dans la radicale absence de torpeur et de bien-être, surgissent en même temps la voix du vendeur ambulant et celle du contrôleur. Enfin de l’humanité porteuse d’oreilles. « Vous allez à un congrès ! » s’exclame l’un, avisant la poitrine barrée du badge officiel de l’expédition OUBLIeS ?« Vous voulez un café !» intime l’autre, lui-même tiré de sa réserve naturelle par les tressautements du froid.

Aucun des deux  n’interroge, et donc Ydit répond que, oui, il voudrait aller à un café (chaleurs, papiers au sol, serveuse accorte,expresso brûlant), et que, oui, sans doute, avoir un congrès rien que pour lui (froideurs, controverses, hôtesse plissée, dîner au « petit pressoir ») serait une belle fin d’histoire.

On pourrait se faire son cinéma,cinema encore une fois, vous vous souvenez?

  • Histoire ? Laquelle, demande l’homme du contrôle, à part que vous en faites, vous, des histoires avec vos machins sur l’oubli, je vous ai reconnu, allez, hop, vous êtes ce type qui fait ces pseudo-publis que peu de gens comprennent, soit-dit en passant, ne m’en veuillez pas, hein, je vous dois ça en toute sympathie, ça ne peut vous faire que du bien d’entendre du mal, moi c’est pas ma tasse de thé, vos petits morceaux.
  • Tasse  de thé, ni de café, s’ébroue l’autre, même si Msieur Ydit…
  • P1140263ne m’en a pas commandé. Forcément, on est dans les transports, on n’est pas dans le confort serein des auteurs d’OUBLIes. Vous savez comment j’imagine votre petit dej., Msieur Ydit ?

Et puis, ce que vous dites, c’est pas faux, reprend l’homme au café, c’est plutôt bien vu, que tout ça, au fond ça fait et refait des histoires pour pas beaucoup de gens et même pas du tout beaucoup d’effets sur la marche des transrégionaux comme nous. Ya qu’à voir.

Dépecé comme un Garenne saisi par les oreilles dans le soleil de la chasse, Ydit commence à expliquer : Voilà, au fond, tout l’enjeu des OUBLIeS, on  arrive au moment de l’avouer.

Disons-le, c’est l’hiver sans printemps.

    Il est venu le temps d’oublier qu’on a commencé à vouloir être écrivain, à espérer devenir écrivain, à tenter de rêver l’écriture comme un possible, pour la trouver vite comme impossible.

C’est ça l’oubli dur de l’année commençante.

    Pas d’oeuvre, pas de livre, rien, juste des conversations de couloir avec des hommes de train, demain. Alors, on parle, à la place, on parle et on oublie ça.

Un peu comme d’autres boivent ? Tout ce qui leur tombe sous la main ?

– Un peu comme d’autres draguent ? Tout ce qui leur tombe sous les yeux ?

Les deux hommes se poussent du coude, c’est la franche rigolade du transrégional du jeudi matin. On n’imagine pas.

Ecoutez, dit l’un, je vais vous dire quelque chose, moi, parce que je m’y connais sans doute au moins autant que vous, j’ai beaucoup fait de lignes. Eh bien, cette histoire de parole à l’air comme un derrière de bonne sœur exposé dans le vent de l’oubli, ça me rappelle un machin que j’ai lu entre Montauban de Périgueux, enfin je crois que c’était entre Montauban et Périgueux, mais vous savez ce que c’est, hein, la mémoire…. Je vous le cite, même si ça vous la coupe ?

Qu’on y passe, et qu’on achève la séquence, murmure ydit,

affaibli par le chaos et les cahots du train, la culture du trainiste, et la violente certitude de s’être posé tout seul dans le piège au cœur du courant.

                                                                                            Il faut juste P1140650 (2) attendre la décrue de la présence ?

Ok, et faites pas cette tête d’un type parti pour « La Pléiade » et juste arrivé dans le feuilleton de « L’Echo du Cambrésis », c’est pas grave, tout ça, tandis qu’on a la santé, non ?..

