Didier Jouault pour YditBlog Séquence Publique d’OubliEs n°44 La mémoire sur le bout des ongles

 

 

 

 

photos-famille-alain-laboile-photographe-20-1.jpgle chat et le pied

Vifs remerciements pour Alain LABOILE, Album « La Tribu »

 

Ydit : « Le chat se fait les griffes sur tes bouts de pied ? »

La jeune voisine ne répond rien, elle pend le chat par le col.

Ydit : »Tu n’aimes pas les chats? » L ‘enfant s’arrête de jouer : « Elle aime pas tellement les voisins, non plus, remarque, surtout que tes photos sont moins belles que papa ».

Ton père est beau ? Le mien est mort ! Et alors quoi ?

La voisine lève les yeux au ciel : « Tu sais que tu nous comprimes l’air avec tes alexandrins boiteux ? ça ressemble à un pingouin envoyé sur la dune.  »  Elle demande s’il a trouvé le gros sel ?

 –  de la vie ?

 –  de la terre, tu m’atterres, Ydit, c’est pas pour le sel que tu es venu ?

Ydit :

« Ton pied, le chat, soudain ça rappelle ma grand-mère. Sauf que c’est un chien ».Grand mere nourisson chien
La jeune femme dit qu’elle a du travail, enfin tout comme !
L’enfant ferait bien une partie de GO, Ydit veut bien ? le petit photographeOu alors des photos ? »

Ydit que « la grand-mère maternelle avait mal aux pieds et du vague à l’âme.

Quand je venais, Ydit raconte : le jeudi, à pied depuis le bus, c’était encore presque la campagne.

Elle habitait un rez-de-chaussée ombreux derrière une large porte fermière sur la rue de Paris. »

L’enfant regarde les photos et va dire qu’elles sont moins belles que son père fait. La voisine répète qu’elle va pas mettre ses pieds dans le même tableau, le chat saute sur la table, Ydit est sorti sans son badge « OubliEs » : c’est un peu gravement fouillis.ydit-oublies-badge-tendu

Ydit : « C’était pas un manoir, c’était comme des corps de ferme le long d’une cour à pavés disjoints où le pied butait. »

La voisine, d’une pièce non moins telle, aimerait qu’il ne fît pas son Marcel ?

Ydit : « Deux pièces jadis rurales, au fond de cour, des marches donnaient sur le verger d’un propriétaire, interdit aux manants, aux passants,  et je tremblais de froid-peur dans le lit où elle m’accueillait faute de place. Le jeudi, Ydit dit, le jeudi je lisais Fantômas et Arsène Lupin »lupin-passage-menu-salue

La voisine, de plain pied- demande s’il, enfin, le sel, il l’a ? L’enfant s’il va jouer aux échecs ? le chat tortille sa mutité, un regret dans le regard, et on peut estimer certaine l’augmentation tendancielle du taux de bazar sans hasard.le lit pour se chauffer

Ydit : Elle se prénommait LOUISE,

Son mari commis d’inspection la déclare dans le village du grand père, histoires compliquées.

Elle est belle. Il devient petit notable de chef-lieu…

…et il s’en va.

L’enfant : « Mari parti, dix-neuf-cent-vingt, destin foutu« . Il ajoute un pied de nez.

La voisine soupire que, non, elle n’autorise pas son fils à copier les mauvais pieds ternaires d’Ydit. D’ailleurs, Ydit, avec la mamie, il est un peu casse-pieds, où en est-on ?

Ydit : « Avec la fuite du mari, LOUISE a connu la déchéance. Etre riche, ça s’hérite, Etre pauvre ça ne s’apprend pas, elle découvre la vérité du monde.

