On s’y recolle, à la colle, ça décolle : le crotale
séquence publique d’oubliEs numéro 57
–« Dans lequel vous montez »? demandent non sans sourire goguenard les trois Parques du jour ( dans beaucoup d’endroits, le Parque du jour reste accessible) :
Comme si on pouvait regarder l’horizon dans une paire de jumelles à deux images, deux vitesses, deux aiguillages. Sur le marche-pied du train rapide, une femme téléphone à son passé en écoutant les messages. Est-ce une Russe poursuivant Ydit de ses assiduités narratives toujours déçues, incapable de raconter les secrets du père? Est-ce Myriam? Est-ce Florence? Est-ce Djamila, l’une des trois reines-mages?
-« Vous avez réservé ? »
Ydit répond qu’« il ne faut pas croire, il y a des jeunes filles qui le regardent dans le train ou le métro, toujours un bref coup d’œil, pour évaluer son besoin qu’elles se lèvent, abandonnant à son personnage le siège de leur présence. »
-« Et ? »
Selon Ydit (mais peut-on le croire? ) il récuse la proposition de place, car il ne veut plus avoir affaire avec des jeunes filles. Pourtant, disait Olga Pipistrelli : « Oublier en public requiert deux composantes : du public et la possibilité de l’oubli ».
D’ailleurs, ajoutait Georges, »Je me souviens… », mais le train part. Une cousine de Germaine fait traverser le fleuve aux voyageurs et contrôle les chemins de chacun.
Ydit regarde passer les marqueurs du récit et offre du café au voyageur d’à côté qui semble fatigué de raconter à lui tout seul la vérité future. « Et vous, demande l’alerte vieillard, qu’est ce que vous faites maintenant ? Ça tourne bien, vous continuez le Job ? Vous vous y recollez, toujours à la colle de l’oubli ? Vous avez déjà des dates pour 2018 ? »
« Impossible de m’arrêter ici. Je ne le peux pas tant que je n’aurai pas atteint un certain point du passé qui, en ce moment, est l’avenir de mon récit. » glisse en passant une voyageuse(1). Elle ajoute : » Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive, et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé… »
Le vieillard l’interrompt, de sa voix sèche et usée comme une illusion perdue :« Ne prenez tout de même pas Ydit pour le Jean Valjean de la mémoire, qui ne reculerait devant aucune excavation pour chercher l’infini trésor de l’oubli, surtout si le fil de l’égout est balisé par une Germaine SNCF, et si la voirie du labyrinthe est éclairée de jeunes filles en bottes, qui attendent près de la fenêtre, mmm, vous voyez ce que je préfère ne pas dire, non ? »
La voyageuse disparaît. La cousine de Germaine ne dit rien. De sa besace dépasse « Ma vie parmi les ombres », mais personne n’en parle, pour ne pas alourdir ce début d’année. Afin d’agréer le parcours, elle disperse sur les voyageurs un rayon rouge et ses yeux bleus. On se souvient, à la voir, dans la torpeur aisée des voyages, qu’on aime tant se réveiller la nuit juste pour écrire des souvenirs à oublier.
Instruite par sa cousine (car quel réseau que le ferroviaire!) elle aimerait savoir si notre Ydit souhaiterait oublier plutôt dans la salle basse, ou bien dans la salle haute? Elle prépare le concours d’inspectrice de première classe et veut prendre des notes sur le sujet : « Écrire, est-ce autre chose qu’améliorer le passé pour stabiliser le futur? »
« Trop facile, peste le joli vieillard, oublier ferait que ça n’aurait pas eu lieu ? ».
La dame SNCF proteste : « Si on se met à la pensée de magazine, autant aller au bar. Puis, enfin, d’Ydit, on n’attend que du récit, pas des idées. En ce début d’année, une histoire de noël ? »
YDIT : « Parmi les vœux qu’Ydit recevait en salves serrées, se trouvaient ceux du chef AX dont Ydit était le directeur. Huit ou neuf mois plus tôt, banalement, AX l’avait invité dans son établissement à l’une de ces parades annonçant l’été par lesquelles on souhaitait magnifier le travail des pensionnaires. Le lieu était spécialisé dans les métiers de la mode, et il n’y avait quasiment pas de garçons.
