Les Séquences Publiques d’OubliEs, ainsi que meilleurs des rêves, entremêlent tous les temps, comme les vieux amoureux mêlent leurs jambes au sein du sommeil. Cette fois, l’OubliE a la saveur tiède mais croustillante des jours vraiment très anciens.
– « A Chaumont, Vous aviez pris l’embranchement de Culmont-Chalindray ? « , demande Germaine-des-rails, revenue de son séjour détox chez son copain Chaix, un peu vieilli-certes, mais qui n’a rien perdu de son sens de la mise en page. De mémoire, sans même clore son regard d’horloge immobile, elle récite :
11h42 ➜ 14h33
2h51, 0 corresp.
47,40 €
11h42 ➜ 14h33
2h51, 0 corresp.
47,40 €
71,10 €( en première)
13h42 ➜ 16h33
2h51, 0 corresp.
47,40 €
– « Vous voyagez en seconde, vous, maintenant ? », demande V3, retour de Genève où il a négocié assez cher la réécriture de son article Dieu, mais tout de même assez surpris de telles pratiques, un peu inutilement démocratiques, non ? Sinon, vous auriez :
16h42 ➜ 19h31
3h00, 1 corresp.
77,60 €
en 1 ère : 109,00 €. ça fait tout de même plus chic.
Ydit se retourne : « Selon nos usages, murmure-t-il, on ne peut pas dire que la foule prenne ombrage de nos babillages sans ravage. A force, l’absence lasse et le silence fatigue. »
Germaine se demande si on ne pourrait pas envisager, bonne résolution en 2019, une grande campagne publique de représentation, une GCPR ? Comme ça, on pourrait louer un hall de gare?
Nâvré- autrement dit blessé – le vieil écrivain V3 devenu plâtre immobile de sa fluctuante mémoire, balaie d’un revers de page ce projet banal. « Ah, c’est irritant, chacun veut être vu, à quoi bon, laissez moi faire, je connais le topo, il y a trois siècles que je m’en charge ».
YDIT raconte : En ce temps là, il y a si et si longtemps, il gagnait sa vie comme si ç’avait été une aventure de bande dessinée : case après case, et chaque bulle de temps passé dégonflait son propre rêve avant même que le réveil sonne, dans l’inconfortable chambre de bonne où vivent toujours les aventuriers du souvenir.
Germaine aimerait connaître l’année?
» Les dates ont peu d’importance pour un souvenir, la première fois qu’on le sort pour le ressentir. Ensuite, inévitablement, on le recadre; souvenir de lui-même, à chaque resouvenir »(*)
Ydit raconte : On l’appelait à 21 heures, on l’envoyait en voyage, il partait à six heures sur un quai ému de son propre silence.
Il suivait les traces, en observait les avatars. Il fallait tout noter de ce que le réel offrait à voir, car l’ennemi savait cacher les ressources…
Le soir , souvent, on lui avait réservé une chambre discrète, confortable si la ville en avait conservé depuis les bombes de 44. Sinon : l’hôtel – disparu depuis- où de clandestins amants, après la plage, venaient dîner d’un lit d’écrevisse et nager à l’armoricaine. On partait toujours à deux, stylo et pellicule – comme on faisait en ces temps.
A l’heure du déjeuner, il partageait le pain avec le photographe : assez médiocrement, tout le monde essayait de dépenser moins que le « forfait » généreux de l’Agence.
L’après midi, on repartait sur le scooter, ou dans la voiture de location . « L’Agence » n’était pas chiche de ses moyens, mais la ressource locale souvent manquait de hauteur.
-« Mon dieu, c’était presque de la sociologie à la Pérec« , s’indigne, boudeur, le Vieux Voltaire Vaticinant et murmurant.
Ydit raconte : 16h42 ➜ 19h31, Culmont-Chalindray, publi-reportage sur les galeries souterraines de champignonnières. L’Agence fabriquait puis distribuait un « journal » dans chaque hypermarché d’une firme dominante. Honneur aux producteurs locaux. Malheur des rédacteurs. Mais le salaire de l’ennui valait cette peine.
Pour l’Agence, on testait les chaussures, les baskets, selon les saisons, en grandeur réelle et en short blanc. On allait dans des cavernes raconter du champagne. Dans des fabriques observer l’arrivée des bonbons au bas de tubes colorés.
Il arrivait que des soirs de bar avant le retour offrent au menu du voyage les joyaux muets, (ou bijoux indiscrets ? ) de la rencontre à jamais secrète : un dialogue un peu plus profond avec la photographe -rarement une femme-, mais c’était toujours une étudiante en noir et blanc qui payait ses études d’art avec le commerce, ou des chats poseurs assis dans leur absence du rien.
Ydit répond à Germaine des rails que, oui, c’était ainsi qu’il polissait la plume : il allait, il regardait, il demandait, il revenait, il écrivait – dans le train, la barque, l’avion. Ensuite on ajoutait les photos des produits. Les directeurs de la rédaction, surpris, s’amusaient de ses débordements stylistiques, de ses mots un peu mis en ménage avec une comédie musicale, de ses articles paraissant nés d’une folle nuit entre Popeye et la Monroe.
Un matin, une incertaine Virginie remplaçait au pied levé la rédactrice en chef prise de malaises lors de voyages en Suisse, après avoir dîné avec un lumineux philosophe. Virginie, si jeune, mais déjà nièce de l’un des fondateurs. A défaut de droits, ça donne des libertés. Elle invitait Ydit dans le bureau. Après deux heures, elle regardait ses mains, lui proposait de l’accompagner à l’Opéra, demandait s’il prendrait du café au petit déjeuner : il y a longtemps que cette OUBLIeS a été consommée. Ici racontée ( SPO 25): (ctrl et clic sur le lien ).
==> Didier JOUAULT YDIT blog n° 25 Un cocktail tranquillement bu au bar de l’hôtel Crystal