Alors, donc, je cite : « L’idée de performance repose ici sur la revendication d’une spontanéité, d’une indépendance et d’une liberté irréductible (liberté de jouer, d’être soi-même, de ne rien faire, d’aller à la rencontre…) qui accordent au corps une nouvelle présence au monde. Cette présence aléatoire sert la représentation d’une identité mobile, changeante et joyeuse.»

Exactement ça, dit l’autre, qui pose la casquette, s’assied dans le sens de la marche, Exactement ça, et puis ajoute : « La mémoire n’a pas de poubelle. », en conséquence de quoi rien ne sert d’y jeter ses OUBLIeS froissées comme on jette des mouchoirs en dentelle tissés de pleurs de jeunes filles. Non ? Vous trouvez pas que j’ai raison, M sieur Ydit ?

Pas mal, pas mal du tout, votre coup de la poubelle, ça je dois dire, très astucieux, très astucieux, super bien placé en contre, vous l’avez piqué où ?

Fred VARGAS, « Un lieu incertain », J’ai Lu, 2013, p.46

Ah, je vois que monsieur ne se refuse rien du tout, bien qu’étant de la SNCF. Un petit café ?

Bof, on a ces petits plaisirs de train de nuit, de madone des sleepings, on ne peut pas se priver de tout.
-Et vous l’avez connue comment ?

-Qui ? l’Ydit, lui, là ? L’ombre de l’oubli ? La trace de l’omble ?

-Mais non, faites pas l’insouciant, je vous parle de la Fred, la Vargas du peuple.

-Dans les bois éternels ou Sous les vents de Neptune, je ne sais plus trop. Tout ça se ressemble un peu quand même.

-Votre réplique, on dirait une réponse dans un rituel d’initiation, vous trouvez pas ? Très IMAG2820                                                                                                                                curieux.

Le côté à la fois hermétique et véridique…  vous voyez ?

Pas trop, mais je ne suis pas baptisé…sauf à la petite goutte, tu vois le genre…

-Et, remarque « Pars vite et arrive tard », c’est un peu notre devise de trainistes, non ?

Ils rient tous deux, l’un renverse un peu de café sur la machine à pincer de l’autre, mais ils s’en esclaffent davantage.

ça va la réveiller, la Suzanne, une fois sur deux elle se connecte avec la Bourse plutôt que la base SNCF, ça aide pas pour les contrôles ! 

Il se retourne vers Ydit, réfugié contre le coin-vitre où il écrit en silence un manuel de survie. Où il se représente un bureau d’écriveur. Où il s’abstrait de sa propre contemporanéité (mais n’ose prononcer le mot inaudible au train où nous sommes )

 

FIN de la PREMIERE PARTIE, si on veut.


 

DEUXIEME PARTIE, si on peut.

Il s’est retourné vers Ydit, déplacé dans  le coin-vitre où il invente pour lui seul un manuel de survie. Où il se représente assis à un bureau d’écriveur.

Ydit, réfugié contre le  dehors proche ,

P1140717et il  se répète en silence de règles de survie. Où il s’abstrait de sa propre contemporanéité (mais n’ose prononcer le mot inaudible au train où nous sommes ).

Dans le bureau, là, ensuite, à l’aise, au chaud, fantasme qu’il écrit qu’il voyage.

Il voyage, il se lève.

Il parcourt le couloir du train, il récite des passages en Butor dans le texte, portes coulissantes, décisions improbables, imprécision de toute langue, tout ça, tout ça, le tout venant, quoi.

Contre le duo des trainistes , Ydit lève le mur du songe.

Il entre dans un compartiment vert

et bleu.

Et jaune et jeune.  Elle y est comme une belle train vers Limoges mars 2012 dormeuse                                      endormie dans un roman de Kawabata (ou presque?)

 

Il recommence son cinéma, il débite avec enthousiasme le dialogue  de Hiroshima mon mamour.

On peut écrire plus mal, on peut dire pire. Rien en se passe, on s’en doutait.

Dans le compartiment voisin,

la voyageuse endormie, 3sans effraction, il pénètre. Le sommeil est encore plus lourd. A quoi bon une confession impudique ? Personne à qui faire écouter le songe d’un récit.  Ou d’une bataille.

 

 

Mais rien.

