Yditblog, S P O n° 93 / 120 « Chérie quel costume j’y me mets ? »

Ydit raconte qu’il était, en ce temps si dépassé, inscrit  dans le costume de  ‘Le Président National’

     Et, fait mine de se demander V3, « ça vous fatiguait les idées, ennuyait la nervure, distrayait la raison, agaçait, menait  à somnolencer, ça vous galopait de galopineries ? »

     Alors,  présider, il raconte,  posait Ydit en face de ses propres intérieurs, et c’était pas toujours bien plié sur les étagères de l’émotion, malgré les injonctions décennales diverses.

     Passer de la tribune au pupitre, regarder les regards des quatre cents délégués pas légers, ça délivrait par avance-dans la nuit- d’un rêve rageur, les insuffisances de l’être. IMG_2757

     Au milieu des heures sombres de l’insomnie habillée de doute, il s’éveillait alors et notait au crayon gris d’étranges formules, sur un petit carnet blanc posé sur la table de nuit noire.

Germaine demande « s’il se souvient desquelles ? Les formules pour déguster les balises de la nuit ?  Il y a tout de même trente ans et plus de cela. »

Vassiliki se gausse et se hausse, elle bosse et brosse ses rapports, elle, c’est beau et confus comme du Géricault. Par exemple, dit-elle, j’ai retrouvé dans votre mémoire :

« La mangouste songeuse ne rêve pas au serpent rageur, mais elle le grignote en lisant Gaxotte ».

Ou encore : « La langouste vaseuse ne corrompt pas le cresson verbeux, mais elle le traverse en disant Saint John Perse ».

Au nom des sacro-saintes  » Lumières »-  vocabulaire dont il n’use que dans le dictionnaire, la littérature ne devant tout de même pas contaminer la vie, surtout avec de stupides formules incomprises, et ensuite devenues de vraies taches sur sa culotte de soie, des sottises de jardin et pourquoi pas de poireaux vinaigrette, ou des machins avec le meilleur des mondes…- donc V3 lève la main : Il n’a pas tout compris. Sans doute est-il encore trop apprenti ??porcelaine FM

Pour avancer tout de même, Ydit raconte :

A lui, tout jeune adjoint, par malice plus que par ennui, le directeur du département avait dit : « Demain matin, samedi, il y a réunion de tous les partenaires dans l’amphi de Creux-la-Ville. Moi, je suis pris à Paris. Toi, tu y vas, tu écoutes, réponds, expliques. Et raconte moi lundi à…disons  8 heures. »IMG_20190307_0007l'escalier monte vers l'herbe

Il en fut fait ainsi.

Sur l’estrade mal cirée, devant des belles dames et d’obscurs messieurs (samedi matin, tous les autres avaient choisi les options Golf ou Esthétique),

 

Ydit, avait dit, répondu, débattu. A la fin, quand on le raccompagnait après les petits carrés de Suisse à l’herbe tendre sur craquotte avec fibres et le Vittel-fraise sans glace, un couple était venu  sa rencontre.

 

     D’ici le bout  du couloir, c’était dit, sinon fini : » l’ACOP du département cherchait son président, le vieux directeur s’était dérobé, Ydit accepterait-il la formalité de se faire élire? On lui promettait peu de sœurs, peu de sueur, peu de larmes, peu d’alarme. »king size noir , badge, valet pique, cartesIMG_20190307_0002

     Ainsi que trop souvent, la curiosité avait mené son train d’enfer en direction d’un OUI.

     Ydit avait alors présidé, davantage qu’attendu. Cela, dans le département,  reposait les autres, un sentiment de vague satisfaction gagnait donc l’ACOP nationale. Le Président tenait à déjeuner avec lui, à Montauban, près d’un garage, lors d’une Assemblée Générale annuelle. « Alors, si c’est pour une œuvre »,  répondait Ydit.

« Toujours êtes vous un élève bon », feint d’admirer Vassiliki, au point d’en perdre à nouveau des brins récemment noués de sa grammaire élémentaire du Français de prolixité.

