YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 8/99, Chapitre 2 – fin. Je lui raconte que j’envoie des images…

Chapitre 2 – fin. Je lui raconte que j’envoie des images…

Il faut être plutôt con pour tenter de visiter le cimetière hébraïque ( ainsi dit on ici ) un samedi matin.

Cécile, notre « jeunette « de l’équipe, le penserait en des mots plus choisis, c’est notre spécialiste du vocabulaire polyphonique.

Le refus d’ouvrir éveille plutôt ma curiosité, comme il va de soi. C’est sans doute la première raison pour laquelle, sans motif mais soudainement, je décide qu’il va me falloir revenir à Ferrare. C’est toujours un peu comme ça, la vie, non ? Vous êtes là, rien de spécial, grossièrement amoindri par l’amorphe qui veille en vous, l’amorphe qui atténue les pointes, l’amorphe qui pourrait devenir la pente douce, l’eau plate dans les douves, et même pas un coup de cœur, et -hop !- vous savez parfaitement que cet anodin présent est en train de devenir un devoir de futur.
Sur les pavés des retours, lente progression vers la rumeur discrète du centre-ville touristique, je lis cinq panneaux superposés qui paraissaient indiquer, entre autres, la «  maison de G. Bassani ». C’était le plus bas de tous : souillé de poussière par des passages anciens de pluie projetant la terre meuble de cette ruelle, et enrichi de graffitis dont un sexe masculin dessiné à la hâte- on n’ose écrire «  main levée ».
Il était tard, j’étais fatigué de marcher sur les pavés ronds, de soleil, de visite, de lacis lassants au sein de la ville. Cependant, comme on ferait d’un dernier verre avant dormir, je suivis l’une des directions données par le panneau. J’aime assez tomber dans le panneau, à vrai dire. Au carrefour suivant, il n’y avait plus que trois flèches, et une visiteuse, vue de très loin, qui ressemblait à Silvia, captant l’image d’une façade ( et à Ferrare, tout est façade?) mais j’eus ensuite l’impression que j’apercevais Silvia en des lieux divers. Ou bien ses semblables ? Je perdis la piste. Je me prétendis que ce serait pour plus tard, demain, une autre fois, peut-être pas du tout, après tout, la casa Bassani, ce n’est qu’une maison à devanture jaune fatiguée, mal préservée par les fleurs des balcons, le genre oublié.


Par la place de l’Arioste, où les Food Trucks accompagnaient je ne savais quelle festivité locale ouverte aux Allemands et aux chats, je regagnai les remparts.

Des hommes quadragénaires en jogging gris couraient devant des cyclistes en bicyclettes jaunes, femmes plus jeunes et plus habiles.D’étroites ruelles ouvraient d’inutiles passages vers d’incertaines impasses.

Au retour, rebranché, et retranché au premier étage du BnB de Silvia. Un oculus permet d’apercevoir le rez-de-chaussée, surprenante et belle idée : c’est Silvia. Elle m’a offert – bien plus tard – une photo-souvenir, elle assise sur l’oculus encore ouvert, comme les pieds dans l’eau du présent, et les orteils vont à la pêche.

Maintenant, sur l’appareil nomade, les messages étaient trop nombreux, j’en ai effacé la plupart sans lire autre chose que le nom de l’expéditeur, coquetterie de retraité. A mon âge, les gommages sont aisés, ça ne coûte plus rien. A la place des réponses, j’écrivis quelques mots sur le site, à destination de Silvia, que je n’avais pas croisée de la journée. J’entendais de très loin des bruits de cuisine chez elle, dans son appartement voisin, un étage au-dessus, en angle et surplombant le jardin rose. Je l’imaginais cuisinant au milieu de la canicule solitude, menu et menue, le tout réduit à peu : l’essentiel.

Vers 21 heures, j’ai tenté de dîner sur la terrasse du «  Vieux Ghetto », le « livre d’or » trouvé sur l’étagère me l’avait conseillé pour son charme et ses menus régionaux.

La terrasse était occupée entièrement par un groupe trop présent, des Hongrois, des Tchétchènes, des Moldaves, des Tibétains.