Il faut oublier cela aussi : que  l’age d’Ydit n’est plus celui où les jeunes femme lèvent la tête et baissent les yeux, dans les paquebots, les transsibériens, les sleepings, les wagons de chemin de fer transrégionaux, les calèches. S’il leur parle, au retour elles racontent à de jeunes hommes qu’elles ont usé un bon moment à bavarder littérature gentiment avec un vieux type, ça fait passer le temps.

Oublier que cela n’aura plus lieu.

Mais, tant pis. Sans nostalgie et sans douleur, oublier que la séduction est une illusion vite dépassée. Que l’écriture de romans est un partage vite dépensé.

Serein, Ydit  réintègre le brouillard mental du voyage réel.


 

TROISEME PARTIE : les trainistes existent encore, et c’est même  pour cela que le monde tourne

Au fait, et toi, ton truc de tout à l’heure, cette parade, non, « la performance« , le texte qui a plus ou moins cloué le bec de notre Monsieur de Paris qui se dit  l’ydit de ces drames ?

Mon truc, remarque, je ne le sors pas à n’importe qui mon truc, tu l’as vu, c’est du rare et du solide (ils s’esclaffent, la tiède chaleur de la profonde vérité humaine emplit le wagon d’une douce fraternité virile, patati patata )

Bon, allez ?

– « LIGEIA », XXV ème année, n°117-118-119-120, p.186 , Edition Association LIGEIA, 2012, Article « Performances artistiques en milieu urbain : urbanités et dissonances », Alice Laguarda.

Je reconnais que ça en jette. Sinon, à part ça, Msieur Ydit, c’est toujours agréable de vous rencontrer sur nos lignes, y a pas à dire, vous faites très bien l’oublieur, mais si, ça fait un peu de vie dans nos trains, ça fait chic, même si ça sert à rien, mais faut qu’on se quitte, là,  on arrive à Moulins.

A une prochaine ?


 

EVALUATION :

T.S.O. Taux de Satisfaction Oubli : écrans dépassés par la hauteur du taux. Si – réellement- l’oublieur oublie, oublie sincèrement, qu’il n’a pas été l’écrivain, pas même su être l’écrivain de sa rue au moins. En ce cas, taux de 1000 pour 100. Mais qui le croirait : quand ydit ne dit mot ydit ment.

 

 

 

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même après trois cartes, la barrière du souterrain ne s’ouvre pas.

Avatar de Ydit-Blog NOUVELLE SAISON saison IVydit -Blog Nouvelle saison SAISON IV

 

 

Je suis venu vous dire que je m’oublie.

Contacts : ydit.spo@gmail.com

.

Ydit est ici afin d’épuiser l’encombrante écume de la mémoire.

Une Omission  programmée ad libitum

pour (environ) vingt-ans, non renouvelable

.

C’est l’atelier public d’oubli

 

 

S.P.O. 9 :

Barcelone ou Montpellier, Parking d’aéroport, 19 minutes

L’oublieur, connu sous le pseudo  Ydit a décidé de planter sa graine d’oubli à la sortie d’un parking d’aéroport, bien que moissonné par la mauvaise humeur du vol. Par le malicieux repas digne d’un lecteur de romans .

   Une histoire à s’endormir-pas facilement, dans la maison de famille. Une histoire à s’étirer-durablement, d’un côté ou de l’autre.

                                                                         Chateaudun, Illiers, Chartres, Arville, Montdoubleau aout 2011 075     Chambre de Marcel, à Combray.

Parking : là où convergent tous les  moyens modernes  de la mobilité sinon du mouvement. On ajouterait bien l’âne, le boeuf, les agnelles. Mais c’est déjà un peu tard.

Ydit, comme l’année, commence, avec moins de…

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2015 en révision

Les lutins statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2015 de ce blog.

En voici un extrait :

Un tramway de San Francisco peut contenir 60 personnes. Ce blog a été visité 1 000 fois en 2015. S’il était un de ces tramways, il aurait dû faire à peu près 17 voyages pour transporter tout le monde.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

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même après trois cartes, la barrière du souterrain ne s’ouvre pas.

 

 

 

Je suis venu vous dire que je m’oublie.