     Ydit raconte : Selon les sages usages de l’ACOP, il  avait présenté sa candidature à l’Assemblée Générale, ainsi que sa belle mine, un costume propre et un langage bien repassés mais sans cravate, et on l’avait élu sans barguiner au Conseil d’Administration. Dans le département le vieux directeur s’amusait de son Adjoint, Ydit travaillait, parcourait le samedi les « Régionales »,

     lisait dimanche les budgets et projets, avec ce sérieux distant et amusé qui laissait un peu mal à l’aise des interlocuteurs familiers du Premier Degré.

     Ensuite, la Secrétaire Générale et le Trésorier Principal  de l’ACOP voulurent eux aussi déjeuner avec lui, comme s’il eut été une midinette en chaussettes ou un  tablier sans bavette. Ils construisaient l’Assemblée Générale de l’année suivante, cachés dans une discrète brasserie de Cherbourg : On adorait Albert, le président, mais il se fatiguait, buvait sans doute un peu trop dans les cocktails, et pas seulement, bref, Ydit devait accepter une charge de vice-président, et se préparer. Il y avait bien RADOC en starting bloc, mais on verrait. Et puis, RADOC…

     Germaine : « On le connaît, à présent, notre Ydit, je parie qu’il a dû répondre qu’il manquait de temps, qu’il avait déjà une famille,  et aussi du travail, je suis sûre qu’il a dû aller chez le coiffeur rue des Beaux-Arts, relire Proust sans retard, s’acheter des Churros maquillés à la crème de noisette, revoir Godard, froisser d’un geste pictural son paquet de Camel sans filtre, et hop  le voila vice-président, un petit quart d’heure plus tard. »

     Ydit reprend le récit : L’année d’après, à Laval, car l’ACOP visitait les terroirs comme une cour, l’Assemblée générale devait  sagement prolonger son ‘bureau’, pas de surprise.

     La veille, dans l’hôtel où chacun songeait sur son propre avenir et celui plus vaste de l’ACOP, Albert-le-Président était venu frapper à la porte d’YDIT. L’accompagnait le Conseiller du Ministre invité habituel. Secrétaire Générale et Trésorier Principal approuvaient la démarche, c’est tout dire. On avait bu du jus de tomate (Ydit) de l’eau de rose (le Conseiller), un triple Talisker (Albert). « Conclu ? Il valait mieux rester entre amis ». On se retirait dans la chambre comme on va saluer le soldat inconnu d’un briquet Bic un jour de brouillard. A suivre.

     Une lourde nuit plus tard ( Germaine craint le surgissement récurrent de la langouste vêtue en  mangouste, hôtes patauds des songes à pinces,  mais non), ils étaient à nouveau tous les trois dans un  couloir sombre menant à la tribune.

     Car dans les sous-sols la pénombre peint les portraits de la lumière sur le canevas du désir, et jamais de repentir possible. IMG_20190307_0004Albert-le-Président s’arrêtait, disait qu’il avait réfléchi à la suite de leur échange. Il s’arrêtait, donc. Il n’en pouvait plus. Il n’en voulait plus. Il refusait que RADOC, non RADOC, c’était le passé, il fallait qu’Ydit fût le futur. Albert passerait la main à l’issue de l’assemblée, Ydit devait prendre la suite, pas à discuter. Il valait mieux rester entre amis, bâtis de l’égalité, la fraternité. Le conseiller non plus ne discutait. Ni personne, ce n’était pas les usages de l’Assemblée.

Ydit répondait aux interrogatrices de la presse régionale, dans la journée – Oui, oui, le Président serait là pour le rapport moral, et il se préparait.IMG_20190307_0003
Vassiliki se demande « si, mais on le suppose, on le craint, on le regrette, Ydit avait remarqué les longues jambes couronnées, quand marchait l’interrogatrice, de petites fesses dans l’offertoire du jean’s trop serré ? » « Propos d’un autre temps!«  proteste Germaine, et Vassiliki   se replie et se renie.

Ydit revient à l’essentiel : le marrant du narré.

