Didier Jouault pour Yditblog Séquence Publique d’Omission n° 42 : 42 fois 1 égale 65 (Partie 1/2)

 

Ydit parle d’une voix sans doute trop forte. Des festivaliers brunis et tranquilles s’approchent. Leur  pas, sous l’apparente hésitation, dessine le parcours de la curiosité, sûr de lui et de l’anticipation d’un plaisir.

                                                                                           Ydit :

1- le geste un peu raide

« Avec la précision d’une plaie que jamais le scalpel ne pourrait oublier dans une trace si ferme, (un silence, le geste découpe l’espace)

Avec la précision d’une hache que le bourreau jadis tenait dans sa main, comme une verge adolescente les soirs de bal avant les semailles (nouveau silence, mouvement de danse)

Avec la précision de l’ennemi dont le tir jamais ne vaut pardon, et qui prépare sa balle juste comme on écrit une première lettre d’amour “ (d’une lèvre s’humecte l’enveloppe)…

 

Les festivalières sont enrobées de robes épaisses, car le mistral souffle. Dans le vent se sont inscrites les vapeurs de la buvette. Ydit? Un comédien? Ce doit être un temps imprévu d’un programme en évolution jusqu’au dernier moment ?

Une femme s’approche. Un homme l’accompagne : barbe, cheveux blancs, des allures de maître devenu pâtre.  2 -festivaliers Ils s’interrogent du regard.

Ydit :Ce que j’ai à dire est ceci : 42 fois 1 égale 65.” 

La femme sourit : “C’est un peu faux, comme calcul. Vous étiez du festival, déjà l’an dernier?”

Ydit : » Voila, tout a commencé l’an dernier. N’oubliez pas que je raconte pour oublier. Effacer la nouvelle parvenue sans commentaire,pas un mot, pas un signe d’adieu : “C’est fini, mon petit”. Dans le casier du bureau : l’arrêté. Sec. Rien avec, après tout ce temps, seulement ça- qui dit terriblement son nom : l’arrêté. Mis aux arrêts.

8-documents de la fin

Ensuite, pour quelques jours encore, les “dernières fois” qu’on vit en pleine conscience. Elles offrent cette occasion à jamais unique, usée dès que vécue, comme dans un revolver à un coup : c’est la dernière fois. On le sait, on le sent – dans les bruits des chaussures qui frottent les parquets, dans les plis des rideaux de salles traversées, dans la poignée de mains qui insiste ou les regards qui s’échappent . 3-concours

Alors, l’ Ancien, l’ultime tournée? Bientôt la belote, les pantoufles et la pêche ?

L’épais silence de l’absence?

Tendresse forte et ironie légère, c’est le don charmant fait par les vivants aux fantômes en esquisse”.

Ydit, comme d’autres ici, fait tourner dans le public des tirages papier sous plastique.4-concours 2

Ydit : “ La première fois que je suis venu dans cet établissement, ce fut pour rencontrer  un  presque vieillard. Il allait quitter son métier. Beaucoup d’années plus tard, j’ai fait le même. Ultimes visites: des internats de province comme on ne croirait plus qu’ils existent, la présidence d’un concours.”

5-internat ”La  vie des hommes ne se reproduit pas dans nos lits mais par le papier. Jusqu’au dernier instant, les mots. Les adieux au fardeau forment le terreau de l’oubli.  ”Ydit, après une brève attente :   “Matin tranquille, un final, et hop , ceci : la dernière visite. Le grand thème inépuisable du Labyrinthe, voici une fin de non-revenir”

7-Camille Sée

C’est à dire (la spectatrice hésite, d’habitude les comédiens d’ici jouent avec le public), eh bien ça finit par nous arriver à tous. De partir je veux dire. Vous voulez que je vous offre, euh… un vin chaud “? Puis, se rend compte : “ Enfin, je ne veux pas dire que …je vais le chercher, vous le payez?”

– Chérie, tu gènes un peu Monsieur, et t’as tellement froid?

– Ce mistral…Vous n’avez pas froid, Lydie ? ( drôle d’idée pour un homme de s’appeler ainsi) ?

YDIT : 65 ans, et 42 depuis le concours. Derniers rapports avec l’actif. Reste à explorer le passif. 42,  C’est le chiffre. 42 ème rue, 42 ème parallèle, 42 le nombre de la réponse à la question secrête?”

