Didier JOUAULT (  » YDIT » ) : SPO 18 Les voisins : des ouvriers. La table : du Formica. Les serviettes : du papier.

 

 

SPO 18 /   Les voisins : des ouvriers. La table : du Formica. Les serviettes : du papier.

 

Temps premier, jeudi,  8.07-8.18

Aussi c’est ainsi que le récit se dit, selon Ydit.

     Le cafetier (servant un grand noir) : « Alors comme ça, vous marchez dans notre région ?  Vous garderez votre chambre ?»

 Ydit répond que c’est une belle région pour ça.

     Une jeune femme  habillée d’un pauvre ventre, arrive, accroche le cafetier, l’embrasse quatre fois sur les joues , accepte un petit noisette, s’accoude au comptoir de zinc ancien, ils baissent la voix. Elle dit que de marcher c’est comme d’oublier, c’est comme d’avancer loin des souvenirs de tout le monde. Elle aimerait avoir le temps de ça, être assez riche pour. Elle comprend le double dur devoir d’oublier, déambuler. Ydit, bon prince pour une fois, renonce à lui refiler un souvenir comme un zeste de peste en pièce.

On ne peut quand même pas être nuisible avec tout le monde. Il paie les cafés.

Deuxième épisode, jeudi, 10.17- 17.43

     C’est juste le plaisir de la démarche, souple et de plus en plus fatiguée avec l’heure, le chemin de l’Omission. Peu à peu : soleil, bonheur de la marche, dénivelés, sueur , endorphines, comme un nouveau printemps  du premier désir : pas envie de revenir.       lien rompu manteau                 On dépouille le vieil homme, on le confine à la perte des couleurs.

On en pose la défroque sur le bord du sentier. Ne plus s’occuper que de rien, que de s’alléger, devenir bouffée de vent sur la nuque sale d’un Percheron, caresse en sable pour un brin d’écume.

 

lien rompu manteau 2

Tiers Etat : soirée (après 22h, vous avez le code, faut passer par le parking)

Ils sont quatre à table, à côté : « 10 euros 50 avec le café, ce qui est marqué en bleu, c’est fait maison »

Les voisins : des ouvriers. La table : du Formica. Les serviettes : du papier.

C’est l’hôtel -restaurant de la place.

« Merci ». Il tend la salière. Alors, vous, c’est  vous qui faites la grande balade, qu’ a dit le patron ? On sent l’air d’un soupçon.

Toute occasion est bonne, cependant, pour l’oublieur  cheminant : on y va d’une petite Omission pour la route ?

Le plus jeune – il boit du coca zéro :  « bon, bah, voilà, c’est que nous on travaille très tôt demain sur le chantier… »

« Remarque, dit le chauve ( il boit un quart de rouge) : ça dépend, c’est long comme histoire ? »

Ydit demande : « Quel chantier ? »

Le Turc ( il s’est dit Turc en demandant le menu à 10.50), « On peut avoir un truc sans de la viande ? »

Le quatrième, posant l’atout du menu : « Alors, c’est quoi, au fait ? »

Pendant ce temps, à une autre table,un plutôt jeune en habit de compagnon charpentier finit son verre d’eau, paie au comptoir, se fait donner la fiche

( l’affiche ? A l’affiche : Ydit !!!) puis s’installe à côté pour écouter sans écourter.

     Ydit sent le frisson de la gloire lui griffer les mots dans la mémoire et des gouttes de bonheur parcourir ses chevilles : quoi, cinq d’un coup, on fait bar comble ce soir, à défaut de table rase. Bientôt il faudra un  Agent ?

Des gardes-champêtres pour contenir la foule ?

un vrai service d'ordre - Copie

Il entrera  dans une légende ?

 

 

 

 Réf : « Grand ménage de Printemps », Festival  de CUCURON-VAUGINES 2016,  » Générik Vapeur »

  Des billets, des hot-dogs ?   De la famille pour les vendre ?

Pendant qu’on y est ?    billeterie Grand ménage

-C’est une micro-histoire, pour vous, les gars, ce soir
-Oui, parce qu’on travaille, demain, nous autres.