Plus tard, j’avais gobé un plat de pâtes près du château, dans une partie plus moderne de la ville, servi par une très jeune femme à très longues jambes issues d’un short très petit, ce qui- même à près de soixante-dix ans – ne remplace pas l’épaisseur bienvenue des spécialités régionales.
Ainsi que prévu par moi-même, j’avais fait une séance photos derrière les remparts nocturnes. Je dérange, provoque des mouvements furtifs. J’entends des agacements. Je m’imagine mourir sous un couteau de dealer? Ce ne sont plus les amoureux privés de lit comme au temps du « Roman de Ferrare ». Trafics, contrats obscurs. Image pourtant de rondeur paisible. Est-ce ainsi toujours? Allais-je finir comme un touriste imprudent qu’un voyou de La Mura éviscèrerait pour cent euros ? Comme Pasolini, dont je ne savais pas encore, ce soir-là, qu’il a été un long compagnon de route de Giorgio Bassani ?
Très tôt, après un sommeil parfait, zéro goutte de Théralène, même pas, va savoir pourquoi un jour avec et un jour sans, je me levai pour quitter Ferrare, trop vite.

Elle aurait été une étape légère, découverte aimable, vite résumée à quelques images ou saveurs.

Un train vaut mieux que deux tu l’auras.
Sauf que sur le soleil persiste désormais la tache sombre portée par les plaques de la rue Mazzini, sur les murs de la synagogue, me détournant de toute innocence comme de toute légèreté.
Il allait falloir revenir, et savoir, et comprendre, et agir.
Car au fond tout cesse brutalement d’être simple quand on pense au jardin de Giorgio Bassani

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Didier Jouault pour Ydit-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 8/99, Chapitre 2 – fin. Je lui raconte que j’envoie des images…A suivre

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 7/99, Chapitre 2 – milieu. Je lui raconte que j’envoie des images…

Chapitre 2 – milieu. Je lui raconte que j’envoie des images

Dans le jardin du musée, (et pas celui de Belfiori ni de Finzi Contini qui devient ma chaloupe, ma carrée, mon Manhattan bien glacé) je déjeunai selon mes rites de solitaire désœuvré : pain aux olives, trois tomates trop peu mûres, yaourt à boire- hélas goût pomme verte, rien d’autre à la Coop en passant. Puis je somnolai un peu, devenu lézard immobile.

Silvia ( mais je l’ignorais encore) servait à elle-même un Lambrusco très rouge, très rude, très froid. Rien de tel pour de chaleureux échanges
(Auto-portrait soir sans visiteur, photo Silvia B.)

Je sais maintenant, à mon âge, qu’une insouciance volontaire serait la meilleure façon d’avancer vers une sortie sans façon, la fin de la visite, de la sieste, de la journée, du voyage, hop, Ciao pantin mal articulé, on quitte le guignol léger, de plus en plus léger, me voilà ombre de jardin, pliure d’un plan de Ferrare, brisure de marron glacé dans un sorbet caramel vendu via Carbone, éclat de brume sur les rondeurs de La Mura, hop, arrivederci. Je m’efforce de m’effacer de mes propres souvenirs. Pas si facile.Surtout que j’essaie cela depuis environ soixante ans.


Mais le désir de savoir s’impose sur la liberté d’oublier.

Le gardien, dont le révolver trop lourd pendait à la ceinture relâchée, s’approchait et me regarda : réveillé, j’écrivais ces notes. Lui aussi n’était pas un jeune homme. Il avait soixante ans, au moins, sa lassitude l’exprimait autant que la fatigue des épaules. Chez moi ce sont les rides au visage. La sueur colorait son uniforme aux couleurs un peu incertaines, entre gris mauve et brun clair, on se demande avec quelle substance hallucinogène on a pu rêver ça. Mais d’autres sont ici passés rêver le vrai.


Il m’observe, à quelques pas, comme on ferait dans un roman, encore étonné que mes poches contiennent tant d’objets, tous miniaturisés comme le sont parfois les histoires, et cela suffît pour écarter la tentation de l’effacement, la vocation du repli qu’insufflent tous les musées. Je vois à son visage qu’il me faudra, maintenant, lire « Le jardin » de ce vieux Giorgio, à la lumière de ce que le musée dans la ville m’apprend, pas seulement sur les jardins et les gardiens, les souvenirs des Anciens et les verres pour rien, la Renaissance et les Résistants.