Dans le village grossi par le festival de rues et de rires, les spectateurs sont courtois et bienveillants. Donc, on reste. Mais ça commence plutôt mal. Pas de chance, on est tombés sur du “off” tendance “sad”, enfin je voulais pas dire Sade, mais”. Elle se tait.

L’orateur s’assied, tourne le dos 9-orateur de dos chaise                                                                          comme pour marquer le retour vers l’ombre

                                             YDIT , forçant la voix :

“42nd Street

42 ème rue. Times Square. Rien que de joyeux souvenirs de nuits tendres. Des personnages romanesques  traversent la place comme des ombres poudrées  de marquis  sortis indemnes des “Liaisons Dangereuses”.

Vous y êtes allé ?” demande une fraîche arrivée, ample robe à fleurs et T shirt où la poitrine plus que légère flatte la permanence de l’existence.

Pas vous?”, s’amuse à jouer Ydit.10-Times_Square-42nd_Street_Entrance.JPG by Harrison LEONG

Elle, d’une  savoureuse voix ondulée par l’accent :

“Times Square–42nd Street/Port Authority Bus Terminal is a New York City Subway station complex located under Times Square and the Port Authority Bus Terminal, at the intersection of 42nd StreetSeventh and Eighth Avenues, and Broadway in Midtown Manhattan. It is the busiest station complex in the system, serving 66,359,208 passengers in 2015.[3]The complex allows free transfers between the IRT 42nd Street Shuttle, the BMT Broadway Line, the IRT Broadway–Seventh Avenue Line and the IRT Flushing Line, with a long transfer to the IND Eighth Avenue Line one block west at 42nd Street–Port Authority Bus Terminal. The complex is served by …”:

Elle reprend son souffle, sourit, tourne sur elle-même en une sorte de révérence arrondie, sans référence. Les autres, ça y est, la considèrent comme la comparse d’YDIT, comme le baron du marquis. Pour sa part, l’orateur ne refuserait pas un tel partage. Du soleil joue dans l’eau froide de ses yeux pers.

                         On attend la suite, en espérant que ça va devenir plus rigolo. 11-deux festivalières de dos N et B                       Deux auditrices vont déguster ailleurs. Assez oublié comme ça !

Le vent est tombé depuis  le sud, un peu de poussière flotte encore faute de l’avoir compris. Maintenant, sept ou huit spectateurs écoutent YDIT :

« 42 ans de ce travail, et 65 ans de vie : c’est le jour des mises en demeure. Vous savez comment on nomme les mariages de cet age ? »

« Attendez, j’ai su. Diamant ? Ebonite ? »

Ydit : « Noces de nacre. » Il déplie une page de magazine :

« Votre amour est comme une perle précieuse trouvée au fond de l’océan ? En ce quarante-deuxième anniversaire de mariage, rappelez-le avec ces créations à base de nacre !

La nacre, avec ses reflets chatoyants, est symbole de longévité. Et après 42 ans de mariage, cette signification ne peut définitivement pas être démentie ! Sous forme de boutons, bijoux ou perles, la nacre orne tous vos accessoires pour leur donner un air précieux en ce quarante-deuxième anniversaire de  mariage. »(Marie-Claire Idées)

« Vous n’avez pas les images du magazine ?» demande la jeune souriante, qui tressaute en écoutant, et veut encore participer au jeu, pendant qu’il est temps. « Les images c’est mieux pour comprendre »

Le public, résigné : Ces deux là , ils sont gentils, mais le festival c’est quand même pour sourire de la vie, non ? Elle, sans doute un prof d’Anglais ? On irait bien à la buvette, avec tout ça, pour faire une petite pause, non?12- salut devant l'affiche

 

Bien entendu,   la petite pause entre  deux  tours,   de piste.

A suivre, donc d’ici peu  :

Séquence   Publique d’Omission n° 42-2 …

ou  : “42 fois 1 égale 65”

Partie 2/2, à venir.


Didier Jouault    pour      Yditblog

 

 

 

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Didier Jouault Yditblog Séquence Publique d’Omission n° 41 : on ne manque pas d’Aides

 

On ne manque pas d’Aides,  on a mis des bleus,   et merci d’être venu.

ydit et AIDS

 

 

 

Le récit est mené depuis un manège à casser les grains.

 

C’est un soir de printemps, quand le sac du marcheur se love dans l’une de ces maisons d’hôtes où l’écoute forme une part de vivre, et le dîner un hommage à lenteur.