 

Ydit raconte que, sortant la carte I.G.N. vérifiant un croisement, » Il a fait une photo pour l’une, envoyé un SMS vers l’autre. Plus tard, un moment de lumière dans les nuages, image à garder,  il ne trouve plus le téléphone. Il y a tant de poches, manteau, pantalon, sac à dos,kangourou. Alors, il s’appelle lui-même. »

L’expression passe aussi mal qu’un texto soir d’orage. Les cinq du 10 euros 50 font la moue. Le patron quitte le zinc, s’approche : il va y avoir des trucs à raconter au marché.

-« Tu t’appelles, euh , tu te cries dessus ? »

-« Non, j’ai un second  téléphone, pour le travail. Mais rien. »

– « T’entends même pas que tu t’appelles, toi, et tu ne te réponds pas ? » 

Ydit laisse passer un temps, service d’île flottante, garantie origine Métro, que le patron apporte en vitesse. Il voudrait savoir comment on peut s’appeler sans se répondre. La question vient :« Et alors ?», c’est la pire. le lien rompu 3Alors, rien.

YDIT : « Je me suis assis et je me suis raconté que j’avais atteint le but : tout oublié dans la mémoire du téléphone, plus rien, plus de famille, plus d’amis, plus de photos de route, plus de contacts sauf avec l’absence, le silence, l’oubli parfait des messages sans destinataires. La grande cassure. Une réussite d’oublieur comme les concurrents même n’en rêvent pas. Pour une seconde, on savoure l’étrange double désir de l’objet : ne pas le chercher/le chercher. Ne plus apparaître sur aucune carte.

– C’est cher , un téléphone, dit le charpentier, ça coûte pas rien.

Les six observent, l’Ydit l’oublieur qui se dit comblé. Pour un peu, ils se mureraient en tribunal. Bernard présiderait : « Accusé, tout ce gâchis, pour si peu ? »

Ydit parle, vite, vite : « Non, il n’est pas resté assis au bord du chemin, comme soudain jouissant d’avoir accompli d’un coup unique le projet d’oubli, par ce geste manqué tant réussi. Oui, certes, puissante, savoureuse, sucrée, la tentation du retirement. Allez, assez joué, on en reste là ?On ne touche plus aux plis des cartes et des mains ? L’attrait du retrait, oui, bien sûr, et cette perte aurait été un signe (le destin ?) : le moment de tout arrêter était venu. le lien rompu 6

     Mais, continue l’oublieur, avec de grands gestes, mais cela ressemblait à une crise cardiaque de la mémoire. Moi, ce que je veux, c’est lentement savourer les glissements délicats de l’oubli, l’un après l’autre, grâce à des amis comme vous. »

Amis ? Faut le dire vite, expriment les regards. Pas clair tout ça. Puis, ce mec, il charrie, tu parles d’une histoire, tout ça pour un téléphone perdu, c’est des sous, d’accord, mais …

Donc, j’ai rebroussé chemin pour retrouver la mémoire, enfin, je veux dire le téléphone. Je m’appelais de temps en temps, mais je ne m’entendais pas . Finalement, après plus d’une heure de retour sur mes pas : l’éclat de l’écran sur le chemin de boue  . le lien rompu 4        

L’ombre qui restait de moi a repris contact avec les ondes du monde.

– Et, je comprends  toujours pas, excuse, on n’est pas de la ville, mais t’étais content de le retrouver, ou pas, au final ?

Ydit hésite sur la formule, le patron commence à desservir ( les tables et l’histoire) , il ouvre à 6h45, les jours de marché, sur la place : «  Ydit ? Alors ? Content de revenir?»

« Alors, OUI, content de retrouver,mais  vous savez, c’est banal, je préfère m’en occuper moi-tout-seul, et, prenez-le comme vous voulez…

                                         

je n’aime pas qu’on m’oublie à ma place.

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Didier JOUAULT (« YDIT ») : SPO 17 – B / Prenez une douche chaude, voulez-vous ?