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     Pour se remplacer soi-même, devoir unilatéral, et compléter l’équipe, un nouveau Vice-président s’imposait. Lors des années ou des tournées, on avait observé le bon Gérard : c’étaient eux deux mêmes, lui et sa femme, d’ailleurs, qui avaient attendu Ydit en bas de la tribune, craquotte ail et fines herbes vert-pré en main, lors du tout premier samedi à Creux-la-Ville. Depuis, en train, on avait bavardé vacances, bains nus dans un lac de montagne,- « Gérard adore ça ! », liberté/fraternité, puis pensé aux avenirs.
Ce soir, après le dîner, trop de mots et trop de mets, Ydit  prenait la route de leur chambre. Gérard serait l’affaire et ferait bien. Ydit  raconte qu’il pensait en marchant à comment dire, « Chance » ou « Travail », il avançait lentement, silencieux.

Il arrivait derrière la porte, posait le geste sur son visage.

     De l’autre côté on disait : « Gérard, mon gros, tu sais bien, élever le papillon c’est promouvoir la chenille, et je peux avoir plusieurs orgasmes d’un coup ! »

     D’un peu plus loin, Gérard ne commentait. Silence.

     Il posait ensuite la question majeure : « Au fait , chérie, quel costume je mets demain pour l’assemblée ? Le noir ou le bleu? Je sais pas bien. »

     On l’entendait se rapprocher de la cloison. Il continuait : « Et la cravate, tu penses quoi? La  rayée ou la rouge avec des points ? Remarque, tu vas me dire que ça dépend de la chemise ? Silence. C’est vrai que ça doit aller ensemble, hein, Chérie?.. »

     Il était à présent, Ydit le sentait, juste devant la penderie, derrière la porte.« D’ailleurs quelle chemise je mets, tu crois, pour demain, Chérie??  C’est vrai,  faut que ça aille avec le costume, en fait, c’est mieux ?  Lequel je mets, alors,  tu crois, le bleu ou le noir? Chérie? »

Ydit raconte : Gérard,

je le voyais en jarretelles noires sur peau blanche,

je le voyais debout en God Save the Queen,

je le voyais en fumeur caché dans les toilettes du lycée,

je le voyais, ribaud raté  piquant les carottes râpées  de son grand frère de pointes d’ail fébrile,

je le voyais remontant le  boxer-short à fleurs mauves et braguette en sourdine,

je le voyais cachant d’une main commode des revues indicibles mais pas invisibles,

je le voyais en Schubert qui cherche les arrêtes,

je le voyais lisant Proust en commençant par la fin ou Céline en oubliant Pétain,

je le voyais en médiathèque ravagée par les tornades sèches de l’absence.

Germaine conclut : « Et donc, naturellement, vous avez rebroussé chemin, sans même frapper ? »

YDIT RACONTE QUE  » Vous et moi nous allons

Comme s’en vont les écrevisses

A reculons, à reculons »

( Guillaume Apollinaire, Le Bestiaire ou cortège d’Orphée, 1911)


didier jouault   pour   Yditblog   n°93    Chérie quel costume j’y me mets ?

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Yditblog SPO 92/119, Lorsque cinq ans auront passé, tu sais parler, mais c’est tout seul (scène 3/3)

RAPPEL : Séquence publique d’oubliEs numéro 91/ post numéro 118 : De grandes baies vitrées dépourvues de rideaux, il faut avec peine les occulter.


Pour la troupe »Le carré du Pré », c’est la vaste tournée à L., deux représentations, à commencer samedi soir par le théâtre municipal, bondé.

« Ce soir tous ont bien joué« , dit Sergio « Même l’ami, même Anne ». Le maire approuve, c’était mieux que le Paris-L., dernier match de foot, 4 à 1, une vraie dégelée, et puis ces masques, ces costumes, la musique de Raval, enfin Ravel. Il se lève, clique son verre, dit merci, merci, trois fois merci. A la revoyure.
La troupe est pauvre : il faut partager la chambre, lits jumeaux à l’hôtel du cheval rouge. Sergio veille à éviter tout mélange, pas d’Anne près d’Ydit : demain on joue, sans mercurochrome ni sparadrap!


