Le souffle de papier porte -t-il la lumière d’une langue tiède ? ( Marina 1/3)
AVERTISSEMENT :
A l’approche de la centième, des souvenirs et des images peuvent attenter à la sérénité de personnes entre 4 et 81 ans (avant on ignore, après on a oublié) en particulier avec la distance implacable de « l’ironie », et surtout si l’on regarde les mots ou qu’on lit des images.
Germaine, c’est tout elle! , se demande pourquoi Ydit n’est pas là, malgré ce qu’il a dit (et dirait, s’il était là?). Ce n’est pas dans ses habitudes, surtout après plus de 120 publications, de manquer un rendez-vous.
Que va t-on dire à tous ces gens venus ici pour écouter la disparition de la mémoire ?
Sauf, suggère la trouble Vassiliki, « sauf s’il a été retenu par l’une de ses étudiantes? »
-« Il paraît, note V3 non sans une complice malice, « que certaines savent trouver la bonne posture pour arrêter le départ ? »
Puis, tout de même ( à son age, cela s’admet, dirait Ydit avec une forme de tendre compassion), Voltaire dit V3 s’agace :
« A la question de l’absence ou à celle de la faille dans le récit promis, pas de réponse, et pas de doute, le doute, c’est agaçant. »
-« Et s’il avait trompé de porte, propose Vassiliki, trompé de couloir souterrain, entré par erreur dans la cellule d’un voisin, et hop, paf, bang? »



Pour Vassiliki, toute disparition dénonce une possible défection, les ‘Organes’ le savent, tu te lèves, tu pars, tu passes le mur et -hop, bientôt plus de Mur …Et le monde également s’effondre ? ajouterait Ydit, mais Ydit ici n’est ni ne dit.
-« Et pourtant, et pourtant, » chantonne Germaine, que l’espoir jamais ne quitte, car sa vie est solide comme un horaire de chemin de fer,
-« Mais pourtant », qui, dit l’un?
-« Et si on lançait un vibrant appel? » dit l’une
Ils font une annonce en trois couleurs.



Tout de suite, sort de la foule, comme une fouine à l’aube, et de l’ombre, comme un poisson dans l’eau, une sorte de messagère vaguement douteuse, déguisée en amazone qui porterait un costume inspiré de l’oiseau.
« Ah, c’est vous dit-elle, ça fait toute une séquence que je vous cherche, c’est sûrement vous… Il m’a dit, ‘Vous verrez, Marina, l’Infernal Trio, l’infernal agglomérat, ça se repère…
…d’abord une Grande Rouge qui Grogne, espèce de Gardeuse de Gare égarée, inquiète comme un contrôleur en habit monté dans le train de 12h34 à 12h21, mais celui-ci est parti depuis 11h11, ce qui – admettons le – devient sujet de préoccupation sur le sens de rotation de la terre…
...puis une ébauche usée de vieillard jeune, il ressemble de plus en plus à une vieille demoiselle qui n’aurait pas la langue dans sa poche mais bien pendue, et capable de tous les grands écarts, et qui en gagne en bonne mine, joyeuse souplesse, et gaillarde répétition…
…enfin un échalas de sexe indistinct et d’incertaine origine mais d’accent slave (ou balte?), un peu douteuse dans les ébats du débat et les suivis des débuts, mais solide ( au fond) sur son projet ( sa mission, même) de rééditer (pour finir?) un rapport sur les activités du Père pour les services »…
L’Indicible Agrégat (dont l’acronyme amphigourique est : IA) s’étonne, s’ébroue, s’esbigne, s’étiole par anticipation, menaçant de refuser le paquet puis lâchant une décharge en bonne et due forme.
On regarde, on touche, on palpe, on sent, on questionne : C’est d’Ydit? C’est Didi?