Quand je me lève pour partir, je traverse un bref instant d’étourdissement. Le gardien demande si « tuto bene », car le mouvement est un peu mouvant, je me suis redressé trop vite ? Age et soleil, on ne se méfie plus assez, ni l’un ni l’autre ne se regardent de face, selon un autre duc. « Scusi », je me suis un peu absenté de moi-même, je me suis une seconde installé dans une fissure de la mémoire, un peu comme une envie urgente, mais tic-toc me revoilà. Il voudrait savoir, à présent, je le vois, savoir quelque chose de moi, de qui, de ça ?

Savoir sur moi. Toujours cette ambition et toujours sa déception.

En quelques mots je raconte : je visite, je prends des notes et des photos, j’explore sans exposer, je rédige peut-être, parfois, de moins en moins, la notice que n’exige plus l’Agence. Par pudeur je lui cache que j’ai pris ma retraite. L’explication le satisfait d’autant qu’il fait trop chaud pour approfondir quoi que ce soit, même pas les invraisemblances. Juste on se parle pour parler parce qu’on est de la même humanité. Ici, dans ce musée justement, ça ne veut pas rien dire, la même humanité. Le mot même : humanité.

De sorte que tout est parfait dans le jardin le mieux cultivé du monde.

De nouveau, je marche sans malice dans la ville. A Ferrare, le plus difficile est d’échapper aux vélos voraces vélocement vêtus de vives jeunes filles volubiles, silencieuse menace soudain découverte sur chaque trottoir, mais il y a des menaces sans vrai danger, sauf d’en avoir peur.

Pendant la visite du Castello, peu après, la surprise vient de la cour d’honneur. On y répète la Tosca, qui sera donnée ce soir, dans la même cour.

Tout le monde est en costume de rien : le ténor porte un jeans 51 trop serré, et ne retire ses mains des poches arrière que pour les notes les plus basses, les plus difficiles. Trois ou quatre parmi les musiciens consultent leurs messages pendant les courtes pauses ou hésitations du jeune chef d’orchestre : Oui, j’ai pensé à appeler mamie, t’inquiète, bisous. N’oublie pas tes devoirs de maths, mon pinson.

LA REPETITION : toujours mieux ensuite, on croirait une devise de boy-scout. J’essaie cela pour mes « notices », sans y croire.

Une harpiste, genre anorexique mal guérie et comme maquillée en préraphaélite, on se demande si elle va pas se glisser entre les cordes, perdue vers les bas des tribunes, vérifie avec soin le vernis de ses ongles.


Je me demande si Ferrare n’est pas qu’un décor ?


Puis, soudain, tout chante et tout s’émeut, comme si la représentation s’osait, Nike aux pieds, chemises largement ouvertes, et on ne dit rien de ses dessous, à la Représentation ( du monde comme volonté ?), tout ça n’est pas très net, pas franchement mauvais genre, « Tosca », mais on se demande si la harpiste – une harpie et pis ! – ne porte pas un string noir pour aller sortir ce soir, déguisée en ongles rouges ?

Les batteries de l’iPhone sont épuisées, trop de photos et de chaleur. Dans la ville, je marche au jugé. En route, un verre, et somme toute, j’erre. Je me perds dans les ruelles. Le plan de Silvia, gribouillé, disloqué ne peut que favoriser les disparitions du sens. Au coin du Corso Gioveca une flèche indique les cimetières, et je sais que l’un d’entre eux doit être visité pour ses arcades, son portique, enfin quelque chose de ce genre- qui ressemblerait à celui parcouru à Zagreb un après-midi d’automne : vigne vierge aux roux mêlés, lumières atténuées, passages furtifs d’ombres imprécises ?

La via delle vigne, bien plus loin me conduit, en fait, sans que je l’aie choisi, devant le double portail du Cimitero Ebraico. Entre deux hauts piliers de béton brut, le double battant métallique, peint de gris, affirme la violence subversive d’une entrée de camp, comme par une horrible dérision, involontaire mais brutale.

Angles de fer forgé imprévu, comme d’aigles menaçantes. Je sonne à la porte latérale. Personne ne répond.

