Yditblog SPO 76 , Ne me quitte pas, tout peut s’oublier, nous partîmes cinq cents mais par un prompt renfort, je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant, ah la la quel bazar d’épices, la mémoire.

Séquence Publique d’OubliEs N° 76, où l’on reprend pied dans le millénaire.


     Elle aussi Vassiliki était en vacances, qu’elle n’avait pas prises dans les ruelles de la « Villa du Pré Saint Gervais », elle non plus (cf. SPO 70 à75). Pour elle la mer noire brillait de toutes les couleurs. Ancienne (et peut-être toujours?) membre des »Organes », la Russe connaissait sur le bout des lames son art d’entraîner les âmes.

     Voici comment, soudain, Ydit tente un début de raconter. Il dit : « Vassiliki jouait à l’amère noire avec sa mère noire… »

-« Tout ça commence encore plus mal, cette année, avec les mots, Ydit« , glousse l’auditrice patiente et vigilante.

     V3, dit Voltaire, dans son réseau, pratique avec force et vigueur la contrebande des idées lumineuses et la lettre de Change, numéro  Récit.

     Une lettre volontiers signée sur le dos d’une actrice nommée Cécile Volanges, car V3 souvent s’est pris pour plus ardant que lui-même. De  telles qualités, somme toute devenues rares, n’empêchent pas une saine indignation portée en pleine Lumières pour son groupe de Résistants de l’Esprit.

-« Et ça continue pas mieux, » soupire Germaine-des-rails, levant les bras au ciel (heureusement, au bout du quai, le chef de train lisait un texto familial, rien ne démarre non plus ici).
« –Ydit, persévère Germaine, l’été fut de pique et de langue, faut-il vraiment que le retour soit de Gripure et de Lang ( Fritz, tant qu’à faire du cinéma), c’est-à dire pas gai? On rame ! …Ce qui, soit dit en passant, n’est pas inhabituel, pour un train.

     Les trois comparses usuels semblent déchainés comme des barons qui jouent au bonneteau, ou qui vendent six euros des Tour Eiffel multicolores payées un euro le kilo à des Chinois peu scrupuleux, mais il faut bien gager sa vie.

     Les trois sont comme des Parques ayant brusquement découvert une troupe de retraités slavophiles retour d’une croisière en bateau 3000 places à Venise

Il y a de l’espoir, pour elles, Parques advenues, dans l’usage des ciseaux, ça va sauter, ça va danser.

« Soit, calme Ydit sereinement ( se répétant ainsi ) : il dit qu’il sait (vaste ambition) que son exil en Amérique d’été suspendit    les gages?/les honoraires?/ les piges? /les cachets?/les aspirines?    des trois compagnons de déroute et de base, mais que – haut les cœurs les amis- rien n’empêche un récit de se poursuivre, plus ou moins dans la paix des maux.

« Comme un serpent se mord la queue ? » ricane le souvent assez odieux V3 dit Voltaire.

-« Alors, s’assied Germaine sur un siège velours rouge, si la saison IV de S.P.O.reprend, c’est par un coup de théâtre ? »

     Ydit : « Pour une fois soyons simple. »

     Les trois, et même deux collégiens qui lèvent les yeux de leur écran pour tenter de comprendre le réel :  » Oh oui, soyez simple, Ydit ! »

-« Comment ne pas ? ( parodie l’orateur) . » Simple, mais alors double. »
« Ah non, s’écrie-t-on  autour de lui, simple de la série simplement, clairement, évidemment, etc. »

     Ydit  fredonne:  » …j’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien ». Son auditoire proteste : les SPO, c’est l’oubli volontaire, donc y a intérêt à muscler la mémoire, vingt pompes du matin, les abdos du cerveau, les adducteurs addicts des neurones qui trônent. Sinon, le mur. C’est le jeu.

-« Donc, reprend l’orateur : que ce soit une pièce en trois scènes et un épilogue. Et ceci est le prologue. »
-« Pro ou Epi, c’est agaçant, l’incertitude », s’agace ( donc) V3  qui fonde une fois de plus la socio-bande des intellectuels français comme il faut.