Contacts : ydit.spo@gmail.com

.

Ydit est ici afin d’épuiser l’encombrante écume de la mémoire.

Une Omission  programmée ad libitum

pour (environ) vingt-ans, non renouvelable

.

 

 

C’est l’atelier public d’oubli

 

 

S.P.O. 9 :

Barcelone ou Montpellier, Parking d’aéroport, 19 minutes

 

L’oublieur, connu sous le pseudo  Ydit a décidé de planter sa graine d’oubli à la sortie d’un parking d’aéroport, bien que moissonné par la mauvaise humeur du vol. Par le malicieux repas digne d’un lecteur de romans .

   Une histoire à s’endormir-pas facilement, dans la maison de famille. Une histoire à s’étirer-durablement, d’un côté ou de l’autre.

                                                                         Chateaudun, Illiers, Chartres, Arville, Montdoubleau aout 2011 075     Chambre de Marcel, à Combray.

 

Parking : là où convergent tous les  moyens modernes  de la mobilité sinon du mouvement. On ajouterait bien l’âne, le boeuf, les agnelles. Mais c’est déjà un peu tard.

Ydit, comme l’année, commence, avec moins de pétards,  intérieurement dépenaillé par l’avion,  qui est un combat avec les anges de pierre du souvenir…

Un combat avec l’ange, peint par Delacroix,  église de Saint Sulpice, Paris, à droite en entrant, ou raconté dans le beau livre de JPK ?

(à gauche sur le rayon du haut).

     En tout cas, dit le type de la sécurité anti-boum,

ça pèse lourd en volumes…

louvre  combats des anges Envols divers au Louvre, Paris, lumière comme pour décoller.

«… les parkings de l’aéroport sont maintenant les souterrains vrais de la mémoire. Les grottes sacrées du rite et des mythes : on y dépose de quoi tout enlever, tout envoler, tout dévoiler d’abord soi-même. »

« On dirait un écrivain posant des mots pour un prix », observe le pilote, qui passe en courant sur un tapis roulant. Pas terrible.

« Tout élever, d’abord soi. Eurydice épouse les méandres du parking dans ses formes altérées par les vapeurs, les virages, les ordres brefs de la peinture.

Florence 12 12 2

Jamais rien ne sort aérien d’ici, jamais ne se retourne l’homme, apaisé par le projet du vol ou le bonheur du retour. Le visage d’Eurydice porte le masque souple des Vénitiens qui n’ont pas lu Jean-Jacques et ses « Confessions». Un masque de paillettes.


 

             Plus tard, le pilote sort de l’avion en dernier.

     Les passants que l’avion rend hagards ne disent mot. Ils consultent leurs livres de bord. Depuis toujours, on n’y comprend que ce que l’on y a posé, souvent rien. 2015-06-24-12-48-58La buée des signes donne le Nord.

Ce jour là, privé d’humour par les trous d’air (agression  pire que les trous de mémoire)( car comment oublier si on ne commence par le souvenir ?), Ydit débute  la séquence peu après avoir entendu ses voisins d’avion raconter les cours de l’action Aviation Taratataire. Ils raclaient le fond de l’imaginaire investif en répétant à tout vent des mots doux qui enlaçaient le cou de chaque hôtesse, même usagées comme elles paraissent sur les vols « basprix ».(bas-prix, pas vues ? aurait dit Marc).

Chacun rêve d’actions nouvelles, pas chères, prises en bourse. On recommencerait pour trois sous les rencontres ratées, on rejouerait pour un plat de lentilles les coups de dés ayant aboli le hasard, mais fait perdre le destin, rater le chemin.

Le contraire du projet «  OubliEs ». Ce projet de ne conserver que les noyaux durs de la mémoire, les armes pures du souvenir.

On observerait de plus près la peau immatérielle que les femmes cachent près de leur cœur, et ne vendent jamais.

L’oublieur Ydit a décidé, moissonné par la mauvaise humeur, de planter sa graine d’oubli à la sortie d’un parking d’aéroport. Là où se confondent tous termes de la mobilité. Là où chaque insipide semble réinventé malgré lui par une saveur d’exotisme. espace de paix, car de passage ?

