O-MISSIONS en 2017
Séquence publique d’oubliEs n° 36
(didier JOUAULT)
Une chanteuse ça chuinte énormément

Parfois, l’errance de l’orateur dans les couloirs et sur les chemins de la ville provoque d’utiles rencontres.
Il y a quelqu’un et qui écoute…
.
Souvent, l’auditeur instable brise tôt le cercle de connivence qui, pour une minute, trace dans l’espace comme l’illusion d’un échange.
-« J’vous assure, Ydit, commencé sur ce ton, ça ne va pas faire venir les gazelles jusqu’au bord de l’eau », dit une voix rieuse. 
« Mais, profitez-en, j’ai pris mon aprèm, c’est les soldes ».
Alors, Ydit raconte : « Sur sa mob Royal Blanc, comme son sourire, il arrondissait encore les ronds de jambe et faisait flotter la chemise rose cintrée serrée.
Quand il roulait vite, vers le terrain vague où l’on a plus tard construit un hôpital, ça dégageait un peu le torse, l’été.
–« Je m’excuse, enfin excusez-moi », dit l’auditrice , » de qui on parle, là ? Du dit Ydit ? »
–En fait, tout à l’heure je vous ai bien dit, expliqué le jeu de la mémoire, mes oubliEs…
–Oui, oui, les soldes du souvenir, 40 à 70 % de réduction sur les souvenirs avant la nouvelle collection,
mais il y a plus toutes les tailles, j’ai compris.
–Un souvenir, ça prend juste la taille qu’on lui donne. Et pas de chausse-pied.
–Ouais, dit-elle, mais à ce rythme j’aurai fini de dépenser mon pèze que vous aurez pas encore débuté vos salades.
– Remarquez, sans vous offenser, car vous restez pour m’écouter, donc je vous aime, cependant, on voit peu de soldes de salade, non ? ?
– L’embêtant avec toi, Ydit, tu permets qu’on se tutoie, l’embêtant c’est que tu bavardes plus que tu racontes, non ?
Ydit : « Alors, je raconte. Lui, son prénom était en deux morceaux très France du terroir : Louis, Jean.
Il y avait un autre Jean, l’oncle, chef de gare, avec sa germaine de la SNCF, tu te souviens de Germaine.
Lien de proximité ? Frère du diseur d’omissions.
– Un passant : C’était donc votre frère, monsieur Yéti ?
–Ydit, vous savez Ydit, comme : « il dit ». Yéti, c’est quelqu’un d’autre. Enfin je crois.
– Hé, si ça vous décoiffe que j’écoute, moi je me tire. Je suis pas payé pour écouter.
-« Bah, si t’es pas payé, t’es pas forcé de rester, » dit l’auditrice d’une voie très soyeuse.
Restée seule :
« Non mais, c’est vrai, me regarde pas comme ça Ydit, le mec il était pas forcé de rester. Vaut mieux une écouteuse vraie que deux passants frondeurs, non ? Hop,on avance, yalla, yalla! »
Ydit : Ydit entrait tout juste au collège, et ses potes n’osaient pas trop bâcler leur commentaire sur l’aîné, tout le monde le connaissait…
– ???
–Attends tu vas comprendre. Il faut voir les photos d’enfance …
– Tout dépend à quelle heure ferme le centre. J’ai des soldes à faire, moi. Vas-y, les photos ?
Ah, j’ai compris
Ydit : « C’était un temps, les années Soixante où les mots n’avaient pas encore appris à désigner les gens, on regardait sans dire, on disait qu’on ne voyait pas, et d’ailleurs on s’organisait pour ne pas trop savoir.
– Parfois, on comprend pas tout à ce que tu dis, Ydit.
– Ecouter , ça suffit. Comprendre, c ‘est pour les jours de fête. L’aîné, ce qu’il aimait chez les femmes, c’était les chanteuses,

Fréhel
mais pas celles qui vous donnent à vivre, comme de vieilles musiques de jazz essoufflé dans le saxo, comme des silences pour sentir l’épaisseur maligne du temps, ou des soupirs pour des chuts de Baker, des tendresses ivres de scène pour les Holiday, des dizit , Gillespie
– « Il écoutait ça ? « demande la jeune fille, un peu dégoutée.