 

On a un peu visité.ydit rose lave sa mémoirec On s’arrête.

La fille de la maison ferme son col, mais ce n’est pas l’heure des regrets.

 

Ydit raconte :

La berline épaisse glissait vers le nord extrême de Paris, quand la  ville pourrait sembler abandonner son urbanité.

-« Pourquoi on vient là, au fait ? » demandait LUI, agacé

Le dossier de visite l’expliquait très bien, en moins de cinquante mots, pour lecteur pressé. Mais, dans la chemise bleue, il était encore entre les mains du policier porte-tout, à l’avant-droit. Ydit donna la réponse.

-« Et alors ? « ( sans quitter le Blackberry des yeux)

-« Eh bien, Monsieur , en raison du thème. Marquer la nécessité de la vie qu’on préserve. »

LUI regardait brièvement Ydit, de biais, on devinait ce qu’il pensait, au sujet de la vie qu’on préserve.durex

 

Pour cette fois, unique, Ydit voyagerait dans la voiture de LUI, organisation de dernière minute, «  nulle » avait grommelé le Passager, à l’instant de partir . Et sur le choix du lieu : «  Je ne vois pas le rapport ».

L’excellence était énervé. Et ça ne roulait pas vite. On serait en retard.

Depuis le début, la visite ne lui plaisait pas. De l’actu-social. Ydit lui faisait toujours perdre du temps avec de petits publics, sur des sujets en marge,  presque sans  presse. petit salon écoliers, 2010

 

 

Pas le moindre sens du rentable. Mais, bon, cette fois, pas moyen de refuser le sujet, à cause de la date. Sinon, c’est …enfin on les aurait tous eus sur le dos.

 

-« Jo, passez moi le dossier. » LUI, feuilletait, on était presqu’arrivés, il s‘arrêtait sur les Éléments de Langage. « Y a pas de discours ?  »

« Si, Monsieur , très bref, au fond du dossier »

« Je demande toujours qu’on le mette au dessus …Bon, j’entre, je regarde deux minutes, je parle , je m’en vais. Vous restez sur place s‘il y a des questions. »

Se retournant, Jo le policier  : « Le coin est un peu chaud , Monsieur, surtout le parc voisin, ça crame facile, alors avec la commissaire, on a mis des bleus . »

LUI haussait les épaules. Sur le trottoir, les officiels attendaient, joyeusement érigés.

A l’intérieur, la lumière avait été mal réglée, elle coulait gris souris. Le chef d’établissement guidait la visite, dans une certaine confusion. Tout le monde s’amusait, se pressait, on parlait fort, on bougeait  beaucoup. Les jeunes gens et jeunes filles, autour, s’amusaient à voir l’Excellence- t’es sûre que c’est lui ?- glisser d’un pas ombreux devant les affiches explicites, les objets sans pudeur, déployés avec malice, et encore davantage les installations maison posées sur des étagères du «  foyer » : il essayait de ne pas regarder de près.

Mettre au cœur du parcours les objets de l’obscur, c’est toujours prendre le risque non pas de l’obscène, mais du ridicule.

LUI, en politicien d’expérience, l’a compris, d’autant plus que l’histoire de son parti, la ville dont il est élu, tout en lui aurait conduit à ne pas être venu ici. Comme si, naguère, on avait vu un notable sortir de. Mais il faut bien.

Etre Excellence : éviter le reproche de ne pas avoir été là.affiche alphas

On sentait que LUI n’aimait pas la séquence, comme on sent la sueur dans les métros. Les jeunes filles avaient les mains fraîches et les joues chaudes.

 

Devant le pupitre installé de travers, où l’on avait posé de biais  les feuillets du discours, LUI commençait d’une voix plus mal assurée que d’habitude. Ah, le public n’était pas « les jeunes du parti ». Un auditoire …très très, disons, mélangé. Remuant.

les-freres-recto-legende-fete-dieu-1952Chiffres du dossier, deux jours de préparation pour YDIT : tant de personnes touchées depuis tant d’années, courbes de hausse ou de baisse, politiques publiques, évolutions socio-géographiques, faut-il vraiment dire tout cela ?

tag et murLUI finit par ne plus comprendre, mais le principal c’est le message de prévention: protection de ces jeunes, patati patata.