 

S.P.O. 17-B . La veille dame de la place aux tilleuls, suite et fin / Prenez une douche chaude, voulez-vous ?

 

Ydit reprend :

     « J’arrivai à la petite place à nom de star. Les tilleuls sentaient encore un peu, malgré le poids de l’eau : c’était un soir de juin. Les pièces- richesse lourde –pesaient dans mes poches très arrondies par leur volume. Il était temps de m’assoir, d’oublier ( aussi ) mes jambes tremblantes. »

banc Paris nuit

ce point détrempé de la narration

‘Vous avez realy fait cela  pour le money ? , bilingue soudain l’Américaine, un peu déglinguée par le dur réel..

 

Ydit persévère : « J’étais silencieux, l’air plutôt très sot comme d’habitude.

La vieille dame s’approcha, me surprit :                             

     ‘ Vous avez l’air trempé, vous êtes si jeune’.

     Elle avançait avec peine, poussant le vent avec un parapluie combattu et prenant le sol avec une canne ancienne. Bon, il faut vraiment être seul, ce soir dans ma rue de Paris comme ce soir-là sur la place pour oser de telles phases, avec le coup du parapluie et de la canne. »

Ydit s’interrompt,

sourit à l’Américaine pacifiée par l’apparition de la vieille dame , il s’amuse de lui-même (ce qui est l’intérêt premier des séquences publiques d’oubli), se dérisionne un peu, mais se dit que- à ce point détrempé de la narration, et pour erratique ou hasardeuse qu’elle paraisse, nul autre possible que d’achever le récit. Et toujours pas de café gourmand, de gin-tonic .

Assez traîné.

                           « Voulez-vous que je vous aide ? »

     « Le jeune homme aux poches d’argent, devenu liquide presque sous les arbres, tournevis dans la poche intérieure, nous fait le coup du boy scout. De quoi ricaner. Elle devrait le trouver louche : qu’est-ce qu’il fait là, comme sorti de la lessiveuse du destin, et cette allure de bon jeune homme venant du bordel, ou du casino) et qu’est-ce qu’il a dans les poches qui tremble et fait tout ce bruit. Que veut-il, en somme (jolie somme)? Si loin après minuit ? »

     On pourrait entendre

les Américaines refermer

leurs sacs  Dreyfus. La rapine, elles s’en fichent, au fond, mais la vielle dame elles en veulent.

 

resto vieille dame

Et toujours pas de gin-tonic

C’est le bon moment pour la faiblesse commune, la photo

     « Mais, non : c’est ma première expérience d’un surgissement de l’improbable, et d’une évidence de la pure gratuité, assure ydit en se tordant de rire. La vieille femme de la place aux tilleuls me dit qu’une boisson chaude me fera du bien. Elle me conduit jusque dans un appartement très ancien, loin, vraiment loin, derrière un porche clos, un deux-pièces modeste mais avec des allures de beaux restes. Un peu mon portrait, non ?

« Je me suis fatiguée en marchant, cela ne vous ennuie pas si je me déchausse et lève mes jambes sur un coussin ? ».

     Au cours de l’heure suivante, ydit- sur les consignes de la vieille dame de la place aux tilleuls- fait le thé (un chinois un peu passé, lui aussi), apporte des pantoufles,  enveloppe les jambes d’un plaid en laine rouge rapeuse, se sèche comme il peut avec la serviette mince de la salle d’eau (torse nu, porte fermée, la veste arrondie aux poches pleines de pièces goûtant la solitude sur un dossier dans le salon). 

« Prenez une douche chaude, si vous voulez ». Il hésite, mais à quoi bon ? Et puis, on en est où ?

     Souvent, il sort des douches nu devant des femmes : l’exposition mobile du corps est moins dangereuse que l’expression de la mémoire. Façon de s’exhiber sans se condamner.

     -‘Vous prenez de douches nues devant des femmes ?’demande l’Américaine de l’Iowa.