Mais, glissant depuis le souterrain, une femme en auto passe  la tête par la vitre  et s’inquiète :

« HOMBRE, j’ai mis la carte mienne dans cela,  mais la barrière, il  s’en va  pas?» Puis, fait un geste d’impatiente menace.

Un peu engoncé  des  tournures dans les tissus glacés de la déception, que peut faire l’oublieur qui encore attend son public, bagages repris au tapis ? Que faire, sinon des mots pour chasser le mouvement de l’air ainsi qu’une Licorne ?

Bellevilloise.jpg

    Le mouvement de l’air, c’est le mouvement des collines populaires.

Meurtri d’aviateurs et nauséeux d’écriture, il s’encanaille :« Je déclare que j’oublie avoir lu– et fait lire- et enseigné (quarante ans plus tôt) la sagesse inerte de ces textes aux mécaniques de pantins, « Petits princes » construits pour l’intelligence des benêts, «  Citadelle » étalées sur des tartines chaudes de pain mou, puis déclamés par des adultes sans horizon.

Je déclare que, sans même nommer l’insipide comtesse franco-russe,  j’oublie tout  de la Sainte Ex, du « Géant égoïste » d’Oscar Wilde, de Jonathan le Goéland, de… ».

Ydit tient à être vu résolument comme un employé de parking occupé par l’oubli. Ce qui est une occupation digne des parkings. L’oubli. Pas aisée mais digne.  Et difficile à interpréter. Ydit  avait investi sur l’espoir de vivre plutôt en personnel de surface, en 2016, effort pour s’alléger des profondeurs, devenir de bonne compagnie.

De telles résolutions  n’apportent que des solutions très provisoires au problème de barrière, il faut l’avouer.

Car une  nouvelle ( mais identique ) question du public  contraint Ydit à se taire.

Une femme penche le buste par la portière de sa Triumph jaune, et dit : « Monsieur, j’ai mis ma carte, la barrière toutefois ne se lève pas. » Puis, avec élégance, citant Vladimir : «  Que faire ? »

Que faire ? Bouger, à défaut de réponse.

Ydit change d’issue. Avise une orée nouvelle de souterrain. Enfin ici passeur d’oubliEs ? Guetteur de l’improbable Eurydice ?

Arrivant, pourtant badgé d’oublies, encarté d’omissions, doté d’affichettes, il connaît…

MI3E10~1

                                      pour la première fois un refus.

Jamais, songeant au projet d’expérimenter l’oubli volontaire, Ydit n’a imaginé qu’on lui dise non. Il avait commencé à prendre place dans le discours et le narratif, et voici qu’un gardien arrive, espèce de clochard maquillé en surhomme, muni de talkie-walkie, de brassard orange, de forte conviction –voire de sourde rancœur, ce qui n’interdit pas l’haleine de réacteur.

A l’idée qu’on parle, ici, et qu’on parle d’ici, du garde l’œil s’inquiète.

A voir l’enregistreur, du gardien la mine se tend. Quand l’appareil photo apparaît, une panique couvre la scène et le visage : « Il faut demander l’autorisation à la responsable de parking ».

Un peu souillon, un peu Cosette à juger par son univers ?IMAG0853-1.jpg

 

 

Ydit passe la main dans les cheveux, vérifie le bouton de col de chemise (on pourra observer  qu’il ne vérifie pas tous les boutons), gagne le bureau tapi derrière une vitre opaque. La jeune femme, très sûre d’elle, pas du tout usagée, pas du tout négligée, pas du tout contente, conduit l’interrogatoire comme au Bon Temps des Pouvoirs Forts.

     Rien ne prouve que les mots projet, performance, culture, texte lui soient inconnus, puisqu’elle a fait l’école supérieure des parkings d’aéroport…

…mais Monsieur restons dans le sujet : «  C’est un terrain privé, ici, et moi en tant que responsable, je ne pense pas du tout que la Société Euridyce trouve ça bien qu’on photographie en public  l’entrée d’un parking privé, cela se comprend, non ?»

Un silence. « Puis, mettez l’Y comme vous voulez, ce n’est pas le sujet ».