Yditblog SPO 92 spot 119, Lorsque cinq ans auront passé, tu sais parler mais c’est tout seul (scène 3/3)


Dimanche, c’est matinée, et alors en matinée on joue, c’est tout.
En route, une voiture se perd.

Pas étonnant, si le Sergio conduit comme Ydit décrit, observe Germaine.

Pas de riposte.
On se perd, dans les corons, sur les ruelles tracées de rêve plat et de pavés. On ne voit aucune indication, il faut tourner ici, inventer le chemin, c’est par là, non ?..

Le trop lourd déjeuner à la Pizzéria de la Mairie passe très lentement, mais on dégrise- en partie. On redit son texte. On perspective ses gestes.

On révise comme un étudiant à la maison, ça régresse.IMG_20190226_0015

Dans les détours du labyrinthe émouvant, la groupe atteint la salle de l’Association des Amis du Fond. Sans doute en raison d’anciens usages miniers, on la nomme « Salle du Déversoir ».
Debout, on y avale d’autres desserts, un coup de rouge, Saumur-Champigny éventé, pendant qu’on prépare la comédie de vesprée.

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De grandes baies vitrées dépourvues de rideaux, il faut avec peine les occulter.

Deux ou trois projecteurs qui vont étouffer la lumière. Des chaises en métal encore empilées.

Une poussière grise et comme fébrile traverse chaque rayon de soleil, qui la pèse.

« Rien n’est grave, Ydit », rassure Sergio : « Sur chaque scène, ton geste apprend à l’espace ce qu’est la réalité d’un geste. »

Anne, à l’arrivée, avait dit que tout ici paraissait atteint de désert. OUBLIe abandonnée : Anne le souvenir de la honte, Anne de B. , le tout petit appartement crépi de faux-plâtre aigu, les pointes au mur près du lit étroit où l’on naviguait nus. Comme on s’agitait un peu, ainsi que d’usage en cette sorte de circonstances, les aspérités du revêtement griffaient la peau plus vite encore que le rythme du désir. Quittant son lit, Anne de B. devait se maquiller au mercurochrome et se réparer au sparadrap, ça faisait un peu session de clown pour enfants leucémiques dans les hôpitaux de Nevers.

Sergio, qui aimait tricher avec les mots pour paraître réfléchir, répondait que c’était « justement ça, le théâtre, l’essence de tout livre : il n’y a rien, l’absence, le vide et soudain c’est si rempli de mots qu’on pourrait croire à la réalité de l’existence, enfin presque, si on avait un peu bu », et il vide son verre. Sur la porte on avait lu cette unique affichette : 15 heures, matinée, club théâtre, le dramaturge assassiné par les franquistes, et les comédiens de Paris.

Des paravents figuraient les coulisses, les toilettes servaient de loge, on était prêt à entrer en scène ainsi qu’on écrit : corps et paroles dans une apparente vérité, qui confine vite à la stupidité.

Sergio, raconte Ydit, avait du goût pour ces formules creuses, qui éblouissaient de leur charge vide les plus jeunes des filles dans la troupe.

Un peu avant l’heure, c’est le silence de la scène. Personne, dans la salle.

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De la cour vers le jardin, on s’adresse des signes, on interroge Sergio, masqué pour son rôle. On écrit des testaments, on attend, on récite des lettres d’adieux devant notaire, IMG_20190226_0017on va monter la tranchée. Sauf que l’en face est vide. Vers qui diriger la baïonnette du regard ?

C’est un peu après 15 heures qu’entre une jeune femme avec son air timide.