Damia
Elle jette son doonut trop sucré. «
« C’est toujours trop sucré, ce machin, en plus écouter ces trucs comme ça, non »
– Bah oui, je sais, mais lui, c’était LA chanteuse. Les disques noirs de vinyle tournaient en rond, ça ressemblait à des anneaux de fumée des disques bleus tétées en douceur et en douce dans les recoins des toilettes,
en douceur et en douce téter dans les coins, il connaissait, l’aîné.
– Il était au collège ?
Ydit raconte que le frère avait pris le temps de réentendre plusieurs fois les mêmes leçons, redoubler très serein, comme les mêmes chansons sur le pickup up de sa vie privée. Il était en Troisième mixte
expérimentale, le grand frère.
« Mais lui, ajoute Ydit en souriant, à son tour, c’était pas le mixte qui le faisait grimper sur la mobylette Royal-Blanc, lui, c’était LA chanteuse. Dans l’appartement du Pré Saint Gervais, on était chez les pauvres, on aurait dû entendre Maurice Chevalier ou Aznavour, Bécaud chez les instits, mais on n’entendait rien qu’elle :
LA chanteuse…
Tu n’as pas une question à poser ? »
– A quelle heure ça ferme ? Parce que je veux bien faire ta claque, mais pas prendre une baffe, genre on va fermer.
Ydit reprend : » L’aîné avait sa chambre à lui. La mère avait économisé sur la pauvreté , qui est un espace où l’économie est facile :on peut toujours moins. A noël, ou à Pâques, ou pour sa trinité, peut-être ses quinze ou seize ans, on ne sait pas, peut-être dix-sept (car on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ) on ne peut plus savoir, la mère avait organisé une Gloire de l’Argent. »
– Toujours ça de pris, non, parce que ça doit te coûter bonbon, à force , tous ces voyages en SNCF pour faire des photos de zidi ,non ?
–Non, l’argent c’était pour l’aîné : il revenait d’un moment de détente avec deux amis, un moment au bord du canal encore malfamé,

photo Jean-Luc Saulnier
… de coin de piscine, de sable sur un terrain vague, c’était le début de l’été. Il ne fréquentait pas les bassins
de tout le monde. Et la mère avait traduit en injustice le compte-épargne. Sur les coussins déchus du canapé, elle avait étalé des billets, comme du sucre glace sur une galette, comme du beurre sur une noisette, comme des poupées de cire poupée de son dans la baraque du tir au pigeon.
- C’était pour quoi ?

Ydit entretient le récit comme le désir de ristourne à 50% : « Pour acheter sa guitare afin qu’il fasse LA chanteuse, dans le miroir brumeux, et pour acheter des chemises roses cintrées. Les plus belles pour aller danser. Plus tard, billets en poche, il attendait à la fenêtre qu’un ami arrive,

d’après photo Jean-Luc Saulnier
pour sortir ensemble écouter la chanteuse dans les juke boxes, deux minutes trente-cinq en bonheur.
Mais, ajoute Ydit en ajustant ses lunettes rouges et son badge bleu, mais en fait l’Oublie du jour c’ est plutôt un soir, un peu d’années après.
–Des fois, faut te suivre . Reconnais que tu fais pas trop d’efforts, si ?
Ydit : » L’aîné avait vingt ans, un peu plus. Il disait souvent : « viens sortir avec mes amis ». Cette fois, raconte Ydit, comme on avait des places gratis ( l’aîné travaillait dans une agence ), c’était possible et on allait écouter LA chanteuse.