Des yeux, il cherchait un appui, un arpent de banquise, quelqu’un d’autre qu’un gamin serré dans son jean’s. Mais à part Jo, le policier sympa, personne, sauf ce nul de Ydit, qui avait choisi ce lieu inepte, et un public écoutant à peine, on se serait cru sur la plage, gloussant et trémoussant, eux s’en fichaient  autant que de leur première …euh de la première…à quel âge elles commencent ces filles-là?

 

Puis, serrant des mains, veillant à ne pas trop accepter les promiscuités, ne signant rien parce que personne ne le demandait, LUI traversait le groupe fluctuant du public. Une «table ronde» était prévue, mais non, mais non, il regrettait vraiment beaucoup, mais il devait  répondre à une grande urgence, le conseiller lui allait rester. Lui regarda Ydit comme si c’était une punition. « Non, non, la projection des clips, désolé, vraiment » … D’un geste privé d’enthousiasme il désigne à nouveau Ydit.deplacement

Cependant, LUI devait bien remettre le chèque pour le foyer des jeunes d’ici, puisque l’établissement a gagné le concours du meilleur dessin. On était venus pour ça, au fond. Quelques mots, photo, photo, mais surtout pas de photo devant ces incroyables objets, des …enfin des…décorés de toutes les couleurs, en large, en grand, et tous ces slogans, mon dieu .

Le chef d’établissement aurait bien  voulu continuer par un parcours par un détour, fléché?   « Désolé, vraiment, je dois aller à Matignon, je regrette, vraiment c’était extrêmement intéressant, à nouveau mes félicitations pour les clips et le prix, dites encore bravo de ma part à tous vos jeunes ».

le prof et l'infirmière

concours de détournement : le prof et l’infirmière, d’après le superbe LELONG, « Carmen Cru », Fluide Glacial Ed.

 

LUI reprend le chemin de la berline, postée à cheval sur le trottoir, il tend la chemise bleue à Ydit, Jo sort le premier, la fête fugace est finie.

Et on l’attend.bord de rivière trois filles assises de dos hoto Jitka. 2jpg

 

 

Excellence, on ne soupçonne pas toutes les formalités.

 

 

Et mettre au cœur de la lumière le sujet de l’obscur, c’est toujours prendre le risque non pas de l’obscène, mais du ridicule.

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didier jouault                           pour Yditblog

 

 

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didier jouault YDITBLOG Séquence publique d’oubliEs, OMISSION n° 40

Séquence Publique d’OubliEs,  OMISSION  n° 40

Faut-il quitter  sans mégoter le fumeux territoire de la pauvreté ?

Au festival de Castel Gontran, province très lointaine,  Ydit n’a pas été bienvenu. Escarpins de Parisien sur le tapis Terre de Sienne d’un programme en région : « Touche pas à ma motte »! Ici, on a eu l’accueil sobre, et direct : « NON ! Passe ton chemin. »

La séance précédente d’ « Omission » le raconte.SPO 40 021

« Mais si on vous avait accepté ? » dit la passante encore sans souci, et qui déjà profite d’un aimable soleil après la course au bord du bois.  SPO 40 035 Ydit ne sait pas dire « non », lui, et il raconte.

Ydit : Entre deux performances d’acrobates verbaux, dans la belle salle de spectacle tissée dans la pierre du monastère, une demi-douzaine d’étudiants, chacun à sa table, présentait un micro-projet construit dans son école d’art. Très belle idée.

Un debout déguisé se taisait superbement – symbole des malentendus de l’art contemporain? Une autre soufflait des bougies-farce, inextinguibles, en récitant avec  talent des passages entiers de « Pierrot le fou ».  Superbe! Un autre voulait ajuster en récit des plans-masse, éparpillés comme des puzzles et formant une Alphaville différente pour chaque interlocuteur. Une autre, une fille à regard de Nadja, distribuait des cartes toutes blanches pour un jeu sans règles sous l’œil absent du barman.

Ydit : Je me serais assis là, parmi les autres diseurs, et j’aurais dit que pendant toute un époque, le père se clochardisait à vue d’œil.