C’est samedi. Plus de batterie, j’aurais pourtant voulu envoyer une image aux amis de Paris, Moscou, Washington, Cécile, Sergi, Mark.

J’avoue, venir visiter le cimetière juif un samedi, faut être un peu con.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 7/99, Chapitre 2 – milieu. Je lui raconte que j’envoie des images…En réponse à une sympathique mais ferme interpellation : NON, « ça » n’ira pas plus vite. On a le temps : quatre-vingt-dix-neuf séquences.

A suivre...

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 6/99, Chapitre 2 – début. Je lui raconte que j’envoie des images.

Chapitre 2

Je lui raconte que j’envoie des images

J’avais dormi mal, cette fois-là aussi, trop peu de temps, nu dans la pièce du haut, fenêtres ouvertes sur le silence noir du jardin au 33B Belfiori, dont la forme triangulaire apparaissait plus nettement sous l’éclat des éclairs.


Levé tôt pour le deuxième jour, je trempais le Doliprane dans le café très noir. Tout avait déjà séché, les chats dormaient à leur place, je leur disais que j’allais sans doute tomber amoureux de Ferrare. Ils s’en foutaient félinement, ils avaient l’habitude des coups de foudre. De la terrasse au deuxième étage parvenaient de menus bruits : Silvia déjeunait, je ne voyais rien d’elle, comment s’habillait-elle au matin, l’été ? Je ne m’asseyais jamais longtemps aux balcons.

Tentative ratée ( à mon age ! ) d’imiter chez Silvia le mannequin au balcon de la rue Mazzini !
mannequin au balcon rue Mazzini


J’avais mis le bermuda bleu-nuit aux poches nombreuses, que j’avais emplies de carnets, appareil photo, guide, IPhone. Je faisais mon Sylvain Tesson des rues vides, mon Jean Paul Kaufmann errant dans les pinèdes, mon Lanzmann au Tibet (qui s’en souvient à part moi, de ce Lanzmann là ?). Ridicule dans mon déguisement, trop bien chaussé bien gargarisé, mon BCBG à moi, j’arpentais les clôtures. Un rien ( l’ombre d’une passante ? Un rêve monastique ?) me faisait tourner casaque

Porte des Anges, La Mura en N et B


Avait commencé une longue et presque minutieuse marche dans le quartier ancien. Le plan de Silvia connaissait la douleur de la pliure, lui aussi devenait idéal. Je franchissais La Mura par l’une des rares portes, et parcourais l’herbe haute bordant le cheminement tracé à la place des anciennes douves, au pied de l’entassement pierre et briques rousses.Comme partout, terre sèche et pelouse, le vert et le roux, cette étrange collusion de couleurs contradictoires mais qui décrivent l’unité d’un travail d’époque. Parfois haute, ailleurs presque disparue, La Mura sait tracer l’intermittence.

La Mura, toujours la même, toujours une autre

En haut de la muraille, c’est une large promenade bordée de tilleuls à fortes odeurs, dès le matin, et par endroit massivement écrasée d’arbustes. Dans son « Roman de Ferrare » que je n’avais pas encore lu, Bassani décrit les heures cachées des amoureux, dans les ombres et sur les bancs, avant-guerre, puis la nudité accablée de la promenade, quand les hivers et la guerre ont envoyé vers les cheminées chacun des arbres présents à l’époque.

Tout a repoussé, depuis, comme des cheveux sur la tête d’une femme tondue, aurait pu écrire notre Giorgio, s’il avait été vulgaire, s’il avait davantage suivi les jolis épisodes virils de la Libération en France, qui ont été pas mal dans le genre Société du Spectacle.

…une véritable promenade

Au dessus de cette large Mura…


J’avais saisi l’occasion d’une pente douce (on me reconnaissait bien là) qui joignait le chemin de douves au sommet de La Mura, ne cherchant rien, qu’une terrasse pour un ristreto, j’avais remarqué la bâtisse très contemporaine du musée M.E.I.S., Museo Nazionale dell’Ebraismo Ialiano e della Shoah que précédaient – au-delà d’une forte grille – une installation d’art non moins contemporain, des taillis fleuris plantés strictement, des bancs.