     Ydit : « Scène UNE : L’atelier de théatre  avait lieu dans une ville proche de Paris. Tôt, la dizaine d’amateurs avertis se retrouvait dans une salle communale »

      « En route, l’odeur des acheteuses de pain d’épices à la vanille servait de guide aux parcours trop matinaux pour être au net. Dans le mini parc, les palmiers n’abritaient pas du froid. Ah, cette fois, je sens qu’en moi le conteur tourne. »

V3 hausse les épaules, et le talc fait comme une vapeur philosophique.

La mémoire, c’est le métro : les couloirs se croisent et ne se ressemblent pas, tout le monde circule dans son sens mais ce n’est jamais le même et Ydit avait appris son texte, pour l’Atelier, au cours des randonnées mal balisées.

Ne me quitte pas, il faut oublier,tout peut s’oublier, qui s’enfuit déjà,oublier le temps,

des malentendus ,et le temps perdu, à savoir comment,

oublier ces heures, qui tuaient parfois, à coup de pourquoi,

le cœur du bonheur

     Dans un coin de la salle, on avait abandonné un canapé, deux ou trois chaises, un châle, accessoires déshérités d’un matin sans autre richesse que les mots du jeu, ni d’autre ambition que se passer de soi à l’autre en oubliant le JE.

     Dispositif : l’un savait un texte-monologue, un autre- nécessairement muet- donnait la réplique sans parole. On avait cinq minutes à deux pour préparer la tonalité, une esquisse de mise en scène.

Le maitre d’atelier ne disait rien, avant, sur le cap.

     Ydit raconte qu’il mima. Il tentait d’introduire dans le corps une cohérence stylistique dont le texte-origine est implacablement  dépourvu. Il butait sur : »Tout peut s’oublier, qui s’enfuit déjà », anacoluthe de première lutte, de première butte, chute.

Soudain, le flot imprévu du verbe en cours de rupture appelait des  stocks anciens, les réserves de mémoire désormais confondues au sang même du cortex :

     Tout peut s’oublier, mais pas l’arrimage de la rime.« Nous partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort, nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, tant à nous voir marcher avec un tel visage les plus épouvantés reprenaient de courage… »

Ydit : « Ma partenaire de jeu, que je ne connaissais pas deux heures avant, essayait un secours muet, sur la supplique de Jacques s’imposait la bravache de Pierre. Rien à faire, le creusement du  souvenir devenait promenade au cimetière d’un soldat inconnu. Confusion des genres et des époques, c’est ainsi que la mémoire tente de survivre à ses naufrages.

L’auditoire, lui aussi découvert ce matin, entendait avec bonhommie la cacophonie des souvenirs mal réunis. L’accueil proposait la pause tendre, et la réflexion solitaire.

Et puis, avec tout ces mots, c’était l’heure du déjeuner.

« Tout peut s’oublier, qui s’enfuit déjà.. ».

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Yditblog S.P.O. 75 – Et si on avait raté le Certif tu te rends compte? – Piqures de langue, la saveur de l’été c’est avant / n° 5 – Et c’est fini pour cet été.

Séquence d’été ,  S.P.O. numéro 75, si tu passes la cinquième, c’est sûr, t’es mûr, c’est le Certif.


     Carte postale : Québec, larges paysages de l’Histoire inachevée. Ici la langue a vécu privée de ses attaches. En cette fin d’été, les OubliEs sont fabriquées avec l’accent de l’ailleurs. On parcourt la mémoire comme on envoie des convois de secours vers les pays en famine. Pour le principe, en somme.p1220502.jpgIMG_5639

André du Bouchet :

« L’absence qui me tient lieu de souffle

recommence à tomber sur les papiers

comme de la neige.

La nuit apparaît.