     -‘Seulement si c’est bon pour leur moral et particulièrement devant les Irlandaises et Sally Mara répond l’oublieur »

     -‘Ma famille vient de Dublin, il y a cent ans, gigotte l’Américaine du Nouveau-Mexique »

Ydit sourit, distribue des images, puis reprend le fil :

jacuzzi lin rouge

ses jambes vont mieux

 

« Plus tard, la vieille dame et le rapineur parlent de mini riens du quartier. Des travaux à l’hôpital. Ses jambes vont mieux. Les cheveux ont séché. Elle n’interroge pas  Ydit. La veste pend, poches lourdes. Du temps avance, elle dit que peut-être il serait temps de dormir avant l’aube? il se fait tot ( 05.55)Elle ne l’invite pas, elle s’en excuse, elle n’a pas de place ici, mais au moins est-il un peu réchauffé ? le mur l'hopital    Ydit s’en va, la veste pliée sur le bras, elle ne le raccompagne pas, il sort en vérifiant bien la fermeture des portes. Il a plu. Il se fait tôt Une voiture de patrouille, noire et blanche, passe le long de la place quand il quitte le porche, mais quoi de plus banal ? »

       Ydit marche très lentement le long de l’hopital . On a déjà décrit cela tant de fois : le désir puissant de ne pas briser une parcelle d’irréalité. Rester un transfuge hors du présent, un réfugié. flaque paris 2013 Ne pas quitter cette surprise durable : le dialogue avec la vieille dame de la place aux tilleuls, et l’absolue gratuité des heures.

     Il aurait pu être un tueur. ( Ydit, avec sa tête de gentil ? Un tueur ?).

« No, no, no, certainly not, » scande l’Américaine

Par la suite, les pièces  sont partagées avec Albert, mais pas le souvenir, pas déjà,  rien d’autre ne se passe, on ne revoit plus la vieille dame aux jambes fatiguées.

     Ydit :  » Cela, j’oublie, la rapine du distributeur, cela j’oublie.

                       Mais pas l’île de la vieille dame au plaid rouge.« 

     L‘Américaine du Montana demande alors:  « C’est maintenant qu’on refait la photo ? Oui ?

le flou du récit

Il aurait pu être un tueur ?

Dans le sauna ? Dans le spa ? Dans le jacuzzi ? »

A la sortie de la Séquence,

l’image qu’elle parvient à faire traduit-elle

le flou du récit ou l’émotion du resto gourmand ?


 

 

Protocole des S.P.O. : publicité

    Les séances de L’OMISSION peuvent être annoncées. La prochaine aura lieu sur la place de l’église, dans un petit village de Forterre,Place de l'église en Forterre

juste avant la tombée de la nuit.

Mais la programmation des séances publiques d’oubliage dépend de conditions imprévisibles, dont météorologiques, et reste elle-même variable – comme les humeurs. Les spectateurs déçus ne seront pas remboursés.

En revanche,crieur d'oublies Parsi médiéval il arrivera que l’orateur distribue de menues galettes imitées des oublies que vendaient les porteurs d’oublies, précédant la fermeture des portes, la nuit, au Moyen Age.

 

 

 

 

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Didier JOUAULT (« YDIT ») : SPO 17 – A/ L’adrénaline est la saveur du succès au bas bar de la vieille dame

 

S.P.O. 17-A . la veille dame de la place aux tilleuls/ la saveur du succès

« Il y a trois sortes de dames, sans compter les drôles de drames : les dames de la vie, les dames de fer, et les dames de la SNCF -dont certaine se prénomme Germaine. Allez savoir pourquoi cette si short-list fait froid dans le dos »

Ydit révise ses souvenirs.  Pas d’endroit pour ça, on racle la mémoire comme on ouvre un bonbon : juste avant de gagner les restaurant de l’hôtel, sans tarder.

façade hotel vieille dame

Trois américaines entrent dans l’hotel

Il fait froid dans cette ville du nord. Ysdit se sent bizarrement échauffé par le bon oubli du mauvais souvenir. C’est un breuvage  pour initiés,  un miel pour les alpinistes de l’omission, un phare pour les spéléologues de la mémoire.