Elle pousse à peine la porte d’un spectacle sans doute commencé, mais qui l’espère, et elle ne le sait pas. Elle retire ses lunettes, si elle en a.
« Ainsi va la vie », aurait dit Sergio. Elle observe la salle où les chaises disent un avide questionnement à l’absence. Une esquisse de départ, elle s’est trompée sans doute? Mais voici que Sergio sort du paravent: « On va commencer ! »
Elle s’assied au quatrième rang, présente des explications. « A l’Université, le théâtre, son mémoire, l’auteur, elle voulait tout voir de lui, elle avait raté la troupe, à Paris… à Paris , elle avait voulu voir la pièce, et la voici donc, elle avait pris toute cette route, dimanche, matinée,pour la troupe, jusqu’au coron de L., pas facile à trouver la salle, riait-elle, on se perd dans les ruelles, pas de fléchage, excusez moi, c’est combien la place au fait? »

Enfin elle comprenait que, seule, et eux tous, en face, sur la scène venus ensemble, elle seule, c’était insolent comme un spectacle de toros  pour une reine anglaise. Elle proposait qu’on en reste là ? « Le carré du Pré » s’exclamait, reprenait l’ombre derrière les paravents, et proposait à la spectatrice de donner les trois coups.

Et la voici elle qui regarde, seule, installe son attention, fouille la source des mots.

Tous les autres jouaient leur scène.


Vite, les corsets montraient les poitrines sous l’étoffe des paroles : le texte échappait, les scènes dérivaient, on improvisait dans l’humeur tiède qu’offrent les fins de saumur-champigny. Elle riait, sur scène on s’apostrophait, mais c’était pour ne parler qu’à elle, la femme du quatrième rang. Un doigt l’interrogeait, un geste l’interpellait, qu’elle vienne sur scène, elle répondait en silence : ‘non’. Ils insistaient on ‘filait’ du texte et défilait les mots. C’était comme de raconter un rêve avant même de s’en éveiller. IMG_20190226_0018Ils l’invitaient à jouer un rôle nouveau dans leur scène, en détournant les mots de l’auteur.

Elle se préférait en spectatrice, on la comprenait : jeux de soi sans réserve, répliques inventées, demi fous-rires mal retenus, la comédie poétique s’habillait de ses costumes de farce aimable, des capitaines de polichinelle croisaient des Sganarelle en dentelle, ça n’aidait à rien pour le mémoire à l’université, mais la spectatrice éclatait de rire, quittait son rang pour gagner une place près de la fenêtre.

La représentation avait duré deux fois plus longtemps, à la fin ils avaient longuement applaudi leur spectatrice, lui avaient offert la dernière part de gâteau.

Ydit raconte : La jeune femme est repartie. On range, dégrisés, les accessoires que cette ‘dernière’ sans public rend à leur vanité. On empile les chaises froides. Plus tard, on apprendra que l’Association des Amis du Fond avait oublié la date et l’information.

Réinventer soudain, pour un seul instant, pour une seule mais venue de loin, mais ici venue pour cela même, réinventer la partie, reprendre en désordre les mots appris pour donner autrement les mêmes gestes, alléger les corps contre le poids de sa propre mémoire, et – surtout- réinventer à chaque minute un texte qu’on disait écrit, transformer le passé en mémoire, raconter le mensonge comme un étourdissement rieur, c’est exactement cela, ne croyez vous pas, écrire des OUBLIeS ?

Sauf, dit Voltaire, sauf que tout ce fatras  de L. fait un peu too much  sérious, is not? 

Germaine, « Oui, on croirait que vous rêvez de « Ecrire pour la postériorité » (Ambition d’une autre sorte »).
But, ajoute V3, « Il est grand taon d’oublier les piqures d’antan »(Sérénité)

D’autant, dit Germaine, inspirée par la scène, le théâtre, le dramaturge assassiné, le mur portant des gouttes saignées d’Anne, ou par le pur esprit devin du saumur-champigny : d’autant que « parler c’est marcher devant soi » (Un Dernier mot ). (*)


(*) Ces trois citations : Raymond Queneau, « Les Oeuvres complètes de Sally Mara », L’imaginaire-Gallimard, 1989, p 357 et 360.


didier jouault        Yditblog  92/119       Lorsque cinq ans auront passé, tu sais parler, mais c’est tout seul (scène 3/3)

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Yditblog SPO 91/118 Lorsque cinq ans c’est oublié : Orage au Déversoir (scène 2/3)

Rappel Séquence Publique 90 :  Ydit parle, mais sans récit : trahison des attentes.

