Ydit-bis, Rétro-calendrier de l’Avent -13 : « J’écris Ferrare »(2/4) : ligne d’arrivée page 433.

Il faut l’écrire à nouveau : ces textes ne sont pas écrits au jour le jour. Leur conception lente, texte/ image, se réalise par «séquences» continues qui correspondent à plusieurs publications séparées de quelques jours.  Les «posts» sont programmés à l’avance, par séries des deux ou trois. Aussi la parution ne reçoit nul écho d’événements publics, ni aucune modification de rythme en dépit des douleurs violentes que le temps donne à connaître, et qui suscitent une lourde compassion.


Notes et post-it : au  second (espéré deuxième !) retour de Ferrare,  fin de l’été, quittés le jardin, les vélos, le vin blanc, la maison de Bassani, et même Silvia, on peut y croire. Ydit, bruni , content, avait lancé la VERSION 1, pour un texte,  c’est le plus facile : on avance et on regarde à peine où on pose les pieds, les mots, les rythmes.

Voici comment on fait : on dirait un semi-marathon, épreuve très particulière, puisqu’on décide de s’arrêter à une moitié qu’on prétend être un tout.

Il faut partir assez vite, mais patiemment. A des endroits fixes de l’écriture, les organisateurs sauvages mais savants proposent du ravitaillement à l’auteur demi fond : photos, bouteilles d’eau, mini-gourde protéinée stimulant la puissance qu’on est en train de ravager, rêveries dans l’immobilité du sommeil ( toujours si étrangère la montée au sommeil ) revigorante pouponnée de fruits secs, notuscules infimes d’un guide touristique pour analphabètes,

la bénévole ravitailleuse tend une étouffante banane, on est page 127, on s’est à peine aperçu qu’on court, dictionnaires ou quêtes à rameaux infinis par les « moteurs » de recherche, où se vérifie peu à peu ce qu’on apprit sur place au sujet de la famille d’Este, des Juifs à Ferrare, jusqu’aux « lois raciales »tardivement édictées en 38 par les fascistes et la rafle par les nazis en 43- mais Bassani parvient tout juste à temps  à fuir Ferrare dans le dernier train, Bassani choisit la clandestinité, on lira un peu de tout ça dans « Le Jardin de Giorgo Bassani », peut-être ?

Déjà on arrive page 184. Ça dit la sueur. Ça sent l’effort, ça fait son lièvre.

On court, l’ensemble commence à trouver son rythme, l’amble du chameau, « l’ensemble » c’est du rythme en soi,  mais ça commence aussi à tirer lourd sur les chevilles, vers la page 216,  fin de chapitre, le risque de tendinite s’aggrave, on ralentit dans la montée après le bois, car les collages de pages  ragent d’illisibilité matérielle, on écrit si mal.

On ne ralentira pas longtemps, ce qui est nécessaire pour retrouver l’exacte et précise longueur de foulée qui assure la Course sans désunir les muscles ou désosser la volonté, le « pas » qui intègre la citation masquée mais aussi les façons de la démasquer.

On dépouille un article de revue découvert sur Cairn – raté, rien de neuf, titre trompeur « Les  parcours des Juifs en Italie du Nord sous le fascisme« , ça ne parle que des transfrontaliers avec Nice occupée, tant pis, on est parvenu à la page 258, 12 ou 13km, ravitaillement? Rien du tout, qu’est ce qu’ils foutent, on sent la crampe, allure posée, déposée comme un brevet de chez Sanofi : le bonheur sans la douleur.

Conscience bâillonnée (pourquoi courir ainsi?) et l’unique horizon reste celui qu’impose cet agressif concept de non-retour. On ne prend pas un semi-marathon à l’envers. C’est commencé? On doit finir ! Pas le choix, devrait-on terminer en rampant, paumes sur le sable gris des mots, genoux sur l’arrête coupante des pages.

D’où cela vient-il qu’on soit ici ? L’imbécile désir de se mouvoir ? Pour aller où?

Questions de toujours.

Ultime ravitaillement, page 339, ou à peu près (on n’a plus le temps de compter), km 17.5 prétend le panneau lumineux, les documents additionnels sont parvenus de la municipalité de Ferrare, on a parcouru la thèse de Marie-Anne Matard-Bonucci « L’Italie fasciste et la persécution des Juifs », on a vu : « Perrin, 2007 » et aussi  « Quadrige, 2012 », tout ce vrai savoir qui fera ensuite partie de ce qu’on réduira d’une version du texte à l’autre, jusqu’à si peu, nul espace pour une thèse même brillante, et ça fait diversion dans la foulée : tout est vu, rien n’est encore gagné. Sur la main, ça court. Sur la page, ça marche.

Quant au corps du texte, ça tire dans tous les sens, muscles, tendons tendant vers le bronze, poumons de Mongolfière juste avant la fuite, artères comme des Champs Elysées à globules.

On se prend à rêver d’immobile. De verser directement aux archives cet

inaccompli encore vif. Trop tard.

Ligne d’arrivée, page 433 – ah oui, tout de même, 433, on sentait bien que ça pesait, que ça enflait, que ça se permettait son explosion tranquille,  ligne d’arrivée, tout le monde autour est soulagé ( même si je n’annonce pas : « J’écris Ferrare » ), « Il semblerait que ça a été plus difficile qu’imaginé ? » me dit-on, ou aussi -serviette-éponge tendue: « Superbe effort, on dirait ? ».

Reprise de souffle, changer le maillot trempé, déposer les pages, les pages, les pages, quatre cent trente trois fois La page, les jeter sur une autre étagère d’un autre placard, tout ça est un peu lourd,  se reposer ( le plus difficile à imaginer), on en reste là pour un temps, et on est en automne, bientôt, déjà?

« – Bon, si on s’invitait à diner sur la dernière terrasse non stupidement chauffée. N’importe où, sauf un Italien peut-être?… »

trattoria de Naomi Ferrare été 19 gros plan


Didier Jouault   pour    Ydit-bis, Rétro-calendrier de l’Avent -13 :

« J’écris Ferrare »( 2/4) : ligne d’arrivée page 433.

A suivre… »J’écris Ferrare »(3/4) Façonner à la tronçonneuse le futur taillis de noel.

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