J’écris aussi loin que possible de moi »

( Poèmes et Proses, Mercure de France, 1995)



 

 Cependant, les paroles  finissant l’été jouent encore en piqué dans les plis de drapures, comme les célèbres moustiques du Quebec dans les carrés de mousseline,

et les souvenirs trainent au sol en piquant du nez vers : la «VILLA du Pré»


     DONC : gripures de langue : Séquence d’été sixième,(tout de même?)  S.P.O. numéro 75 ( déjà!), « On n’a même pas raté le Certif. »


Quelqu’un dit ( est-ce l’hôtesse ?) :

     –« Vous avez raison , Ydit, aux guichets de la mémoire les sourires les plus durs ne sont pas les plus purs. »

     –« Et inversement ?«  s’amuse Germaine, un peu ricanante cette fois. « Pendant qu’on y est, au Québec, pourquoi ne pas forcer avec l’exotisme fraichissant. On pourrait dire… »

     –« …les comptoirs de la mémoire livrent au trappeur estival des peaux de souvenir en forme de castor épuisé ? », murmure Vieux Vaticinant Voltaire, ce personnage dit V3.
Tous rient de bon cœur, même Vassiliki, l’étrange et belle Russe rusée sans race aux incertaines intentions. (On n’est même pas tout à fait sûr, au fond, qu’elle soit réellement Russe, mais peu importent les identités :  les noms de famille, le souvenir les mélange et la mémoire les découpe).

     Ils sont tous là, dans la maison sur jardin, regroupés comme pour un stage d’été de la Ligue Française des Souvenirs :  Germaine-des rails, fidèle compagne d’exactitude; V3-le-décapant tous usages, prose et vers à tous les ages et  visages; Vassiliki venue de si là-bas-loin-Les-Organes, pour tenter un rapport, sur le père, ses relations, les services.

     D’autres n’ont pu rejoindre à temps cette université d’été pour la Défense des OubliES : des ouvriers voisins de table  cherchant un téléphone, un homme son chien son silence, une gardeuse de brebis n’osant lever son tablier devant le jacuzzi où trempe Ydit, le vendeur de Shakespeare and C° toujours cherchant un chèque, le vieux Marcel assis en rond sur le bois du sauna…sans parler des mouvements d’ombres : la mère Jeanne, le cabinet de l’Excellence, C. qui décide les adieux, Arsène arpentant son lopin de peurs. Les silhouettes bavardes et legères des SPO.

 

     Sans l’odeur propre à l’air d’été, on pourrait croire une soirée un peu moite à la Maupassant : deux chiens près du feu, les dames se sont retirées, cigares, parole, alcools circulent. Ne reste plus qu’à écrire. Passer le Certif.

     YDIT raconte :

     « Il y avait le Certif, c’était sérieux. Les « Garçons du Pré » en parlaient longuement, assis les pieds au soleil dans cette partie du monde où les impasses remplacent les ruisseaux, et les marrons tombés les écrevisses fraîches. Les Gars de la Villa ne pouvaient tout de même pas consacrer tout leur temps à rigoler en caricaturant le Directeur, à remonter les chaussettes avant que passent les filles du collège, ou à tricher au baby-foot tandis qu’un Parrain attendait en vain une sortie de piscine pour débaucher son regard.

     Le Certif, c’était l’Épreuve, » Pire que la communion, parce que tu peux pas faire semblant de savoir même si tu peux faire semblant de prier », disait le petit Pierrot.

     Quelquefois, devant la porte du collège, ils se demandaient  s’il n’allait pas finalement falloir apprendre des trucs, « Comme on a fait pour l’entrée en Sixième? » s’inquiétait Henri.

 

     Ils s’étaient donc mis à réviser. On les voyait poser le cartable sur le trottoir devant l’une ou l’autre des bâtisses où revenaient leurs mères, et se raconter des histoires. Mais ça ne durait pas : le chien de Jacques passait dans la rue et ils initiaient ensemble une méthode garantie de dressage pour le faire ressembler, surtout de profil, à la  prof d’Espagnol (qui continuait à s’arracher le larynx pour tousser les consonnes étranges). Venait aussi le temps des glaces fraise-pistache, un cornet pour trois, « Dépêche toi de ma la passer, déjà que c’est cher, si en plus ça coule ». Le grand livre des contes, manuel d’arithmétique, en gardait une trace bicolore à jamais poisseuse, mais goûteuse.

     Par instants, ils se mettaient à rêver :

« Et si on ratait le Certif, qu’est ce qu’on ferait ? On deviendrait des boulangers sans levain, des charcutiers sans cochon, des curés sans paresse, euh , pardon, des curés sans paroisse? ». Écoutant Ydit perdre ainsi son temps au milieu de l’impossible (comme d’habitude !) les Garçons de la Villa levaient les yeux au ciel, renouaient leurs lacets, quittaient le mur devant chez Jacques. « Un Certif, c’est l’Épreuve, d’accord, mais nous on est au Collège, pas en  » Fin d’Etudes », ça se rate pas , le Certif. » psalmodiait Jacques. Et :  « On n’est plus en 14-18 » ajoutait Patrick, mais personne ne comprenait.

