Didier JOUAULT (« YDIT ») Séquence 26. La valse joueuse d’Aoste, la bandera c’est rosse.

 

Ydit prétend qu’il n’aime pas l’autoroute. On n’y rencontre personne en train de lire. Surtout au volant. C’est l’ère accélérée d’autoroute. Mais comment joindre une montagne d’été à l’autre sans les rails de Germaine ou l’hélico de Virginie ? D’autant qu’aujourd’hui  est le jour programmé pour une «  Séquence Publique d’Oubli ».

On n’échappe pas au Devoir.

L’étape est banale, le lieu trivial.Ydit d'autoroute             Lieu d’époque ( un moraliste dirait qu’on reconnaît une époque à ses lieux )

Au moins, ici l’Orateur des « Omissions » croise un public captif.
Un homme d’entretien – sinon d’entretiens- aimablement lui demande s’il peut l’aider ?

Il parle couramment wolof,avec élégance. On comprend : tenir quelque chose pendant qu’Ydit s’allège d’une Séquence Publique d’Oubli ?Ydit s’excuse : il n’a pas trop envie de s’attarder. On peut comprendre.Puis, l’été, les OUBLIeS, c’est léger,Ydit l’a dit.

L’Orateur : « L’épisode date de quarante ans. On était dans le Val d’Aoste : vie pas chère, cousins pour l’accueil,le toit des cousins maison de mamie, copains pour toujours, et larges lits de bois dans une bâtisse assez  vieille qu’on n’en comptât plus les murs .

Maria Luisa voyageait à l’arrière de la FIAT, modèle moins que rien, aux reprises de peinture trop visibles sur l’arrogance de la rouille. Elle déroutait dans les virages, légère en aout. Un été sans Devoirs.

Au village, sous les pieds nus des couloirs, la pierre chantait l’oraison de la fraîcheur-le refuge des scorpions. »

                                  Ydit tente d’expliquer un passé aux passants pressés. Un univers d’au-delà.

Délicate entreprise, surtout l’été. RetourL’été on n’écoute pas.

 

« Un soir, ils était allés ensemble à  la fête de «  l’Unita », chaque village avait la sienne, Ydit suivait par affection, il le raconte.

 « Maria-Luisa riait des rires que son mauvais Italien provoquait chez les cousins. La brièveté de son short rouge excusait aussitôt cette faiblesse.

Les militants italiens du parti oubliaient ainsi la morale de la décence propre aux classes laborieuses, cette culture du déni partagée avec les paroissiens. On grignotait dans la main une  polenta bouillante et la saucisse aux piments  dont la densité variable d’un étal à l’autre faisait gloser les imbéciles  touristes français. Luigi voulait essuyer ses mains grasses sur le short rouge de sa cousine, au nom de la Révolution. Elle n’acceptait les mains que sur les fesses. »

« Jamais la jouissive urgence de vivre n’a été aussi forte, goûteuse. Une évidence de la peau. « La Nausée » ?  Tu parles ! Autant dire, ajoute Ydit, qu’on parle vraiment d’un autre univers. Pour beaucoup, à présent : stupidité, vulgarité. »

« Entre deux stands   élevés à la gloire de Gramsci ou d’autres oubliés, Maria-Louisa retrouvait d’autres garçons vaguement cousins mais vraiment beaux, expérimentait l’usage de la langue étrangère. On buvait beaucoup de ce petit vin sans corps, tout en vapeurs vite montées à la tête, irréel comme le raisin d’ici.  

                                     Très tard, malgré les avis de tous, comme on faisait parfois en ces temps, elle avait mêlé des herbes ( menthe ? verveine ? romarin des Indes ? Réglisse des pentes ?) à son lourd vin rouge. aoste le raisin trop vert de la rouge rougeElle en buvait à présent au vol dans un bol de faïence couleur de dent blanche, d’haleine fraîche..

La fête était finie. L’aube menaçait.

Ydit raconte que sur la route, à l’arrière de la Fiat invisible à force d’être minuscule, Maria-Luisa chantait à tue-tête une histoire de « bandera rossa ». Son  buste  léger dépassait de la portière, inquiétant déséquilibre dans les multiples et raides virages de l’Aoste. Elle tenait haut et pas très ferme la hampe d’un balai punaisé d’une écharpe rouge , dont elle balayait le silence comme au soir d’une victoire, criant d’incompréhensibles slogans bientôt hachés par les hoquets de la nausée.

                                     Elle avait lâché la bandera dans le ravin,gagner la cascade il avait fallu s’arrêter au-dessus de la gorge où l’on se baignait le matin, vêtus seulement de probité candide et les seins blancs. Elle voulait faire pipi, elle ne se sentait pas bien, elle ne savait pas pourquoi, mais non pas les herbes, les virages plutôt, les virages sans cesse, les plis d’Aoste.