Vassiliki proteste : Elle doit un rapport pour les Organes, la Russe, aucun autre motif à sa présence ici. Et depuis le temps qu’elle parcourt à grandes enjambées la broussailleuse mémoire d’Ydit, comme un Mongol galope sa steppe, elle avoue que ça fatigue, le doigt du souvenir sur la gâchette du devenir, non mais.

On dirait un maître de danse préparant ses cours à la « galerie de sculpture », la ligne s’aligne?

 

C’est vrai, des fois, le bredouillement narratif, récits et paroles autour des filles, comme si leur nudité pouvait dépasser le reflet de l’absence ou du silence, bons à rien.

Germaine-des-rails : « Ydit, quand vous parlez des filles qui passent, comme tout à l’heure, on dirait Dante mis en viager par Béatrice, ou de l’Eluard réduit aux caquets, c’est léger comme le foie de Verlaine après l’absinthe. »

 


Lorsque cinq ans c’est oublié,  Orage au Déversoir, suite : scène 2 sur 3.


Ydit raconte : Il dit  qu’il avait vingt-cinq ans ( ou davantage ou peut-être moins ?).

Par hasard , il avait rencontré Sergio, aléatoire mais puissant patron d’une troupe mêlant vrais amateurs et plus ou moins faux comédiens nourris par leurs voix dans les doublages de publicités pour les pâtées pour chien et les slips DIM.

 

Cela se nommait « Le carré du Pré« . Tout le monde ignorait pourquoi.

« Toi, mon petit mignon », avait dit Sergio, tu vas nous faire « l’Ami » : tes yeux de singe et ta silhouette de lièvre, c’est parfait, pour faire un Ami ».

Initié de cette sorte, le jeu semblait une fable. D’ailleurs, continue Ydit, on pourrait, « Le singe et le lièvre« , vous ne croyez pas ? Les auditeurs  : non, ça ne se peut pas. On attend une OUBLIe. Notre dessert d’un repas nommé fidélité.

Ydit raconte que Serge avait continué à tenter de la convaincre : « Quand tu feras l’Ami, tu verras, c’est un rôle souple et rigolo,  et dans la troupe nous avons des filles qui jouent, des auteurs qui cancanent, deux ou trois jeunes premiers dépassés par les mèches grises…c’est notre théâtre du Pré ».

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Photo de Mikes Photos sur Pexels.com

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Ensuite, dans une salle municipale froide et traversée de pénombres, on répétait, à six ou huit, de 20 heures à minuit, et seule une poursuite un peu essoufflée donnait une profondeur à ce  champ.

 

On lisait assis sur le bord de l’estrade, on bougeait avec le sobre vitesse des soirs d’hiver, on pénétrait dans le geste d’un autre comme l’accident touche son platane. Puis on sortait de la lumière ronde, chacun estompait sa peur de paraître sous les forces du geste appris, et tous s’imaginaient connaître la réplique.IMG_8533parrain-eglise

« Tu crois que tu apprends un rôle, mais ton rôle tu ne fais que le réciter, tu le connais déjà, il est écrit par le monde pour toi, ton rôle, » grognait souvent Sergio, dont c’était la philosophie assez bègue.

 » Je t’avais dit, soulignait Sergio, c’est la vie, sauf que t’es tout nu dans le loges. «  Souvent, Ydit ne comprenait pas.

« Il devrait nous demander », murmure Germaine, « nous on est … »Le haussement d’épaules de V3 maquille l’adjectif en silence.

Pour finir (car répéter c’est se préparer à finir, criait souvent Sergio) , « Le carré du Pré » avait donné quelques dizaines de représentations, dans deux théâtres.

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Après le jeu, c’était difficile de baisser le ton, la voix, le corps, raconte Ydit : ils allaient boire des bières et mâcher des croque-monsieur.

 

Ydit avait connu Anne, dont le mur crépi de pointes, près du lit, donnait aux jeux de l’amour et du bazar une perspective de mercurochrome et de sparadrap.