     -« Dans cinquante ans, on se dira : et si on avait raté le Certif ? » ajoutait finement l’une des sœurs, qui mêlait son épi à la moisson locale. Dans cinquante ans ? On cherchera la chaleur.

 

    Ç’avait été le jour J, à la date prévue cette fois.

     Tout avait ressemblé à ce qu’on imaginait : la dictée, cinq lignes de Pagnol, et le jury avait un peu trafiqué le texte pour éviter  l’accord du participe passé avec Être sans savoir.

                          « ils ont été l’été « ? »Tété l’été »? « Tété les taies »?

     En calcul : une opération plus facile que de rendre la monnaie aux poivrots chez le bistrot de la mère Jeanne, au rez-de-chaussée de l’immeuble familial, rue du Belvédère, « les poivrots ils voient toujours double ».

 

     Et pour l’Histoire, ce qui importe davantage. On était mi-juin 1964, la presse racontait une fois encore les heures de juin 44, depuis des semaines.

Question du Certif : Que s’est il passé en juin 44 ? Qui étaient les divers acteurs?

     « -Il aurait vraiment fallu être débile pour répondre Jeanne d’Arc et Alain Delon. »

     Aussi, on n’avait pas raté le Certif.

     On n’avait pas raté, ensemble, les étés singuliers de la Villa. A chacun, seul, d’avaler les aigus de ses OubliEs. Le Certif ? Autorisation de  décollage. Plus tard, bien plus tard, on pourrait prendre des avions où les hôtesses distribuent des bonbons à goût de faux sucre peu avant le crash. Mais d’ici là :

     Pouvait se poursuivre dans l’aimable dédale de La Villa ces conversations sans doute incertaines, mais solidement inscrites dans le parcours de souvenirs grâce auquel on pouvait commencer d’être.

 

 

     « Le Certif, c’est lointain » raconte Ydit. V3 -qui ne retient jamais une salve de Lumières- pense que « tout ça, le Certif, l’été avec les Garçons de la Villa, c’est une bonne leçon pour les  » OUBLIeS » : pas de spectacle sans accessoires, pas de récit sans accessoire. »

     « L’été c’est lointain », répète Ydit : là, dans la mousse des torrents bientôt quittés, paillettent les fibres de mémoire, on les retrouve aussi au passage des ours fatigués, des ponts, des frontières.                   L’été ?      C’est piqure.

 

     Quant l’été s’achève, alors s’arrête le récit long. Voici donc la fin des to des épinettes (menue larve capable de détruire d’entières plantations de pins, variété « Épinettes ». L’agronome du Parc dit : « Rien à faire d’autre que de laisser faire, les tourneuses tuent les vieux arbres, il n’y a plus de feuilles à ronger, elles disparaissent, leur espèce semble disparaître, les jeunes arbres poussent, vite, bien…et reviennent les tourneuses des Epinettes grignotant l’arbre vif.  Cycle de trente ou quarante ans. »)

Les quatre font silence.


      Mais : « L’été c’est poèmes, on avait dit » : Germaine consulte ses notes :

Jean Louis Chrétien :

« lentement les mots glissent

                             tombent dans l’air soyeux

                        vêtements qu’on enlève

             je me tais dans ta voix

porté par l’imminence

où les regards se croisent 

                                                                     sans appui

                          vastes envols d’ombres

grappes de silence

                                                         un seul grain

                                             rend le passé même ivre « .

(Nocturne, La Différence, 1990)


    

 

     « Et c’est ainsi que ça se termine  cette histoire de votre été des piqures de langue, avec ce petit cadeau de fin de stage pas sage,  Ydit,  pour une fois qu’on n’a pas oublié… »

murmure Vassiliki interrompant la prise de notes pour le toujours immanquable  rapport sur.

                                                           Mais quel rapport ?



Didier     Jouault         pour        Yditblog n° 75

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