Les livres brulés ne sont pas toujours en cendres

Une première ligne de vieux bâtiments, austère, tapie au milieu des barreaux, coupait en partie le regard. Le portail, aussi peu avenant, ouvrait avec prudence sur le hall. Un garde armé m’y surveillait, la méfiance atténuée par le gris de mes cheveux et mon allure de Indiana Jones perdu à la descente de son Oui-Bus, même pas une carte «  avantages sénior » planquée dans la poche-poitrine. Juste occupé à radiographier le souvenir.

visiter : parfois, se radiographier les émotions


Ici, la visite commençait par des photos de l’ancienne prison, qui avait précédé le musée sur les lieux. Dans l’une de ses nouvelles, que je n’avais pas encore lue non plus, Giorgio Bassani fait allusion à la maison d’arrêts de la rue Piangipana. Il y a vécu lui-même, à l’intérieur d’une cellule. Action antifasciste. L’époque ne rigolait pas.


Mais je ne savais rien encore des inquiétantes étrangetés de la ville, décrites par Bassani. Ici, par des panneaux pour écoliers, j’apprends comment un rusé duc de Ferrare, toute fin XVème, attire dans la cité ceux qui le veulent parmi les juifs tout juste expulsés d’Espagne, entre deux et trois mille, nombre considérable pour la population de ce temps . C’est un accueil bras ouverts, libertés publiques et de culte, pas même un ghetto avec ce que cela suppose d’enclos, de fermeture, de murs en pierre et dans les mœurs : à la place on circule, on monétise, on commerce, on soigne et on change, on parle et on chante, le rabbin marche dans toutes les rues, – quitte à, on s’en doutait, à ce qu’à présent prospères et paisibles, on ne puisse hésiter à offrir une puissante aide, sonnante et dite spontanée, en cas de besoin, et les ducs, c’est connu, c’est pas les besoins qui leur manquent le plus. Les nouveaux venus s’installent dans le quartier ancien, y ajoutent des rues, des boutiques, des passages plutôt discrets. Un quartier naît vite, libre et authentiquement juif. C’est FERRARE seizième. La Mura protège. Au fond, c’est aussi- avec les vélos- l’un des personnages du Roman de Ferrare.

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Didier Jouault, pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 6/99, Chapitre 2 – début. Je lui raconte que j’envoie des images. A suivre.Si on a du temps. Mais on en trouve.

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YDIT Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 5/99, Chapitre 1 – fin.

Les Ferrarais ont dépouillé leurs habits de silhouettes et peuplent à nouveau les rues, en particulier dans le centre ancien que je regagne à marche rapide, comme si les bruits de tennis et les cliquetis d’aiguilles à coudre avaient ouvert mon appétit de présences réelles. J’ai sommeil, je m’assieds à la première terrasse, pour un yaourt glacé, puis je regarde autour de moi. Ici, c’est l’un des axes de passage, les touristes avancent précipités, les jeunes filles de Ferrare posent lentement leurs pieds sur les pavés, soucieuses de ménager leurs effets, parmi lesquels la tension d’étoffe du mini short semble tenir une place très prioritaire, pour celles- majoritaires- qui vont et viennent en vélo. De quoi faire de la bicyclette un personnage de roman. La yaourterie se situe, je n’y ai pas pris garde, rue Mazzini, face à la façade vieillie de la synagogue ancienne. Je me lève pour voir de plus près une plaque elle aussi ancienne fixée à droite du portail, fermé – pour longtemps car une affichette trilingue annonce que le lieu est en réparation « à partir du tremblement de terre de 2012 ».

Gravés dans le marbre, les noms des Ferrarais de la communauté juive déportés en 43. Une autre plaque, de l’autre côté, rappelle les évènements, le nombre total des exterminations. La découverte me bouleverse. Je marchais en touriste entre les fantômes, et je l’ignorais. Je fais des photos, les envoie à Mark, Sergi, et puis à Cécile. Je pourrais sentir un peu de gêne, à faire le paparazzi des morts, mais personne ne regarde et la patronne des yaourts bulgares a débarrassé sans même voir que je suis resté tout proche. Invisible, moi aussi.