 

 

Germaine demande si cette Anne était bien  celle dont le  derrière étroit se scarifiait du sacrifice dans son lit réduit, dos, d'anneon l’inverse, pour le lit et le derrière, mais peut-on parler d’un derrière quand on est sur le devant de la scène? Et, au fait,  Anne paraissait-t-elle nue hors de sa fenêtre, vrai modèle qui expose les traces de l’amour ? tatouage-fleur-3

 

 

 

 

Non? Alors, peu importe le sparadrap, pourvu que la griffure soit tenue secrète, selon Germaine. Vassiliki ne saurait qu’approuver : dans la blessure, le meilleur, c’est le secret et l’essentiel est le silence.

Ragaillardi des sentences slavo-ferroviaires, Ydit reprend le récit que ces inutiles paroles ne parviennent à dérythmer. Il précise : Anne ou Françoise, ou Martine, toutes les filles de cet âge portaient les mêmes usages de s’inventer un prénom.

Germaine s’interroge : Martine comme Tyne ?

Ydit s’agacerait un peu. Mais  la décision de modeler ses OUBLIeS (une lettre de plus et on lirait: des PUBLIS…) inclut la dérision, comme l’attention des auditeurs inclut la défection.

V3 de demande, soliloquant à son usage, si tout cela vaut donc la peine? Le public proteste. On veut une suite.

 

Ydit raconte : « Tous les souvenirs mentis par la mémoire parviennent à s’unir dans une chaine faite de purs anneaux, une chaine de temps qui vient du passé et tend vers l’avenir. Les souvenirs sont des trains poussés entre deux gares par une locomotive dont le chauffeur est fatigué, mais le charbon ne manque pas. »

Et le théâtre du « Carré du Pré » ?  interroge la Russe, peu sensible aux digressions ou aux images  sauf celles des rapport en bonne forme.
Ydit qu’au printemps, ce fut la brève tournée à L. Sergio avait le maire pour ami d’enfance. En chemin dans le combi Volkswagen, on moquait la rudesse louvoyante des paysages, terres plates bousculées de terrils, un acné d’adolescent.
Ou comme la peau d’Anne contre son mur après vos efforts ?

Ydit : Samedi, ce fut nocturne dans le théâtre municipal, à guichets fermés : les comédiens provenus de Paris et l’auteur engagé formaient la promesse du soir.

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Ydit n’a pas le souvenir du texte.

Il a pu le répéter longuement, le jouer quarante fois, puis les mots se sont estompés sous les nouveaux venus, palimpseste jamais gratté, comme si, dans le scriptorium gelé par l’histoire qui passe, les doigts gourds du moine avaient refusé toute lame. IMG_8510Pour parler de soi le récit s’allonge sur un lit de feuilles mortes, ce sont les souvenirs froissés, les brouillons refusés.

Cependant, restent l’immense chaleur du plateau dans la salle comble, le dos trempé  de sueur ou d’acier, les durs bonheurs de l’eau glacée pendant le démaquillage,

 

…puis le vin trop frais du dîner en l’honneur des artistes dans la Brasserie du Marché, c’est la Municipalité qui invite.

 

« Ce soir  tous ont bien joué », dit Sergio  » Même l’ami, même Anne ». Le maire approuve, c’était mieux que le Paris-L., dernier match de foot, 4 à 1, une vraie dégélée.

Il se lève, clique son verre, dit merci, merci, trois fois merci. A la revoyure.

La troupe est pauvre : il faut partager la chambre, lits jumeaux à l’Hôtel du Cheval Rouge. Sergio veille à « éviter tout mélange, pas d’Anne près d’Ydit : demain on joue, sans mercurochrome ni sparadrap? »

« Dimanche, c’est matinée, et alors en matinée on joue en forme, c’est tout.
En route, une voiture se perd…


(*) voir Tyne  https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/10193


A suivre : Yditblog SPO 92/119, Lorsque cinq ans auront passé, tu sais parler mais c’est tout seul (scène 3/3)


Didier Jouault,   pour   Yditblog   91/118    Lorsque cinq ans c’est oublié : Orage au Déversoir (scène 2/3)


 

 

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