escalier paris nuit

Les escaliers de la Route sont durs aux innocents

Comme dopé par sa marche sur le  sable mouvant des mémoires de collège, Ydit avance, gravit des rues pentues, monte des escaliers connus par des dizaines de photographies, et puis enchaine un silence sur un silence ( ce qui est comme chasser le mal par le mal ou trouver le bien par le bien ). Et soudain se  décide : « Je vais oublier la vieille dame de la place aux tilleuls. »

 

Il l’annonce à son public :  la table voisine. On a échangé trois mots, parce qu’il y a trois américaines (les américaines parfois, à table, ne disposent pas de beaucoup de mots). Des américaines du genre veuve fonds de pension et à fond, perdues.

« La vieille dame, les tilleuls, dit-il. Puisqu’on est dans le récit de dames. »

 

« C’était la nuit, tard, la pluie, forte. Evidemment, ce type de décor sied moins au brio qu’un espace-attente de collège, qu’un jacuzzi (et sa serviette de lin blanc et de probité candide), qu’une table de resto chic – ministre placé de dos, garde du corps et chef de cab. compris. »

« Pardon Mesdames , fait-Ydit d’un geste de bossu rue Quincampoix, mais si je ne précipite pas moi-même la banqueroute de la mémoire- qui le fera ? »

on laisse des cartes

Ydit abat ses cartes

« Donc, ce soir là, et Ydit portait  une sorte de blazer trop serré, sans doute acheté aux Puces. Couleur prune ( mais on sait  que les prunes sont de toutes les couleurs, sauf dans les romans de Balzac). C’était un carrefour désert. Il y avait un magasin d’alimentation, posé au long du mur de l’hôpital. L’éclairage public vibrait trouble et brumeux comme du Brassai. Se permettant tout, rompant du pain, il ajoute : « Pour les références qui manquent, laisser un message : yditblog.wordpress.com. »

     Il distribue ses cartes :

 

« La machine pendait au mur face à l’hopital. André avait une clé du distributeur accroché en devanture, il savait le jour le jour de récupération des pièces par l’homme aux sacs : demain. Depuis une semaine, les visiteurs de malades, passant, ou des collégiens, achetaient de barres de chocolat, des chewing-gums,

boutique du coin

le drapeau nocturne du petit commerce

des caramels mous avec devinette dure, des capotes (non, pas des capotes, non, plutôt des chocolats sans amandes et des biscuits sans sel). »

Bien entendu – mais Ydit aurait été déçu, le trois américaines ont réagi à ce qui n’est pas dit : l’une tousse , l’autre a rougi, la troisième finit son verre. C’est bien, le public suit.

« Albert avait construit la soirée familiale pour que cela fût certain, même aux yeux du plus perspicace des flics (à l’époque, Maigret tenait la corde, et Magritte sa pipe) : il était impossible qu’il soit sorti de l’appartement des gérants, ses parents, logés au –dessus du magasin. Il raconta, plus tard, en partageant le butin, qu’il avait feint des nausées, des frissons, des fluxions de poitrine, des essais ratés de de lecture de Proust et jusqu’à des peines de cœur : sa mère l’avait d’abord veillé, puis gardé auprès d’elle dans le lit conjugal. Jusqu’à l’heure matinale du collège.

distributeur

l’apprentissage de la littérature exige des précautions

Ydit avait un double de clé. Il se tenait debout devant la devanture. Il tremblait. On ne peut pas décrire le goût serein de la peur quand elle naît de l’inconscience et de la nuit. On se prenait pour Delon dans son trench coat jamais mouillé. Certains ne peuvent plus s’en passer.