Ydit : Voici le récit que j’aurais fait. En cette époque, années soixante, le chômage n’était qu’un passage  court entre deux emplois, un gué au milieu de Trente Glorieuses. Le père, lui il aimait ça, rester dans le passage. Par flemme. Usure natale d’énergie. Mais pas une de ces flemmes sympathiques, genre anar  bricolant son vélo en Marcel noir souligné de juliénas. Lui, c’était, la cinquantaine venue, l’amour d’une flemme sale, la flemme de l’ado qui refuse de se laver, se lever, se lover dans les bras de Mamm.SPO 40 008

Le père juxtaposait en toute impunité deux activités aussi peu lucratives que salubres : le ramassage impuni de mégots et la tenue de l’arrière-bar chez la mère Jeanne. Au rez- de chaussée de l’immeuble immanquablement minable, et détruit depuis, où sa famille logeait le pignon humide accueillait ce troquet «bois et charbons» qui semblait sorti d’un passage des «Champs Magnétiques», traduits en direct en langage «  vieux Patriarche » ce velours de Nicolas .

Tout ça ne donne pas très envie, c’est mal imité de Doisneau, non ?SPO 40 001

Le troquet, au Pré Saint Gervais, se magnifiait lui aussi de trois portes. La porte sur la rue, enfumée de gros tabac, émail décati : « Vins et Bocks » et pas besoin de carillon, les clients sont rares, ils entrent d’un pas incertain puis s’accrochent au vieux comptoir. La porte, dans l’arrière-bar, qui donnait sur le minuscule hall sombre de l’immeuble (souvent, à dix ans, je passais par là en traversant le bar), la véritable porte, enfin, de bois plein et lourd , tout au fond, celle qui ouvrait sur l’étroite cour, toilettes au fond, un point d’eau qui paraissait couler sale de naissance : de quoi laver les bouteilles avant d’y reverser le 10 degrés,- père aidant de son mieux et avec une ardeur infatigable au mouillage du gros rouge d’Algérie – car il avait un peu abusé du 11 degrés, fallait bien restituer un niveau à la barrique. Père n’était ni prévoyant sur les mesures de quantité ni trop inhibé sur les façons de transformer le vin en eau. Tout un talent.

Ce qu’on oublie, aujourd’hui, c’est quoi, au juste, c’est la Mère Jeanne et son comptoir ? Ou l’art du ramassage ? Faut savoir !

D’accord, d’accord, le plus difficile dans l’oubli, vous avez vu juste, c’est de ne pas s’y perdre. Un temps, je l’ai connu propret.SPO 40 002

A cette époque là, mois derrière mois, le père avait lâché prise. Il faisait semblant de tenir debout sur sa patte bloquée au genou. La mère travaillait, cousait à domicile des doublures de cravates, gardait toutes sortes d’enfants, s’apercevait de temps en temps qu’elle avait un cadet dans la cohorte. Le père, lui, jadis convenable,  impérial et dégradé, menait une existence simple : d’exceptionnels emplois vite abandonnés, des bocks en terrasse, la barbe pas faite, il occupait les trottoirs, les abris, les halls de métro, il ne les occupait pas, il s’y traînait, comme il tirait sa patte folle, depuis toujours ankylosée au genou dans une position raide qui le faisait boiter.

Depuis la fenêtre qui donnait sur le parcours, je le voyais,SPO 40 016 je le voyais traversant les rues , l’air un peu louche, un peu sale, faussement déterminé. A  quoi il occupait sa belle journée, ensuite, brume ou lumière, était simple à décrire : il mégotait… »

Ydit  poursuit le détournement de l’inaccessible festival, commencé sur les lieux mêmes. On s’y croirait?

Le père : au sens exact du terme, il collectait dans un sac plastique, il accumulait avec une patience de chimpanzé devant l’arachide, et sans le moindre dégoût, il mélangeait tous les finis de cigarettes, nombreux alors, les pieds de cigarillos qu’il péchait au sol comme un grand oiseau  raidi quêtant les  vers  à marée basse.

Toute honte bue, mais  à l’époque la honte n’était pas son breuvage unique.

Précis et  sale comme dans une favela, il pivotait sur son pignon raide avec l’élégance aptère d’un roi du patin à glace, il ne lui manquait, certains jours, dans son tango de bitume, que le tutu en papier Job.