Papier cadeau ouvert, des feuillets, un volume, un mot.
» Désolé, vraiment, les filles,
pas eu le temps de vous prévenir,
je pars d’urgence en vacances,
mais j’ai confiance,
vous ferez le job sans moi,
YDIT «
UN volume :
L’édition date de 2003 et le folio de 2006. Mais l’une des mentions manuscrites (p.202) fait état du
« Dimanche 7 aout 2011 Près du phare »
L’écriture est à la fois solide ( les attaques, le 7″ et une certaine inhorizontalité de ‘2011’, très peu de lien entre les lettres )
La quatrième de couverture pose un double repère pour Ydit : l’étiquette « Occasion » et sa couleur singulière indentifient la grande librairie ( parisienne en ce cas) dont les six étages permettent de chiner beaucoup de bons livres déclassés par leur défraicheur. Ici, une autre étiquette marque l’insolence de la ‘solde’ : 2 euros ( et près de 700 pages, c’est donné, on peut en lire de travers quelques unes) et porte trace de la date de mise en rayon. On devine que la présentation sur l’étalage, pour attirer l’œil du promeneur, contribue à l’acte fortement impulsif de l’achat de volumes plus ou moins carrés.
L’état général est un aveu ; le volume a longtemps -ou souvent- été promené, selon cette habitude qui étonne encore plus d’une : il est rare qu’on puisse croiser Ydit sans un livre à la main, serait-un volume épais pour une attente courte, une station de métro, un fauteuil de dentiste. Pour ce volumineux roman imprimé en corps 11, on pourrait probablement estimer la lecture globale entre 14732 stations de tramway ou une rude randonnée solitaire en montagne, et une longue semaine de convalescence immobile après un accident de chasse ou de scooter des neiges …
…et beaucoup plus si le lecteur, encore fatigué, laisse l’habituelle rêverie parallèle interrompre le fil vertueux de son parcours.
Mais le lecteur n’était pas un chasseur ni un scooter.
L’émotion, en feuilletant chez le libraire ce volume fané- qui narre l’usure d’un monde et les bonheurs amers d’y avoir échappé- provient des mentions infrapaginales dont la première : « Près du Phare. Dimanche 7 aout 2011 », à l’encre bleue.
C’est en Français, les dates ne correspondant pas, on ne suppose pas que le scripteur soit Virginia dans une promenade au phare, c’est peut-être une lectrice elle aussi nommée Marina? Presqu’involontaire, longeant par la suite le fleuve proche, on guette ces pierres trop coupables et complices pour emplir les poches si l’on entrait dans l’eau, car la mémoire de l’une est l’avenir de l’autre.
-Encore une de ces allusions incompréhensibles, s’exclame Germaine, sauf par les associés de la Hogarth Press qui ont reçu en cadeau de noël un volume de trente-deux pages, illustré par Dora Carrington, Two Stories, deux textes, ‘Trois Juifs‘ et ‘La marque sur le mur’!
Ensuite, on voit aussi, page 459, en perpendiculaire au texte imprimé, une mention manuscrite encore à l’encre bleue, qui réfèrerait à un anglo-saxon( d’où les écarts entre les différentes lettres), parfaitement bilingue : – le premier mot est mal déchiffrable : « Soleil? Sonil? Souil ?, la suite est claire : » me 10 ao 11 11h1/2 pm ».
Bilingue, mais pas au point sans doute d’identifier les tropes auxquels fait allusion un écrivain très soucieux de la langue :dans la phrase, page 142 , deux mots sont soulignés à l’encre bleue (… »la commisération qu’elle ressentait non seulement à son propre endroit mais pour l’espèce humaine tout entière, son cas douloureux valant, par cette sorte de synecdoque ou d’hypallage pour tous sans être une manière de se plaindre comme un homme »(…)
La lectrice n’a construit que peu de traces pour l’ensemble du livre, dont l’épaisseur rassemble cependant plusieurs centaines de milliers de signes et davantage encore si l’on ajoute les silences, les reprises de respiration à l’issue d’un chapitre, les grignotements de chocolat indispensables en raison de l’effort d’endurance, les remontages indiscrets des bas sur le point de filer à l’anglaise, les retournements de situation et sur le matelas nu, reprises de maquillage en quittant le sauna éteint, et des balancements imperceptibles, quoique virtuellement nauséeux, du TGV.
Dans le train, des grands pères souriants et saisis en pleine digestion de l’Histoire, ancêtres à mœurs et morales peut-être douteuses, accompagnent (ou surveillent?) leurs petits-enfants que la découverte du monde ( et des voyageuses en train de lire en short dans le train court ) enthousiasme encore, pour quelques dizaines d’années, ce qu’Ydit comprendrait, s’il n’était pas enfui en vacances.
Le désir vient de l’imaginer, Marina, et s’impose alors cette figure du roman, la jeune étudiante devenue amante, dans ce livre elle parle souvent nue dans le lumière d’un drap, parcourue de caresses et traversée de mots, elle aussi venue de cette terre limousine. Maîtresse si jeune et si audacieuse, figure libre de ses actes, posée devant les figures rigides, douloureuses, mais radieuses des aïeules de Corrèze, bien loin de toute histoire de mots, de tout rivage et de tout voyage…
…pour enluminer les pages d’heures où ne sont vraies et profondes que les aïeules, leurs amies, leurs maris, leurs marins, leurs univers de la terre paysanne. » Nous sommes ici, ensemble, au cœur de cette nuit d’hiver, plus nus que nous ne l’avons jamais été, et que nous ne pourrons jamais l’être, si tant est qu’un homme puisse être aussi nu qu’une femme qui s’abandonne » (p.652).
De façon exceptionnelle, la marque n’est qu’une imperceptible pliure en haut de page. Impossible, alors, de savoir ce que (page21), la lectrice voulait retrouver ou signaler. La superposition des femmes, l’arrière grand’mère Bugeaud? L’amoureuse juvénile, Marina? La poétesse, Marina Tsvetaïeva qui dérobe son désespoir en choisissant la corde?
Le point central est Marina, partenaire du corps et d’apostrophe tout au long du long roman, était-ce le passage ‘repéré’ page 21 : « Je regarde Marina se déplier dans le crépuscule d’hiver , plus nue qu’elle ne l’a jamais été, même quand elle approchait tout à l’heure son pubis de ma bouche, la tête renversée en arrière, les yeux clos, lente et lourde, possessive, triomphante ? »
Mais, probablement, le tout début du chapitre 4, page 289, le personnage puissant et livré de Marina offre -t-il, dans son impudeur, la clé en négatif des autres femmes du livre, et de la vie « en général » mère, grands-mères, grands tantes, et surtout l’immense nostalgie ( vive amertume ?) de l’écrivain en regard du monde et des valeurs disparues :
‘Je t’entends déjà dire qu’on ne peut plus être déshonoré, aujourd’hui, et donc que nul n’est honorable, l’honneur, le sang, la pureté, la gloire,
tout ça remplacé par les droits de la personne humaine’ , 
a murmuré en souriant Marina, qui avait à ce moment les cuisses encore ouvertes et humides,
gardant cette position par une sorte d’impudeur dont je ne savais si elle était une réponse à ce que je venais de dire ou simple abandon à la fatigue des sens »
A suivre, d’ici peu ( mais sait-on jamais?), Marina 2/3 Yditblog Séquence Publique d’OubliEs n°98, Le passage du marin trace-t-il la promesse d’une langue vivante ?
didier jouault pour Yditblog n° 97