SPO 15, rue de Paris, les tilleuls dans la nuit incitent à la lenteur.
15 / EPISODE PREMIER
(où l’on dirait qu’on approche de vraies impudeurs)
Tout cela est bien joli (« en fait non, pas joli-joli, » dirait Ydit), mais ça fait pas un tabac. C’est pas avec ça qu’on va emplir le mini-bus pour partir de concert vers une expédition d’oubli-avec messieurs dames en parkas d’hiver et collants Damart
D’autres fois, le braillard projet d’oublier sans trahir se combine à la sourdine de la mémoire. Ydit veut sortir accomplir son rite, mais il pleut de la presque neige. Sous elle, un devenir à la parole ? Que proférer de l’oubli quand les flaques seules témoignent du mouvement du vent ?
Quand les porteurs noirs d’échafaudages, eux-mêmes, ont lancé vers l’avenir la suite de leur escalade,
tant la pluie de Paris rend tout glissant ?
(mais les trottoirs de Buenos Aires
seraient-ils moins humides
sous la pluie du sud ?
A l’école, on dit que les enfants donnent à tous les Sud les vertus aptères de la sécheresse).
Tard, nuit venant, Ydit se résigne : l’oubliage est une foi, l’oubliance un festin, même dans les premiers sombres du crépuscule (surtout en ville : les enfants racontent que les réverbères accentuent le rôle obscur des pavés, qu’il ne faut pas sortir le soir vers les rues de Paris, que des prêtres pédophiles à soutanes sales sont prêts à l’embuscade sous le porche des églises ;mais le maître les détrompe, les sermonne, les punit).
L’expérience du crieur d’oubli(e)s se construit lentement, mais il sait déjà que le plus grave des instants est celui du choix : que dire ? Qu’oublier ? Trop de souvenirs semblent exiger l’immédiat effacement. Trop d’images s’échinent vers les mots, en frémissant de l’espérance d’oubli. Pléthore du mental.
« Pas de ça, Lisette », dit-il à voix basse dans le secret du carrefour, sans parvenir à retrouver l’origine de Lisette : encore un oubli, passager clandestin de la barque. Lisette, pourtant, était jolie ?
Elle se baignait dans les fontaines au lieu d’y boire ?
Certains soirs, l’étonnant désir d’omission s’altère au contact de la ville. La ville conduit autre part qu’en soi-même, on le sait. Mais pas de quartier dans le quartier, pas de faiblesse, de mollesse, de tristesse, de bassesse (et encore moins de liesse).
Le déni de mémoire est un exigeant creusement de mines dont les filons restent imprévisibles.
Et les explosions spectaculairement silencieuses.
En regardant la mémoire dans les yeux on tire à balles perdues dans les devantures blindées de la vie.
– Et ça rebondit ?
– Oui, passant, car, enfin, dites nous donc pourquoi, sinon, le crieur d’oubli(e)s parle-t-il ici de la plage de Bernières? Parce que la rue voisine contient une école ? Parce que des frères liés par la haine traversent en se tenant la main ?
« Je veux effacer le château de sable sur la plage de Bernières, les faux-semblants des faux-sourires, et le concours de plage du ‘Figaro’, les boucles bien lisses des enfants domestiqués, lui aussi je le veux couvert par le rageur accès sauvage de la marée. ».
Sauvage et prévisible, comme les amours, comme les désirs, comme les drus afflux de la mémoire.
« Je me souviendrais de beaucoup de plages dans beaucoup de pays, parce que je suis un homme de France, un prochain des côtes, et que je suis encore davantage un homme des pays d’Europe, où mer et océan se gouttent au biberon depuis les temps d’Ulysse.
Mais j’oublie l’heure d’enfance :
le sourire qu’on voit
sous les friselis est un leurre.
D’autres photos de sableuse enfance portent un identique mensonge : ces années furent épaisses comme un désastre, lourdes comme un repentir de peintre manquant de toile, perdues comme un manuscrit à Saragosse. Ici, dans la rue, devant le mécano généralisé de l’échafaudage orphelin de ses monteurs noirs déjà dissous dans la neige, ici dans la pluie brune de la cité,dans la rue grise de Paris,
je déclare que cela,
ces heures menteuses, toutes ces tromperies, cela j’oublie. »
– « Tout cela est bien joli dit une passante pleine de soucis, (« en fait non, pas joli-joli, » dirait Ydit), mais tu fais pas un succès. C’est pas avec tes trucs de ce genre qu’on va emplir ton combi VW pour partir avec tes potes dans pour un voyage d’oubli- avec messieurs dames en parkas doublées sur des collants Monop. »
Très juste : on ne peut pas dire que le parapluie rouge et blanc du citadin mouillé forme un auditoire de choix sur le parterre humide. Encore moins à cette heure-ci, dans une rue sans destination (en ville, tant de rues vont de nulle part vers nulle part).
Pourtant, résigné à la solitude, et repu de délectation morose, l’oublieur poursuit le récit de ce qu’il oublie : des heures d’enfance où la mère triche, farfouine dans les reflets du réel pour y tailler des apparences d’intérêt, affute les trois frères ( dont un faux) en molles statues qu’elle expose dans leurs différences-tout fesses
pour l’un, tout sexe pour l’autre, et quoi ensuite- ?
La mère maquignonne avec les trognes du voisinage, fait sa minaude, voit tout le malheur et ne dit rien du bonheur, adopte des frères bientôt vengeurs et câline l’aîné qui se vautre dans les corps de son propre sexe, la mère qui sait tous les abus et les ignore par goût de l’obscur.
La pluie cesse, pas Ydit ; pas la parole en lui.
La méthode d’oubli public trouve ici une autre de ses limites : hormis le prêtre ou le médecin, qui peut écouter sans un terrible ennui le récit des enfances privées de joie ?
Ecouter tout récit d’enfance, d’ailleurs, est une besogne de bagnard, de condamné aux galères, de Misérables.
« Pourtant, parfois, dans les creux des lits des amoureux, dans les cafés où l’on voit l’avenir du désir dans le visage de l’autre, il arrive qu’on puisse intéresser une auditrice par un tour de passe-passe biographique, non ? Ou bien ne s’agit-il au fond que d’une écoute du corps ?»
A cette interrogation, dont la visée polémique est bien trop claire, nul ne répond, dans le rue de Paris qu’harangue faiblement l’oublieur solitaire. Depuis longtemps les deux vieux qui sortaient de l’immeuble se sont enfuis, le boucher d’en face cesse d’écouter depuis sa vitrine en découpant des agneaux, et la jeune femme qui dialogua s’est éloignée, trop vite, évanouie dans son sourire de compassion.
Il se tait, plie le parapluie, prend la route vers un autre espace de parole, pour la nuit venue : épisode II
Protocole des S.P.O. : publicité
Les séances de L’OMISSION peuvent être annoncées. La prochaine aura lieu sur la place de l’église, dans un petit village de Forterre, juste avant la tombée de la nuit.
Mais la programmation des séances publiques d’oubliage dépend de conditions imprévisibles, dont météorologiques, et reste elle-même imprévue. Les spectateurs déçus ne seront pas remboursés. En revanche, il arrivera que l’orateur distribue de menues galettes imitées des oublies que vendaient les porteurs d’oublies, juste avant la fermeture des portes, la nuit, au Moyen Age.