NB : On a pu lire ( Rétro calendrier 7), les précautions sur la publication.
Ici, main reprise, la décision de continuer un récit ( qui annonce un récit?!) n’écarte évidemment pas toute empathie sensible avec les victimes du temps dit Coronavirus.
A Venise, Le troisième soir, le patron m’a reconnu
Ici, musique en Live, pas de menu polyglotte, tout le monde parle Italien, plats du jour déposés sur le zinc à la façon d’une provocation d’art contemporain.
« -Salut, le Français, on dirait que ça a mordu? »
ricanait-il.
Salade, poisson, vin blanc, deux ou trois ristretti : la dot pour marier la nuit, si difficile à séduire.
On le voyait tout de suite, ça avait mordu, et plutôt trois fois qu’une. A Cannaregio, dans mon deux pièces Airbnb -garanti XIXème – premier étage à gauche, lagune au bout de la rue, appontement Ospedale, la présence commune se voulait secrète. On pouvait se croire discrètement à l’abri.
Mais présence commune piquante : on partage avec de clandestins hétéroptères de la famille des Cimicidae, plus précisément le vraiment très commun Cimex lectularius, rampants moins forts en texte que les Atrides, mais autant hématophages.

Certes, nourrir seul c’est nourrir à moitié, mais les invisibles puces de lit se contentaient d’une demi-portion dans mon genre.
Être piqué un peu, ça va , on se connaît, on sait à quoi s’en tenir sur Ydit le Didi, mais devenir un banquet à soi seul ne rend pas philosophe.
J’habite le quartier Picpus, à Paris. Les amis ont souri de ma nostalgie: alors Ydit, on emporte la pique de la patrie sur l’épiderme du voyage?
Leur inquiétude :les puces, au retour, voyageraient -elles dans les plis ? La vie dans les plis, mi-chaud, mi -gelée, ma parole ! ( je ne m’étais encore promis d’arrêter avec les allusions plutôt nulles). Si je ne craignais l’abus de parodie, j’écrirais : La puce ni son mord ne se peuvent regarder de face -…surtout si la pique fut fessière.

Piqué au vif, j’exposais à des pharmaciennes rigolardes, mais résignées à l’étrange étrangeté du touriste, vers la place Garibaldi, les rouges excroissances, et me planquais ensuite à l’ombre des églises pour empommader les turgescences.
Activité vénitienne s’il en est.
Pour un peu, les puces vivraient dans les repentirs de toiles de maîtres : on désigne d’un doigt la composition en pyramide, mais c’est Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa.
Si l’on entre à San Zaccaria en venant du soleil, la Madone de Bellini, à gauche….
Mais, non , cette scène figurera dans les pages, prochaines, du « Jardin de Giorgio Bassani ». Et du Bellini, bonjour Sollers, reste surtout ce mélange imbuvable de proseccco et de purée de pèches blanches qui use les Américaines.
Pour l’heure, je flânais portant mes stigmates, car que faire à Venise sinon que l’on y flâne? ( ou qu’on y flatte ?). Je lisais du Grec pour illustrer en musique l’entrée des puces : comme des rats, suivraient-elles le flutiste?
De loin- il habitait Milan- le propriétaire du AirBnb me répondit : « Vous n’aviez qu’à utiliser l’anti-moustique laissé dans le placard du bas. » C’est un peu comme de confondre moineau et vautour. Je lui adressai, en revers, une rafale de selfies, bien cadrée, qui exposait- art contemporain- un pic de puces, tout en coupant l’image pour qu’il comprît où les puces poussaient sans trop apprécier le détail de mon intimité. ( les anciens d’Ydit-Blog se souviennent de mon goût malicieux de cadrages aptes à contourner les censures des sites, sinon l’imaginaire des suites).
Je lui écrivis ceci :
Moralité ?
Je vis à Picpus, et je vais à Venise,
Je nourris les puces, et ne vois pas Denise.
Sur mes puces, mes pics mes tics et mes tocs, le prix du vin blanc à l’heure de la terrasse on n’en saurait pas davantage.
Le propriétaire jura, mais un peu tard, qu’il dépucerait à tout va, sans rechigner à l’attache. Il proposa de rembourser ( comme un spectacle annulé) pourvu que je ne fisse aucun commentaire sur le site du loueur. Ainsi disparût toute trace.
Quand on arrive à Venise, par le train ou la navette de l’aéroport, c’est comme un shoot lumineux. Quant on quitte Venise, la dixième fois encore, on sait à nouveau qu’on va mourir.
Encore un peu de temps, monsieur le ?
De Venise à Parme et Padoue, c’est Pareil à Pareil, on transporte la mémoire pour visiter la solitude, ou l’inverse : à bientôt soixante dix ans, on est bien entendu déjà venu ici.
Le jour, j’écoutais les guides en plusieurs langues, et regardais les écoliers regarder la statue membrée, sous l’œil amusé que m’adressait la maîtresse en K Way rouge. Je laissais la dépouille d’Ydit trainer parmi les ombres au bord de puits comblés.

Le soir, quand on ne dort pas,
on relit ses brouillons?
on regarde le fleuve couler dans son miroir ?
on compte ses puces ?
Didier Jouault pour YDIT-BIS, Rétro Calendrier de l’Avant, 9 – L’Arsenal de Picpus