Mégoter : séparer soigneusement le filtre, toujours écrasé, parfois teinté de rouge-Baiser sur la fin d’un Camel assoiffée de saveurs ( mais le père ne fantasmait pas, guère tenté par le  rouge-baiser, il préférait le rouge 12 °,  il mégotait). Froisser le papier sale du mégot, ne pas hésiter à le laisser tomber avec une négligence presqu’aristocratique, saisir  les brins compressés du tabac, de toutes les couleurs un peu, gauloises_disque_bleu_caporal_filtre_s_20_s_france(mais l’époque n’était pas raciste pour le tabac), ensuite le noir brûlé sur le bout des doigts, mais de la cendre sur du sale, ça ne tache pas. Endroit fructueux, le pied des arbres, geste souple, mouvement leste, le père happe le mégot encore tiède, c’est tout un art, de nos jours largement oublié.

Grommelant, grumeux, bouffardant, il tirait à la fois sur sa pipe et sa jambe, cognant marche et rampe du double choc arythmique du fourneau et de l’ankylose, il rentrait à la maison regardant le mégot tel un bonbon d’écolier, ah une menthol Stuyvesant, un vrai Carambar.

Pipant davantage qu’à son tour, à l’aise dans son jus, il faisait du ramassage de mégots davantage qu’un usage : une cérémonie d’aliéné ou de shamane qui prendrait chaque filtre doré pour le cylindre d’une pépite.

Dans ses doigts d’artiste, le mégot se faisait lumière.

SPO 40 014

Le sac plastique n’était pas toujours plein, mais il puait toujours le bitume et l’huile écrasée, et avant de rentrer, le père traversait par le bistrot de la mère Jeanne, rien de tel en ces temps que le cendrier de poivrot, à l’exclusion du pied de zinc.

Elle et lui, c’était la lumière et la comète.  

SPO 40 033

d’après l’extraordinaire  » Carmen CRU« , Lelong, Fluide glacial ed. 1985

Et du coup de l’étrier, un petit rond de 13°algérien à saveur d’eucalyptus desséché.

Il aurait pu éditer à compte de mégots un vademecum du ramassage, un atlas de la Camel rougie à lèvres, de la Malboro prise au débotté. Empereur déclassé, certes, un peu Saint Hélène fin 1820 , mais empereur tout de même, un pivert n’y aurait pas retrouvé ses insectes. L’avantage du tabac déshabillé après stage de formation en caniveau, c’est que ça chasse pas mal de bestioles, de nuisibles, ne serait-ce qu’à l’odeur à jamais invaincue. 

Déjà, Le récit aurait été proche de la fin, et l’oubli au terme de son accomplissement. Satisfait, Ydit raconte qu’alors il aurait quitté le festival…

…qu’il aurait parcouru le passé dans cette petite ville à fortes odeurs médiévales coupées de propres gazons parfumés chaque matin.

Mais il faut en finir et boire le jus de la pipe jusqu’au bout, disait le père, parait-il.

Ydit : Paisible, attentif, soufflant sur les brins de tabac comme un écureuil comptant ses glands, serein comme un joaillier flamand qui croit poser pour Vermeer, le père bourrait d’une main la blague à tabac et de l’autre sa pipe relativement crasseuse et parfaitement culottée, toujours tenue en équilibre entre ses dents, sauf lorsqu’il la secouait, un peu n’importe où, flagellant l’atmosphère de jets résiduels qui forment l’un de mes forts souvenirs olfactifs. SPO 40 012

Pas moins forte, l’odeur à chaque fois singulière du mélange toujours improvisé, deux zestes de Gauloises, un coin de Player’s, et le piquant d’une Camel moins qu’à moitié fumée (on pouvait rêver d’un beau gosse aimant les films noirs américains, ou Jean Seberg chez Godard, et voici que l’attendue arrive, un peu en retard, il écrase la riche cigarette…)

Ou bien, comme à chaque fois, serait-ce une jeune femme attendant à la fenêtre

et qui jette son mégot par la fenêtre ?

SPO 40 004

Avec l’autorisation d’Amalia F.S.

(mais le père, lui, ne rêvait jamais qu’à hauteur de trottoir, tendance Boyards)

Plus tard, aurait ajouté Ydit , j’ai eu plaisir à expulser mes filles vers  le pays où les pères n’ont pas besoin de mégoter leur existence, où l’on enjambe les cendrées d’une foulée joyeuse.SPO 40 006

-Mais, dit la jeune fille du bord du bois, ils ne vous ont pas laissé parler ? Sinon ?

Plus tard, ajoute Ydit, j’aurais conclu en disant  

avoir  trouvé  du plaisir à exfiltrer mes filles hors du fumeux et définitivement désastreux  territoire de la pauvreté.


par    Didier Jouault        pour     YditBlog


 

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