Cependant, tous les noms du roman comme tous les noms de l’histoire sont regroupés ici, comme si quelques poignées de graine suffisaient à contenir la moisson, ou si quelques lignes d’une main crispée permettaient de fermer les avenirs. Dans le silence du marbre et les passages bruyants des vélos, quelques noms disent pour toujours le jamais de l‘absence, entre les éclats vifs des cuisses nues, sur trop de bicyclettes.

Maintenant, j’ai pris du recul pour une photo de portions élargies de la rue Mazzini, et trois filles encore en short, l’un aux couleurs du drapeau américain dont les étoiles sont ironiquement placées, se sont arrêtés devant la porte. Elles ignorent que le portail ne s’ouvre plus. Et aussi sur quelles fins sans nom se sont ouverts les vantaux pour abreuver les camions gris-verts des nazis, ce jour de 43. Elles échangent des paroles très vives, à propos de textos qu’une ou l’autre est en train de recevoir.
Pour des amis lointains voici qu’elles posent devant la façade, envoient des selfies jugés avantageux, sourires gracieux en gros plan, cambrures démesurées. Elles se prêtent les écrans de leurs smartphones, ricanent, se gaussent, renouvellent images et envois pour d’inconnus mais lourdement présents destinataires, aguicheuses et joyeuses. On peut imaginer le trouble niais et satisfait des garçons qui reçoivent ça. Le soleil a tourné, l’ombre atteint le façade de la synagogue, les selfeuses partent au milieu de leurs shorts et de l’indifférence. Pour cette première découverte de Ferrare, il y a deux mois, j’avais alors commencé une lente mais précise déambulation au cœur de l’ancien quartier médiéval, en fait l’essentiel du ghetto, son cœur jamais privé des irrigations de la mémoire que sont les remords.

On s’y perd, et le plan de ville offert par Silvia était imprimé sur du papier très friable. Plusieurs plis, et il se déchirait en morceaux d’un puzzle vite indéchiffrable, bien que la géométrie de la ville soit simpliste, un pentagone irrégulier mais net, tracé par la ligne quasiment ininterrompue des lourds remparts, espace scindé en deux, d’une part les entrelacs très illisibles des vieux quartiers, depuis l’origine romaine, d’autre part les vastes espaces ouverts, qu’organisent des avenues rectilignes, les ‘Extensions’ de la Renaissance, loties sur champs, marais, pâtures. Au centre, le château et la cathédrale, deux noyaux de la cellule, les nerfs du pouvoir et les synapses de l’esprit.

La chair sans lieu- car il et sans feu ni lieu par destination- c’est le peuple consommé pour bâtir. Et deux places qui s’enchainent pour former une apparence d’unité. Là, pendant leurs soirs d’été, se rencontrent les vieux qui stagnent en buvant du vin et les filles qui rodent en buvant des Spritz, ou en téléphonant à vélo, ou courant dans la ville nouvelle de la Renaissance. Au-delà de « La Mura », la ville-banlieue, les villes modernes, mais récentes, autrement dit : rien. Sauf une surprenante réinvention de la muraille en espace-promenade, au pied, au-dessus, vers les buissons et taillis du glacis ancien.

Toute histoire née ici, et par conséquence tout récit, s’insère dans ce plan trop net pour être honnête, ce pentagone découpé en deux, comme si la ville était un décor, un tableau de Chirico, une invention d’écrivain sud-américain des années soixante.
Ce soir-là, premier soir de premier passage, retrouvant avec soulagement le dupleix de Silvia loué rue Belfiori, et sa grille interdisant l’invasion des chats, comme pour éprouver la résistance du réel, j’avais improvisé un repas au jardin, linguine, tomates, salade, prosecco blanc dry. Après le dépliement des mèls, j’avais dicté debout des notes sur la journée, ce sont elles dont je me sers à présent, à défaut de rédiger alors le rapport de visite que d’ailleurs personne n’avait explicitement commandé. Ensuite, à la petite table rose, écouteurs dans les oreilles, j’avais lentement dîné de peu, mélange arrosé d’huile d’olive trouvée dans la cuisine et de verres bien secs de prosecco entre temps glacé au freezer, pardon, j’ai honte, mais après tout ce n’est qu’une piquette pétillante. Les messages de Paris, famille , amis, Agence, Cécile, Sergi, Mark n’exigeaient pas de réponse. J’avais trié d’un doigt pâteux quelques photos numériques, pour mon blog à diffusion restreinte. Je m’efforçais de le rédiger avec une régularité de pompier à l’entrainement, de plus en plus davantage par devoir de continuité que par plaisir de commencer, ça se mettait à ressembler à la vie banale, tout comme ce voyage.