Rognée, la dentelle d’Amiens, taillée soirée chez la conservatrice du musée, coupé à la pince l’envol des bals de préfecture. La voici arrivée à Pierrefitte, démunie comme déshabillée de la vie. »

Inked(Jock Sturges 1989 )_LI - Copie

photo Jock Struges

L’enfant : « T’as vu aussi les photos que fait mon père ?« 

La voisine souhaiterait qu’on n’interrompit pas l’Ydit déjà que c’est long s’il dit. Ydit : « Baignée de misère, plongée dans l’ombre, elle découvre qu’on se revanche par la malveillance.

des fuites dans la mémoire ( Lelong Carmen Cru, Fluide glacial 1985)

« Carmen Cru », LELONG, Fluide Glacial 1984

Humiliée sans doute, sans le sou, avec des ongles de pied poussés  longs qui menaçaient l’ incarnation »

Menacer l’Incarnation ? Pas d’Indulgence ! La voisine rit.

Ydit : « Elle et moi, accrochés bec et ongles à l’hiver, on restait beaucoup dans la cuisine, près du gros poêle à charbon ergoté sur ses pieds de fonte ».

Ydit raconte qu’il conserve le souvenir étrange de ces temps où, parfois, jeudi soir, vers la fin du séjour, elle lui demandait de couper les ongles épais et noirs de ses pieds trop crispés pour être au net. Elle avait la mémoire sur le bout des ongles et, regardant ses pieds, du coup, lui faisait réciter ce qu’il savait de Saül, le Paul de Tarse.

mère grand et sa cuisine ( Lelong Carmen cru , Fluide glacial 1984)

« Carmen Cru », LELONG, Fluide Glacial 1985

LOUISE s’excusait un peu : « c’est l’âge, c’est misérable, c’est l’âge, je ne peux plus me courber, quelle misère, personne pour m’aider, sauf toi quand tu viens, pour les ongles ».

 L’enfant se  dit que, une aide – ménagère–? mais il ne dit rien, parce qu’il n’ose pas et parce que sa sœur appelle.

Ta sœur a appelé ? demande leur mère partagée 

Elle est, dit-il, sortie, encor, poser, dehors.

La voisine rappelle l’interdit, sur les vers claudiquant

La voisine ajoute vers Ydit : « Carolina pose pour son père, et aussi dans les jardins de Paris pour faire des souvenirs à la famille, il faut y veiller avec soin : à force, les souvenirs, ça va manquer si tu refais pas le plein de la mémoire. »

Ydit : « Courbée, rompue  de la tête aux pieds, LOUISE  TOFFIN m’offrait ses ongles à couper comme un dur devoir d’école, comme une leçon d’humiliation, et je rognais à petits coups de pince, comme un chat lèche une plaie, sans savoir si la douleur provenait de l’accroupi ou de la honte, et certain que l’odeur émanait de la misère. »

« Carolina, murmure l’enfant, elle se documente sur la mémoire afin de ne pas esquiver la probabilité de l’oubli. »

Toi, tu nous documentes sur les ongles de LOUISE. Chacun son dû.

La voisine dit que c’est toujours pareil avec Ydit, des histoires en petits bouts, de rognures de mémoire, de le pince à souvenirs, et ça tombe où ça peut, dans la cuisine, au fond c’est pas très propre.

Il vit de pied en cap dans sa mémoire de péninsule battue par le vague de l’oubli.

Ydit : on en reste là ?

La voisine :    

 « Tu me laisses ? Mon mari va rentrer ».spo 44 j'attends mon mari

 Et mon père, dit l’enfant, par la fenêtre, il fait des photos,

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Remerciements pour Alain LABOILE, Album « La Tribu »

               elles sont plus belles que toi, rubis sur l’ongle.

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Didier Jouault pour Ydit blog Séquence Publique d’Omission n°43 : Et ta civile, on l’appelle La Poste ?

 

 Et ta civile, on l’appelle La Poste  ?

Sur le quai ,

germaine-et-billets-v2.jpgla rouge constance de Germaine, et sa civile.