Non : on rêverait,  pour privée qu’elle soit, que l’image figurât au sein d’un projet qui la glorifierait dans son immaculée mais accueillante…PARKING sans personne

beauté d’entrée de parking privé

de la société ‘EURIDYCE’

Plus tard,  encore une fois  déplacé volontaire- posé à la sortie d’un parking cette fois public, Ydit doit bloquer  le flux du souvenir, ce qui est toujours assez douloureux, même si l’âge, enfin, apprend la maîtrise des flux. Il se souviendrait volontiers des mythes ou romans de l’inaccessibilité, mais non, pas de paix avec la mémoire : voici que, pour la troisième fois, près de la barrière une femme penche la tête par la portière et proclame :

« Monsieur, vous le savez, car votre mémoire est sans tâche bien que sans attache, j’ai mis ma carte, ma carte de sortie, la bonne carte, cependant la barrière ne se lève pas. Quelle solution ? Selon vous ? « 

On n’en sort pas. Vraiment pas.

gardien parking rappel

                            Accès impétueux de vérification de la carte !

     Ydit pourrait de nouveau crier l’oubli de ses heures avec Le Petit Prince. D’autres heures de ses cours, il y a si longtemps, tentent de s’imposer, pour se mêler à l’oubli. Pour attendrir son public, qui s’intéresse aux barrières, Ydit, raconte les jours tendres des enseignements de «Détruire dit-elle » ou « Hiroshima mon amour » à des lycéennes d’Orléans qui se mettaient à pleurer (en 1975, Duras, pour les classes moyennes, n’avait pas ses vêtures d’icône). Les étonnements d’étudiantes de deuxième année en Sorbonne que ne lassait ni «La route des Flandres » ni «Le voyage au bout de la nuit »(thème : la guerre du roman). Ou encore ces jeunes professeurs en apprentissage que Frédérique (l’amante) et lui provoquaient grâce à d’émouvantes séances d’écriture poétique, en attendant le repas romain que préparait avec malice Marie-France, l’amie.

On ne devrait jamais.

« Je déclare que j’oublie d’avoir été un professeur un peu stupide, pas très solide, menteur professionnel, répétiteur futile», répond-il, du tac au tac, espérant ainsi s’en tirer, montrant à la cliente sa plaque officielle d’oublieur public ( ce qui ne l’apaise pas).

On entend le flop de l’effet, malgré les râles ambiants des réacteurs : qui s’intéresse encore aux oublieurs publics?

Ydit, las : « Madame, enfin, accepteriez-vous au moins de photographier ce dialogue de lourds ? ».

     La conductrice voudrait savoir si c’est pour la télé, Ydit nie, Ydit no, il dit niet.

     Elle ne le croit pas. Si c’est incongru, c’est pour la télé, toujours. Elle le regarde. Elle regarde aussi la télé. Elle regarde beaucoup de choses.

     Elle ferait des clins d’œil, la dame à la carte. Elle vient d’accompagner son mari à l’avion. Elle  sourit, étale un peu de décolleté rose sur la portière, «Je viens d’accompagner mon mari à l’avion. C’est pour quelle émission ?».

« Omission reprend Ydit, Omission, comme vous diriez « Aux Missions » et j’ajoute que c’est vous qui devez me photographier, puisque je suis l’indigène. »

gardien de parking( mais elle se montre malhabile avec l’appareil depuis son siège).

Et la séquence finit ainsi : même après trois cartes, la barrière du souterrain ne s’ouvre pas.

On se demande bien à quoi servent les oublieurs publics, non?


Protocole, Article 9 : présent à l’appel

S’il le souhaite, le public –et de préférence les jeunes femmes ou les chômeurs macédoniens allant vers Sparte – pourra récupérer  à la pelle le souvenir mort, et le faire sien, surtout en automne. Ainsi, le projet crée une forme de transmission automatique et spontanée, sans propriétaire ni acquéreur, depuis une mémoire qui s’allège sans rémission, vers un auditeur fugace qui va

disparaître sans retour.

     On admet dès lors, avec regret et  faute de moyens de s’y opposer, que les souvenirs partagés par Ydit pourront persévérer dans d’autres mémoires, où ils seraient traduits et

trahis comme il convient.

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