S.P.O. 17-B . La veille dame de la place aux tilleuls, suite et fin / Prenez une douche chaude, voulez-vous ?
Ydit reprend :
« J’arrivai à la petite place à nom de star. Les tilleuls sentaient encore un peu, malgré le poids de l’eau : c’était un soir de juin. Les pièces- richesse lourde –pesaient dans mes poches très arrondies par leur volume. Il était temps de m’assoir, d’oublier ( aussi ) mes jambes tremblantes. »

ce point détrempé de la narration
‘Vous avez realy fait cela pour le money ? , bilingue soudain l’Américaine, un peu déglinguée par le dur réel..
Ydit persévère : « J’étais silencieux, l’air plutôt très sot comme d’habitude.
La vieille dame s’approcha, me surprit :
‘ Vous avez l’air trempé, vous êtes si jeune’.
Elle avançait avec peine, poussant le vent avec un parapluie combattu et prenant le sol avec une canne ancienne. Bon, il faut vraiment être seul, ce soir dans ma rue de Paris comme ce soir-là sur la place pour oser de telles phases, avec le coup du parapluie et de la canne. »
Ydit s’interrompt,
sourit à l’Américaine pacifiée par l’apparition de la vieille dame , il s’amuse de lui-même (ce qui est l’intérêt premier des séquences publiques d’oubli), se dérisionne un peu, mais se dit que- à ce point détrempé de la narration, et pour erratique ou hasardeuse qu’elle paraisse, nul autre possible que d’achever le récit. Et toujours pas de café gourmand, de gin-tonic .
Assez traîné.
« Voulez-vous que je vous aide ? »
« Le jeune homme aux poches d’argent, devenu liquide presque sous les arbres, tournevis dans la poche intérieure, nous fait le coup du boy scout. De quoi ricaner. Elle devrait le trouver louche : qu’est-ce qu’il fait là, comme sorti de la lessiveuse du destin, et cette allure de bon jeune homme venant du bordel, ou du casino) et qu’est-ce qu’il a dans les poches qui tremble et fait tout ce bruit. Que veut-il, en somme (jolie somme)? Si loin après minuit ? »
On pourrait entendre
les Américaines refermer
leurs sacs Dreyfus. La rapine, elles s’en fichent, au fond, mais la vielle dame elles en veulent.

Et toujours pas de gin-tonic
C’est le bon moment pour la faiblesse commune, la photo
« Mais, non : c’est ma première expérience d’un surgissement de l’improbable, et d’une évidence de la pure gratuité, assure ydit en se tordant de rire. La vieille femme de la place aux tilleuls me dit qu’une boisson chaude me fera du bien. Elle me conduit jusque dans un appartement très ancien, loin, vraiment loin, derrière un porche clos, un deux-pièces modeste mais avec des allures de beaux restes. Un peu mon portrait, non ?
–« Je me suis fatiguée en marchant, cela ne vous ennuie pas si je me déchausse et lève mes jambes sur un coussin ? ».
Au cours de l’heure suivante, ydit- sur les consignes de la vieille dame de la place aux tilleuls- fait le thé (un chinois un peu passé, lui aussi), apporte des pantoufles, enveloppe les jambes d’un plaid en laine rouge rapeuse, se sèche comme il peut avec la serviette mince de la salle d’eau (torse nu, porte fermée, la veste arrondie aux poches pleines de pièces goûtant la solitude sur un dossier dans le salon).
« Prenez une douche chaude, si vous voulez ». Il hésite, mais à quoi bon ? Et puis, on en est où ?
Souvent, il sort des douches nu devant des femmes : l’exposition mobile du corps est moins dangereuse que l’expression de la mémoire. Façon de s’exhiber sans se condamner.
-‘Vous prenez de douches nues devant des femmes ?’demande l’Américaine de l’Iowa.
-‘Seulement si c’est bon pour leur moral et particulièrement devant les Irlandaises et Sally Mara répond l’oublieur »
-‘Ma famille vient de Dublin, il y a cent ans, gigotte l’Américaine du Nouveau-Mexique »
Ydit sourit, distribue des images, puis reprend le fil :

ses jambes vont mieux
« Plus tard, la vieille dame et le rapineur parlent de mini riens du quartier. Des travaux à l’hôpital. Ses jambes vont mieux. Les cheveux ont séché. Elle n’interroge pas Ydit. La veste pend, poches lourdes. Du temps avance, elle dit que peut-être il serait temps de dormir avant l’aube?
Elle ne l’invite pas, elle s’en excuse, elle n’a pas de place ici, mais au moins est-il un peu réchauffé ?
Ydit s’en va, la veste pliée sur le bras, elle ne le raccompagne pas, il sort en vérifiant bien la fermeture des portes. Il a plu. Il se fait tôt Une voiture de patrouille, noire et blanche, passe le long de la place quand il quitte le porche, mais quoi de plus banal ? »
Ydit marche très lentement le long de l’hopital . On a déjà décrit cela tant de fois : le désir puissant de ne pas briser une parcelle d’irréalité. Rester un transfuge hors du présent, un réfugié.
Ne pas quitter cette surprise durable : le dialogue avec la vieille dame de la place aux tilleuls, et l’absolue gratuité des heures.
Il aurait pu être un tueur. ( Ydit, avec sa tête de gentil ? Un tueur ?).
« No, no, no, certainly not, » scande l’Américaine
Par la suite, les pièces sont partagées avec Albert, mais pas le souvenir, pas déjà, rien d’autre ne se passe, on ne revoit plus la vieille dame aux jambes fatiguées.
Ydit : » Cela, j’oublie, la rapine du distributeur, cela j’oublie.
Mais pas l’île de la vieille dame au plaid rouge.«
L‘Américaine du Montana demande alors: « C’est maintenant qu’on refait la photo ? Oui ?

Il aurait pu être un tueur ?
Dans le sauna ? Dans le spa ? Dans le jacuzzi ? »
A la sortie de la Séquence,
l’image qu’elle parvient à faire traduit-elle
le flou du récit ou l’émotion du resto gourmand ?
Protocole des S.P.O. : publicité
Les séances de L’OMISSION peuvent être annoncées. La prochaine aura lieu sur la place de l’église, dans un petit village de Forterre,
juste avant la tombée de la nuit.
Mais la programmation des séances publiques d’oubliage dépend de conditions imprévisibles, dont météorologiques, et reste elle-même variable – comme les humeurs. Les spectateurs déçus ne seront pas remboursés.
En revanche,
il arrivera que l’orateur distribue de menues galettes imitées des oublies que vendaient les porteurs d’oublies, précédant la fermeture des portes, la nuit, au Moyen Age.