     Ouvert, le distributeur comportait deux tiroirs pour les pièces (chocolats, préservatifs) beaucoup de pièces, les vieilles de 1 franc, avec semeuse d’un côté, devises de l’autre. »

 C’est pas pire que le billet de 1 box U.S. avec le triangle maçonnique et la foi en Dieu », dit très fort l’Américaine du Visconsin. »

Ydit pourrait se taire, ici : maintenant, une rencontre, un dialogue, un whisky dans un bar de nuit proche, un dernier verre, la douceur des suites impromptues en V.O.S.T.?    Mais le violent devoir de l’errance mémorielle (et toc !) l’emporte. Créer le risque du dialogue, passe encore, mais casser le moulinet de l’oubli, non. Et puis, tout ça encore  en plus à oublier ? Il se force à continuer. L’Américaine demande un déca gourmand, lui en propose un. Ydit résiste.

     Parole :  « Au fond, se disait-il, tremblant à peine, c’est pratique : poche gauche tiroir de gauche, et c’est la part d’Albert, fils indigne. Poche droite, pour Ydit. Il n’a pas oublié le bruit des pièces, et la furtive fermeture du distributeur. On avait décidé d’enfoncer, poches pleines, un tournevis dans la serrure, pour tromper l’adversaire. Qui selon toute apparence, s’en foutait. Marchant vite le long du mur d’hôpital, bien que la pente fût assez forte (moins que la pluie) le rapineur s’en va. Les pièces- bonne chasse du trésor –bruissaient en suivant les pas.

Il parvint  à une petite place à nom de star.

banc Paris nuit

« Vous avez realy fait cela pour le money ?

Les tilleuls sentaient encore un peu, malgré le poids de l’eau : c’était un soir de juin.

Les pièces- richesse lourde –pesaient dans les poches très arrondies par leur volume, des ouies larges d’un poisson des abysses.

 Il était temps de s’assoir, d’oublier (aussi) les mains  les jambes tremblantes.

        L’adrénaline est la saveur du succès, le saviez-vous Mesdames ? »

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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Didier JOUAULT (« YDIT ») : Chercher un endroit où parler

 

 

« Mais, c’est pas possible, c’est pas déjà vous qu’on a vus dans sur un autre quai y a pas longtemps ? Gare d’Austerlitz, non ? Avec vos histoires, là , racontées debout ?« 

            Ydit répond qu’il doit y avoir un petit génie transport de substitution - Copiedes rencontres,

        mais c’est un plaisir.

« Peut-être, dit la dame en gilet pourpre et filet « SNCF », seule cette fois, mais vous passez votre vie dans les rames ? »

Trains, chemins, rues, métros, Ydit rappelle que c’est en marchant qu’on oublie, même si c’est en parcourant qu’on peut construire.

Bon, allez, passons, l’Ydit est un peu pressé, aujourd’hui.

« Vous voulez que je vous fasse la photo ? » train,TOURNAN  celle là elle va(superbe, pense Ydit, comme l’usage se prend) .

« Là, on vous voit pas beaucoup. Et maintenant on voit plus votre étiquette. Et celle-là ? »

Alors, Ydit raconte

Il a pris tôt la ligne P. L’établissement est à un kilomètre de la gare. Il a marché vite. La chef le fait attendre, entre deux élèves ou professeurs qui souffrent d’une implacable urgence. Ydit a du temps. Ydit est venu solliciter. Naguère, l’idée même de sa venue aurait valu un branle-bas général. Accueil, gâteaux secs, dossiers frais, marques de respect. Maintenant, sur une petite chaise d’un petit coin, il attend. On pourrait l’oublier. Petit vieux à la Sécu. Papy chez le docteur. La vie.

     La chef l’introduit, pressée. « Il y a beaucoup à faire, Monsieur (elle évite le nom, et encore davantage l’ancien titre,pompeux et lourd). Les professeurs sont l’objet de sollicitations multiples, de toutes sortes, et puis il y a la réforme, vous savez qu’elle a du mal à les convaincre,…l etablissementla réforme, c’est compliqué, enfin ils la rendent compliquée, vois avez su comment ça peut-être, donc, je suis désolée,

mais pour votre projet, on ne va pas pouvoir…désolée. »

Tout ça dans le même souffle, elle parle très vite , un 110 mètres-haies avec chaussures de montagne. Impressionnant. Ydit en a le projet coupé. Elle l’a peu regardé.

