D’abord, pour » J’écris Ferrare » on tente de percer un chemin, à la machette des souvenirs, dans l’Amazonie des notes prises en route, à pied, en avion, en train. Toutes les tables sont bonnes à écrire. On aurait dit un semi-marathon.
Ligne d’arrivée : page 433, bel effort, mais trop de pas, trop de pages. Il a fallu déposer le tas sur une étagère, pour que ça marine, ça composte, ça se verveine, que ça perde un peu de volume en séchant. Vain espoir ?
J’écris FERRARE signifie : des lignes s’ajoutent, d’abord sans ordre et sans autre image que mentale, addition lourde, et tout reste à venir : à faire.
En automne, la première des trois versions a été déposée à l’ombre, au frais. En bas à gauche du placard de l’entrée, en isolement sur le demi rayon proche de l’aspirateur.
L’épreuve suivante du triathlon requiert la distance. Jusque-là, on pouvait manigancer une ou deux pages larges comme un vieux T shirt d’Ydit, depuis quatre ou cinq notes vagues récoltées entre la course matinale au bois et le départ pour le réunion de treize heures.
La phase deux suppose la continuité du silence et la poursuite humble des échos laissés par les traces de la veille sur la page du lendemain. Les mots, sinon, prennent la distance. La phase deux est une chasse à courre dont le gibier ne serait que la boursouflure des paroles inutiles. Le chasseur cavale dans la couleur de l’encre et la douleur de supprimer ses propres vendanges de phrases.
On évite les sorties longues, les randonnées grasses sur les terres déjà moissonnés de l’Ile de France, on ne se rêve pas Peguy et encore moins Jean-Jacques. Le matin, rien qui vaille une mention, serait-elle infra marginale. Une heure de course vive au bois proche afin d’atténuer les énergies.
L’après midi, on part lourdement armé, en éclaireur déployant sa vigilance, 433 pages dans la besace, et ciseaux dans la poche- revolver. Rapidement, les bibliothécaires vous reconnaissent. On les devine curieuses d’appendre l’objet de votre travail, et d’en savoir le prix, les résultats.
Deux ou trois commandes -thèse, revue spécialisée- les apaisent : vous ne franchissez pas l’arc magnétique, dépouillé de vos métaux, pour le seul désir d’apercevoir la posture tendre d’une étudiante étrangère penchée sur l’Histoire des migrations. Il y a, prévient-on, des irrespectueux venus pour l’amour muet des métisses découvrant Fanon : c’est la bibliothèque du musée de l’histoire de l’immigration, les réserves vibrent encore des cris d’anciens colonisés. Leur descendance vient ici essayer de comprendre. Plus tard, on pourrait organiser une «lecture publique»? demande une bibliothécaire.
Pour ce temps, comme les arbres ont écarquillé leurs feuilles, vous devez façonner à la tronçonneuse le futur taillis de noël, découper ce que vous avez trop assemblé. Même si des étudiantes rares – et en effet souvent avec l’allure d’enfants émigrées jadis- traversent l’espace d’un pas de chercheur impatient, on est seul. La salle est vaste et peu connue, on s’installe loin des autres, on pourrait croire une anticipation de la distance dite sociale ensuite imposée par une maladie généreusement prête à se propager sans compter. On tourne les pages de la Version 1 ( qu’en privé en nomme V1) comme si on ne les connaissait pas, souvent étonné d’une tournure, d’une trouvaille, d’une abomination inexplicable et cependant lisible en toutes lettres tapuscrites.
Page 131, on découpe des «patrons» dans du papier bible, on attife le sujet pressenti au rôle ingrat de personnage avec des lambeaux de costume imaginaire, les tenues toujours très coordonnées de Silvia, jeux de couleurs et de décors, le short quasiment tyrolien de Néro. Et c’est la page 187. On ne l’a presque pas vue venir. Déjà 18 heures?
Une bibliothécaire ( car ici jamais un bibliothécaire masculin ne se montre), sortant à plus d’un titre de sa « réserve », à pas lent et sourire large, bonheur (mais dans le texte on écrira «sourire lent et pas large, rigueur » -un « bougé » du mot et soudain tout change), elle pousse un charriot légèrement chargé de livres savants. Son badge la nomme. Sur les pages en cours de réduction ( 20%, on solde!) , vous choisissez ensuite ce prénom pour nommer l’un des personnages dont vous ignorez tout sauf son adresse, naguère, en ville de Airbnb. Personne n’en saura jamais rien, et voilà pourquoi c’est un double plaisir. Elle vous sourit :« ça va, on dirait, vous avez trouvé? » Oui, ça va, ça vient.