Ydit aurait préféré des jazz qui pleurent comme un glaçon dans un verre de whisky, des blues qui moussent comme une pinte trop tirée. Mais c’était LA chanteuse, on proposait de sucettes à l’anis à l’entracte.
Dans le hall d’entrée, un homme bien mûr accompagné d’un homme bien jeune regardait sensuellement l’aîné.
Comme on épluche un fruit, comme on frotte sa peau avec une ceinture de crin, il épousait les contours.
L’aîné : « Non mais quoi encore, il veut ma photo, le vieux ? »
Ses amis Pierre-Gérard et Yves-Henri avaient répondu quelque chose que la mémoire de l’essentiel n’a pas beaucoup retenu.
Ensuite, LA chanteuse fait le job. Une chanteuse, ça chante énormément.
Elle lance des douceurs et file des liens de sirop, elle offre des notes blanches et des rapts de l’intérieur.«
–Y avait pas de rap, à l’époque, tu parles milieu années Soixante , non ?
–Du rapt. A l’intérieur. Raptée par le dedans. Comme des Sabines consentantes, tu vois ?
Dans le silence, Ydit reprend l’oubliE : « Quand on sort, échauffés, ils parlent du concert. Ydit raconte qu’il est lui incapable de prononcer un mot. Il ne sait rien dire de cela, sur LA chanteuse. En parler, pourquoi ? Les trois autres sont amoureux d’elle, de sa force divine, de sa présence à éblouir les comètes, à éclairer la face cachée de la lune. 
On interroge Ydit d’une voix câline. « Alors, c’était vachement épâtant ,non ? »
Mais rien de plus à dire. Alors, Ydit le jeune répète les mots qu’il vient d’entendre. Rien de plus stupide. Humiliation violente et secrète de l’impossibilité de dire quoi que ce soit. Mutisme de bête, sauvagerie secrète de timide . C’est le soir où Ydit se jure d’apprendre à savoir parler, à parler tout seul des heures durant, parmi les rues ou les parcs, pour dresser sa langue au langage, à la parole même pour du rien sur des riens, à raconter des paroles, paroles, même de vent tiède sur la surface du désert, juste des mots de poitrine à défaut de mots de cœur. Parler, trouver ses mots. Il en a fait un bon usage ensuite . »
Accablée, sans doute, assoiffée par le trop de sucre du doonut, l’auditrice pose son grand corps solide contre une colonne de béton. « Attends, faut que je réponde à mon zèbre,
sinon ça va me rayer la musica » .
Ydit achève , sinon l’immortelle mémoire, sans cesse assassinée mais sans cesse vive, au moins le récit de ce soir : « On s’écarte du théâtre, de ses labyrinthes de sensations mort-nées .On regagne des ruelles un peu tristes qui mènent laborieusement au métro « Gaité » ».
A voix un peu basse, mais pas tant, Ydit le raconte , Pierre-Gérard, le plus blond des trois, remettant à sa place la pochette brodée main par sa maman dans l’esquisse de blazer qu’il porte avec l’outrecuidance des jeunes beaux, Pierre-Gérard demande : « Dis nous, Louis-Jean, il est mignon, mais il est pas un peu con, des fois, ton petit frère ? »
Louis-Jean ne répond pas . Mais Ydit se souvient alors, dans l’obscur dédale de la rue, il se souvient de ses potes du collège, quand ils voyaient parader l’aîné avec la chemise rose déployée sur la mobylette Royal Blanc comme une carte de visite, comme avis de faire-part, et le potes disaient :
« Dis donc, il est grand ton frère, mais il est pas un peu spécial ? »
Ensuite Ydit se tait. La mémoire danse
avec ferveur dans l’arène intérieure.
– Bah dis donc, moi je ne connais pas ta, comment dit-on , là où on range les écrits de famille ? La bibliofratrie? Mais tu dis du vrai intime, cette fois, c’est rude.
–C’est justement pour cela qu’on raconte. Oublier c’est regarder le danger comme des virages sur la route des crêtes un soir de neige et de brume. S’exposer aux glissades.
–Mmouais, on peut dire ça comme ça. Faut que je retrouve mon zèbre avant qu’il soit galopé. Tu trouves que ça me va ce blouson ?
Bon j’y vais,moi…
Mais ton truc d’Ydit, c’est moi qui te le dis dis, c’est plus rigolo, oui moi je vais te dire,
c’est plus marrant quand tu demandais si on peut parler au monde depuis un jacuzzi
ou si les souris du palais
grignotent les dossiers,
bon, enfin moi je trouve.
Mais peut-être ne peut-on pas humoriser tout le temps ?
Sinon, à part ça, maintenant qu’on a fini ton boulot,
tu m’accompagnerais pas pour les remises à 50 ?
by
Ydit
Didier JOUAULT