« J’étais venu ici, explique Ydit à la dame SNCF, parce que ça a été mon premier vrai poste après le concours. Etape indispensable des oubliEs. »

« Vous voulez raconter votre vie à des élèves ? » s’interloque la dame SNCF. « D’anciens résistants font ça, ou des parents pour parler de leur métier. Mais non, non, moi, je veux leur raconter une scène, une seule, la visite d’une maison ».

-« Quand vous étiez jeune prof ici ? »

-« Ecoutez, euh ?… »

« Comme on va quand même pas se rencontrer encore une fois, je peux bien dire : Germaine. D’accord, c’est pas terrible »

« Germaine, si je vous le raconte à vous, je ne pourrai plus leur raconter à eux. Vous comprenez ? »

-« Non, je vois pas…Mais déjà l’autre fois, une maison à vendre - Copie….j’ai rien compris, alors… »

La chef enchaine : les professeurs sont surmenés, ils ont un peu les nerfs à fleur de peau, on doit bien comprendre ça, elle ne se voit pas de leur demander du travail en plus, surtout en fin d’année, pensez-donc, elle se sent tout à fait en empathie avec eux, ils font ce qu’ils peuvent,ils se concentrent sur leur mission, et on pourrait reparler de tout ça plus tard, par exemple l’année prochaine, non ?

Pour un peu, elle se lèverait, tendrait la main, allez on se quitte bons amis, hein ? Bon débarras, hop.Allez, y’a pas une petite harmonisation d’horaire de maths qui traîne? Un grand dadais de Troisième qui se planque pour fumer à sentencer?

Puis, alors qu’Ydit toujours assis explique ce qu’il attend, la tension décroît. La chef s’assouplit, commence à écouter, comprend qu’il ne s’agit pas d’un groupe de travail, d’un truc à piquer le temps, d’un effort à demander.Elle le regarde. Elle le découvre. Tiens, il  fait pas si ..

Comment voit-il les choses ?

Omission insideYdit : «Simplement: j’arrive, on a fait  une invitation, une mini info, mais vient qui veut, et s’il n’y a personne tant pis, j’arrive dans un coin, et je parle, devant deux ou devant trente, ils restent ou ils partent, ils mangent du pop-corn et jettent des cacahouètes, ou elles prennent des photos, mais moi je parle, je ne fais rien que parler, juste ça, parler, ça fait soixante ans et plus que je ne fais que ça, on écoute ou pas, et voilà. Deux ou trois dizaines de minutes, rien avant, rien après. Gratuit»

 

La chef a souri. Elle respire. Elle le prendrait presque par la main.

Ydit raconte qu’ensuite il s’en va retrouver ses chemins, son silence, l’insensible clavier du récit, l’indifférent cadrage des images : banalité du marcheur. Demande rien à personne. Donne ses mots et hop.

La chef accorte sourit encore, elle mesure l’absence de poids sur quiconque (honorable souci); elle appelle sur l’intérieur : Z est-il libre ? Du coup, elle passerait bien tout de suite au début de mise en œuvre, maintenant, pas du genre à traîner, la chef, quand elle s’y met. Guillerette.Intéressée.

Mais Z. ne répond pas. La chef conclut :« On fait ça pour fin juin ? Je m’en occupe. »

Sur le chemin entre l’établissement et la gare, Ydit fait place de la fontaine

le détour vers le centre-ville. Le bon fromager à l’ancienne est encore ouvert ( le village s’est peuplé de bobos rurbains), mais la librairie où l’on commandait les manuels a disparu.

train SPO inside.jpg

La petite place de la fontaine est occupée par toute une équipe de tournage d’une série télé, Josée Dayan n’est pas dans son fauteuil, il est impossible d’aller prendre un grand noir à l’hôtel de la Croix Blanche. Il attrape le train de 12h12

-« Dites donc, tout ce temps-là, le trajet et tout, rien que pour avoir un endroit où vous pourrez parler ? »

-« Bah oui, Germaine, vous savez quoi ? Vieillir, c’est juste chercher un endroit. »

 

 

 

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