«Bah mon Ydit ! vous avez l’air tout penaud, c’est pas drôle! Paraît que vous avez perdu quelque chose ? Pas votre mémoire, j’espère? Avant, vous ne perdiez jamais rien hormis votre temps. »

Ydit : « Avec les jours, s’estompe la vigilance du détenir. Les objets oublient eux aussi de peser. »

Germaine s’amuse, « Oh lala , c’est encore des grands mots des petits jours, mais qu’est ce qu’il a notre Ydit à faire cette mine ? L’histoire des OubliEs, c’est justement le projet de ce bonhomme Ydit, si elle a bien compris, non ? »

Ydit : « Une amie m’avait prêté la maison de famille, grands-parents fermiers. J’aime marcher sur les plateaux de terre forte entre les hameaux à caractère de brique. »

Il n’y a pas que ce coquin d’Ydit le coquet à caqueter sur les quais : Germaine continue à renseigner des voyageuses :« Vous prendrez bien un 14h12 ? »

« Dans le hameau vivait la tante, elle décrivait les lieux où croiser l’Histoire dans les chemins et les temples, et les coins de foret où se mettre au désert, car  ici Dieu était protestant. 

parfondeval

Parfondval église fortifiée

Parmi la maison émouvante par ses vides, les objets patientaient sous la peau de peintures vieillies, comme un muscle frais endormi de fatigue. oubliEs grand écranVous voulez ma photo ? »

Germaine demande si ce n’est pas troublant, habiter l’intimité des absents?

Ydit :« C’est comme ouvrir un livre déjà lu par un autre inconnu, et d’y trouver les pages cornées, un passage souligné au crayon bleu, une tâche de sueur ou de larme, une image d’enfance laissée en marque-page. »

Germaine : « Pas de l’oubli en paquet ficelé, aujourd’hui? M’étonne! D’habitude, quand je vous croise inquiet sur un quai, vous terrifiez le narratif … »

Ydit, caressant  justement le narratif : « Le deuxième jour,  sur les cartes de la Tante, il trouvait une large promenade, entre des hameaux à histoire de fer. Au soir, fatigué, il avait voulu gagner un bourg pour  du pain et des fruits. »

Germaine, mutine : «Et même peut-être bien des filles aux fenêtres?  Sans elles on dirait vos OubliEs bancales, des tableaux de Dali sans apparition de Lénine sur le piano. » 

Ydit raconte que tout était clos. »C’est à cause de cela, à cause des boutiques et fenêtres closes le soir, qu’il ne s’est aperçu de rien, même pas du passage d’un chat dans les roses ».  deux chats dans les roses

« Aperçu de quoi ? »  demande un  jeune homme. Désormais, comme parfois, un ou deux voyageurs se sont approchés. Que faire dans une gare, sinon écouter les récits d’oubliEs ?

Ydit : « Le lendemain suivant, il devait rejoindre l’aimable Tante pour visiter un temple-musée. Soudain : le porte-carte, passeport, paiements, billets, tous ces fragments d’identité ou d’échange, absent. Perdu ? Pourtant  pas sorti la veille dans le bourg éteint. »

Ydit raconte qu’ »il a dépouillé les bagages, traversé le lit par en-dessous, presque démonté la voiture. Rien, hormis 3,47 euros dans la poche du pantalon. Démuni. Seul. Innommable. »

Le public, en chœur, attentif : « Quand tu n’as plus rien, tu n’es plus rien. Mis au chômage de l’existence. C’est ainsi chez nous. »

Ydit : « La si longue randonnée d’hier passait  par des layons  larges. Il avait pris la voiture, lentement roulé en sens inverse. Au pied d’une pente, un chemin herbu, mouillé des pluies nocturnes. Ydit conduisait d’un regard, et d’un autre creusait l’ombre des arbustes pointus, cherchant l’objet. La terre glissait, les pneus glaisaient, le temps patinait, l’avenir s’annonçait embourbé.