–Venez, avait dit le chef, ce sera un défilé pour les mettre en valeur dans ce qu’elles ont de plus précieux. Ydit éprouvait de la méfiance pour cet homme, pour ses paroles en réunion, pour ses courriers, ses demandes de décoration, ses récits d’aventures crasseuses à interrompre lors des repas de travail.
Le défilé de printemps fut le défoulement du crotale. Sans l’annoncer (car YDIT n’aurait pas accepté ), croyant qu’il saupoudrait de sucre glace le quotidien trop cuit de ces adolescentes et jeunes femmes, AX avait choisi le thème lingerie.
Très vite, on voyait le piège : se poser d’homme à homme, comme si l’infinitude altière du désir allait créer entre eux une connivence un peu sale, introduction à toutes les demandes complices.
-« Et vous non plus, alors, vous n’aimez pas les jeunes filles? » demande le vif vieillard depuis le siège d’à côté.
Ydit s’apprête à protester, mais la contrôleuse des mouvements préfère la poursuite du récit.
YDIT : Le chef avait dit « un défilé pour les mettre en valeur dans ce qu’elles ont de plus précieux.« Rester, c’était approuver sa malice perverse. Partir, c’était récuser le travail de couture et la naïveté (ou accepter la soumission) de ces modèles imposées, dont certaines étaient de jeunes femmes très démunies, en reprise d’apprentissage. Ydit n’accepta de les féliciter, puis de partager le buffet, qu’après rhabillage, et disant sa vaste gène du peu-vêtu en tels lieux.
Peu après, ce fut le temps de jauger le chef, d’apprécier ses attentes, d’examiner les demandes. Le rapport d’YDIT concluait sans réserve à la nécessité de séparer cet homme de ses modèles en lingerie. Le reproche était net. D’AX on pouvait faire le chef de formations à la mécanique : la dignité des moteurs ne souffre pas sous les lampes-torches.
Le cas fut débattu et l’homme se débattit. Comme souvent, attester d’un délit restait impossible, et prouver une faute éthique n’avait en ce temps pas de sens. Etait-il blâmable ou naïf ? Deux ou trois membres de la commission, même, dans les couloirs, regrettaient de n’avoir pas été invités au défilé-du-crotale.fr
-Contre trois, que vouliez vous qu’il fît ? admet la Germaine-bis, montrant ainsi qu’elle prend très au sérieux sa préparation au concours d’inspectrice de première classe.
Ydit : Le temps avait passé en discussions. L’été venait. Peu d’établissements libres, encore, où des moteurs attendissent en chemise leur amateur de transparences. On trouva la solution : une promotion pour un établissement plus gros, mieux payé, ville voisine, logement six pièces-cheminées-parquet-vue-sur-le-canal, dont l’actuel chef venait de faire durement connaissance un AVC. Mais, ici, pas de filles aux défilés de printemps. On fit ainsi.
Parmi les vœux qu’Ydit reçut en salves serrées, peu de semaines plus tard, se trouvaient ceux du chef AX dont Ydit avait été le directeur. 
Le recto portait ce vers célèbre de Félix Arvers :
« Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu. »
« Cher Monsieur le Directeur, acceptez, avec mes vœux pour l’année nouvelle et pour la persistance de votre attentif regard, de sincères et vifs remerciements quant à l’opportunité que vous m’avez offerte de diriger dans le bonheur ce superbe établissement ».
(1) Mémoire de fille, Annie Ernaux, Gallimard 2016, p. 79 et p. 151
Didier Jouault pour Yditblog, SPO 57
En ce début d’année 18 (je ne me souviens pas que 14 fut née sous le même signe), je trouve à ces oublis beaucoup de nostalgie. Faudrait reprendre du poil à l’Oubli !!!
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OUI OUI, un peu de difficulté à entrer dans la jovialité de cette année , certes, et des mots sans doute inutiles sur la raison de ceci( plutôt sur pourquoi reprendre la galère sur la scène ). Mais commencer par un défilé de printemps ( avec une fredaine en tête « DIM DAM DOM « )n’est ce pas une façon d’anticiper sur le retour de la lumière ( non, je rigole !).
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