 

Dans l’ère d’autoroute, passe une Anglaise  véritable  et tirée par un animal imprécis .Elle se détourne d’Ydit : « Vous make des photos dans les lavabos des Ladies ? ..»

Le récit enchaîne : « Au retour dans le hameau, on avait porté Maria Luisa, incapable de gravir l’escalier de la nuit sur ses deux jambes.escaliers de pierre peinte Aoste

Mais bon : les scorpions suspicieux avaient fui devant la nausée brutale, qui souillait les carreaux noirs et blancs du couloir. On n’évite pas la nausée de « l’Unita ».

Selon Ydit, le café du matin, affaire de cousins malins, avait été servi par un grand-oncle hilare : voilà ce que font les idées justes aux jeunes filles gauches. On essayait tout de même de faire grand style pour « la petite »

L’impatient Guiseppe aussi était là. Polo rouge et jean’s pas cher. Il attendait que Maria-Luisa enfin retrouve l’équilibre des montagnards.matins de roi

Elle était sous la maigre douche glaciale. »

Ydit évoquerait  avec délices la pulpeuse blonde à mèches délayées de colorants, compagne du cousin, si l’auditoire de l’autoroute se montrait moins tenu par l’urgence. Mais, ici, pas le temps pour le détail.

L’Orateur des S.P.O. raconte que « Guiseppe est allé bousculer un peu Maria-Luisa encore nue sous la douche – on est entre cousins et pas le jour de traîner. Les cousins ça se permet tout, c’est même à cela qu’on es reconnaît, selon le poète. Puis, l’humeur de l’époque  sentait l’agréable sans façon des jours libres et tenues simples.

Serviette imprécise autour de parties incertaines d’elle-même, apparaît Maria Luisa, achevant de sécher ses cheveux très noirs dans un essuie-mains à carreaux rouges et blancs. Plus émouvant, c’est difficile.

Guiseppe l’aidait à trouver des vêtements propres, ne lui parlait pas de la fête, il avait des gestes brusques  d’homme  trop nerveux. La blonde à mèches peintes expliquait : son homme rêve d’une carrière de pilote de course.ministre et ministère fevrier 2011

Il va très vite en tout.

La place du village permettait à peine le demi-tour de la puissante Alfa-Roméo qu’on lui avait prêtée, disait-il. Maria-Luisa avait pris la place du mort, à côté de l’excité cousin. Ydit s’accrochait à ce qu’il pouvait, sauf la blonde serrée contre sa chaleur à l’arrière, place des nausées. »

Sur l’autoroute où se déroule le récit, de ras gendarmes  passent en voiture, bruns et lents devant les voyageurs qui sortent des édicules, auprès de quoi  Ydit raconte sans ridicule. C’est vrai : nul ne sait jusqu’où la violence du jour se cache.

On patrouille. L’un, œil vert, observe Ydit, qui sourit de son mieux…

Ydit  d'autoroute 2Poursuivant le récit, paisible,  l’orateur ajoute que, « en cette époque, le double débrayage avec reprise à fond ne constituait pas encore un  crime contre l’humanité réchauffant sa planète . Le plus vieux des gendarmes entend, sourit, redémarre en douceur, juste avant qu’Ydit lui suggère de figurer sur la photo SPO 26. Un gendarme en service a-t-il le droit de poser dans les OubliEs ?

Sur les rudes montagnes d’Aoste, Guiseppe jouait à Tintin en auto. Pour Ydit, chaque virage évitant le gouffre tenait d’une intervention directe de la Madone.Place de l'église en Forterre

Mais il n’a jamais su prier. Lors des freinages brutaux de la pente, Maria-Luisa repensait pour de vrai à La Nausée, Ydit ballottait entre deux formes du dégoût.

 

La blonde copine d’arrière poussait de petits graillements confondant plaisir et souffrance : tout un programme de future épousée du pilote. »

Ydit accélère sur les rivages du récit

Il faut peu de temps à une gorge ravinée pour rendre malade un jeune Français voyageant dans les virages. Mais comment vomir son quatre heures quand il est à peine midi ?  Mais toujours nos personnages de plaisir parviennent à éviter le redoublement de la Nausée.

                                                         Vitesse ? Peu importe. un vrai service d'ordreLes fonctionnaires impitoyables conduisent le pilote et ses passagers au terme de ces «  OubliEs » d’été : qu’ont-ils à déclarer, hein,

ces nauséeux de la fête joyeuse,

hormis les têtes tournées par le soleil levant des attentes ?

 

douanes d'amer

 

 

Rien , ajoute Ydit, pliant bagage pour finir la route , rien,peut-être?  Sauf que la nuit est très vite retombée?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Didier JOUAULT

Par défaut