Plein désert et « zone blanche » du téléphone. Perdu, bloqué. Pas de papiers, pas de chemin, et personne pour parler.P1180831

Une patiente passante  de gare estime que « C’est un peu la leçon de la vie en vrai : souvent, insister, c’est s’embourber, non ?». germaine et voyageuse sur le quaiGermaine dément : « Insister, c’est tracer le rail. » La controverse s’éteint avec le 14h32.

« N’empêche, reprend Ydit, pour  repartir,  cueillir des pierres et des branchages, les glisser sous les roues,  les mains dans la boue, entendre du moteur qui ronfle, de la peur crissant au coin des yeux, ça patine. »

Germaine : « Vous avez failli y rester, hein, Ydit ? Ca vous apprendra!»

« Sur la pente, à reculons désormais, deux mètres en avant, trois en arrière, les pneus cherchaient le sol plus stable du bord, la sueur aux tempes, et les flancs gris de la voiture portent encore les griffes des arbres, qui ne sont pas que des rêves de pointes.

Ensuite, il avait remis la voiture devant la maison, dépassé l’atelier où ne veillait qu’une peigneuse de temps « …

la jeune peintre dans la vieille maison A MAYNET

l’inépuisable temps de André Maynet

et repris à pied les chemins d’hier, courant presque.

C’était trop long. Là, une butte portait une église et un cimetière la longeait comme jadis, épargné par l’Etat-Civil, histoire encore de Protestants.

Ydit avait visité l’une et l’autre, la veille, parce qu’une plaque du village indiquait la maison de naissance d’un voyageur de ciel. mémoire d'aviateur

Il faisait chaud, il avait posé la veste près de la tombe.

Mais, aujourd’hui, dans la recherche des cartes et de l’existence, il avait écouté la paresse qu’est toute précipitation, et choisi de ne pas monter à nouveau vers l’église sur la butte.

Le public s’est éclairci, on dirait lui aussi saisi par l’urgence.

«En somme, dit Germaine, boucle bouclée, rien retrouvé, 3,47 euros en poche, et beaucoup de ridicule. »

Ydit continue en disant que, « au retour, bienveillante, la Tante d’amie  l’avait regardé comme une institutrice un sale gamin ayant perdu les bons points. Il fallait quitter la maison, faute de vivres, et pour les fastidieuses démarches. Elle avait un peu d’argent, qu’elle lui avait prêté, pour au moins l’essence. Il ne restait rien pour un cadeau. »

Les trains, sur le quai, eux aussi sont partis. Ydit est seul. Germaine s’impatiente un peu : « C’est tout ? »

Ydit que non, bien sûr. Deux jours après, au téléphone, une voix portée par un accent de terre et de brume. « Est-ce bien lui ? » C’est bien moi !

Une adjointe au maire, là-bas, fleurissant une tombe, a trouvé ceci, qui devait y être depuis trois jours. Heureusement qu’il a pas encore plu. Avec, bien sûr, dans le porte-carte, l’adresse. La suite est facile.renaissance postale

Le paquet arrive. Evidemment tout y est, le moindre billet. Surtout, les identités.

La Poste livre l’existence, et la Mairie de Roquigny refonde  l’Etat-Civil. Re-né. Dizy , Ydit, Dizy doncComme aurait dit le cher défunt, auprès de la tombe de qui on a retrouvé l’objet perdu.

Dizi : c’est ici, Ydit pour parler du dire!

Germaine : « Avec vous, Ydit, ce qui est casse-pied, c’est qu’on ne sait pas si vous inventez les trucs, ou si c’est le hasard qui vous les offre. »

               Ydit répond que oui, et depuis toujours,

le hasard aux yeux bleus  étonne, donne, détone.

Mais, ici tout est symbole, puis-comme on sait- avec ce bazar  des histoires de hasard, difficile d’être objectif,  à l’indicible nul n’est tenu.

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