Ça passe de l’ombre à la forme. On espère. On observe. On attend.
En silence, le IPhone vibre sous une pile de feuilles. Tout le monde s’exprime pour tout le monde en même temps, évidemment pas un sujet pour un récit de FERRARE, mais la question reste : on est de l’univers, ou bien on s’en sépare, pour réparer les trop de récits obèses ?
Rester à l’écoute, c’est répliquer. Répliquer c’est dupliquer du vide, ne rien dire. On ne répond pas. Le plus long, c’est de faire court, écrivait à peu près la Thérèse d’Avila. Surtout pages 287-90 : la description quasi amoureuse de la tasse décorée comme par Miró, fabriquée dans la ville, emportée depuis la terrasse déserte du bar découvert dans le délicat jardin du Palazzo Schifanoia, via Scandiana, le plus célèbre de FERRARE, fermé pour travaux. 
Tentative absurde, décrire la tasse (poinçonnée « made in Ferrare »), avec un tiers Robbe-Grillet des débuts, un tiers Pérec des « choses », un tiers Queneau de Sally Mara…trois quarts retour du réfoulé.
On la voulait symbole à la fois de la ville et du jardin rose entourant son hôtesse, Silvia. Ici tout est symbole ?
Ciseaux, déchirure, 3 pages effondrées, le rouge faïence était pourtant si solaire.
Tard le soir- on termine les devoirs et la tartelette normande, bon élève encore cette fois-, et d’un clic, toc : suppression de la ‘scène‘fameuse (mais disparue !) dite des Allemands visitant le musée de l’Histoire hébraïque, trop facile après tout, même si elle avait requis pour exister toute une entière journée de travail.
La bibliothécaire sur cette ablation passe en souriant, retour de « Privé, réservé aux conservateurs ». Dans un récit de jeunesse, on lui décrirait les travaux anciens rédigés jadis sur « Les métamorphoses de la littérature africaine d’expression française après les Indépendances », thèse soutenue, jury très rigolo : le propos est exotique et rare, ça permettait de jolis impromptus de rencontres, et émouvantes Échappées vers d’autres explorations. On avait usé du stratagème, jadis.
Tout texte est prétexte à rencontrer, rien d’autre après tout.
A présent, cette fois, seulement, on bavarde, avec la privée des conservateurs : fermeture pour vacances scolaires, dans deux jours, vous le saviez? Encore les vacances, vite mon chapeau, ma canne, mon chameau, mon râteau.
Les ciseaux de petite main, du coup ( beaucoup de coups), se font ciseau de marbrier. 48 heures? Deux jours à la découpe, à bucheronner la version, à sanctionner la digression, et voici la butée en fin de rail, page 347.
Le mot « FIN », en bas de la page 347, pèse encore trop lourd, car il vient trop tard.
Pas de nouvelle étagère : le combat reste inachevé. Les marches sont encore nombreuses, à monter à descendre ? L’escalier du jardin reste peint d’austérité.
Un passage dans le coin de ring, éponge, soigneur, peignoir, protège-dents. 347 pages, au lieu de 433 d’abord, 130000 signes ou espaces détruits, mais on parvient tout juste dans la situation d’un chirurgien pédiatre qui observerait des amygdales :
« Madame, pas de véritable choix, c’est le moment de couper, mais tu vas voir, mon petit, même pas mal, presque rien, et ensuite un peu de repos, et même du sorbet, du sorbet, avec des fruits Bio de préférence, n’est ce pas Madame , pas de la crème glacée de Monop! »
Alors, pour quelques jours en permission, vous vous accordez les dîners avec les amis de longtemps, les pas sur les routes et les joliesses de hasard en ville.
Sur la version 2 ainsi composée vont alors s’agiter, s’ajouter, s’ajuster les instruments de barbier en même temps que sonne la charge des colonnes féroces de hussards noirs poursuivant …
Les Vocabulaires,
…rapides insectes cachés dans les plis des pages, mais de leur présence invisible sourdent encore de laides pustules : quel avenir !
Toutefois, version 2, on aperçoit mieux, sous la pile des pages, cette porte fermée de la synagogue, rue Mazzini, encadrée des vélos muets de Ferrare. On est là pour ça.
Où sont passées les porteuses de souvenirs ?
Didier Jouault pour Ydit – bis, Rétro calendrier de l’Avant -14 : J’écris « Ferrare » (3/4). Façonner à la tronçonneuse le futur taillis de noël.
A suivre : « J’écris Ferrare », (4/4) Après 21h30 le client devient gêneur