Peu à peu, vidant à demi la bouteille, j’avais su que j’avais probablement trop bu, mais que c’était agréable, paisible, sans conséquence.
Je pouvais me sentir abrité par les feuillages du jardin, puis le portail en lourd métal, puis le fouillis des ruelles et, plus loin, La Mura. Je ne connaissais personne avec qui partager le bien-être autrement que par la constante et générale inutilité des mots. Je regardais mon jardin rose de haut. Je m’habituais.
Ensuite, j’avais voulu marcher dans les rues sombres du vieux Ferrare, gravir les terre-pleins qui relient les vias périphériques aux talus de terre tassée formant la partie inférieure de La Mura, la plus vertigineuse, la Mura de notte.

Mais un orage volumineux et bruyant pour rien m’en avait empêché. J’avais regagné le jardin trempé, (et même : j’avais regagné, trempé, le jardin) et je n’avais de nouveau croisé personne, ni logeuse ni chat.
Ainsi vont les nuits des voyageurs.

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Didier Jouault pour YDIT-Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 5/99, Chapitre 1 – fin. A SUIVRE _________________________________________________________________

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YDIT- Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 4/99, Chapitre 1 – milieu.

Avec Silvia, nous avions très vite découvert nos intérêts communs et aussi la quasi impossibilité de les partager, sauf dans notre langage à couleurs multiples : mon Italien mutilé de guère de vocabulaire, son Français datant de la Renaissance, notre Anglais barbare, et donc malentendus ramassés à la pelle, à la fois probables et acceptés, peut-être au fond la véritable condition d’un échange gratuit ? Peindre de mots la fissure du dialogue?


Elle m’avait rapidement conseillé le monastère (pour la paix de la pause), des musées (qu’elle croyait ouverts), les fameux remparts enclosant la ville dans son espace de la Renaissance. Mais tout ce qu’elle m’avait envoyé voir était chuiso/chiusa/chiuso: le monastère est en restauration provisoire pour quatre saisons ( à cause d’un prêtre roux?), la cathédrale se fige en travaux pour dix ans, depuis le « séisme de 2012 », que n’évoquait pas non plus ma version (à réviser, mais je suis précisément là pour ça) du guide français, consulté avant le départ. Toutes ces clôtures, j’aurais dû me méfier des annonces de Silvia. Mais je fais confiance à tout le monde.Quelle bêtise.

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Au début de juillet, ma façon de venir à Ferrare n’avait pas de raison propre, ou même pas de raison du tout, et comme aurait dit Aristote dans un fragment perdu de son «  Banquet, Saison 3 Épisode 5 » : « On n’a pas de mal à se mettre au lit même sans motif avouable, mais le sage reconnaît que c’est encore mieux si on le fait pour le bon motif, surtout à l’heure des agapes ». C’est un jeu de vieux potache parmi les collègues voyageurs de l’Agence : fausses citations; Sergi ( aussi Sergio) est l’un des meilleurs.
Ferrare, c’était une pure logique du parcours : un périple dans plusieurs cités-états de la Renaissance, d’abord guidé par l’habitude de rédiger des rapports sur les gens et leur lieux, par exemple Stendhal à Parme, Saint Antoine à Padoue, ce benêt galant de François 1er à Milan, l’alcoolo d’Ernest au Harris bar de Venise, par exemple. Et ce qu’ils mangent, où ils dorment, ce qu’ils visitent.Cécile me disait souvent que c’était du pur alimentaire. Pour s’inspirer. Une fois, j’avais proposé au «  Doyen », mon patron à l’Agence, qu’il me missionne pour un « Saint-Ex dans son terrier de renard » ou au moins « Modiano place de l’Etoile », mais ça ne donnait pas la touche exotique attendue. Encore, « Le Clézio au Mexique », ça aurait pu, mais le Doyen avait les hiatus en horreur : Clézio au.Oh Non !
Ici, les rues sont élargies par la canicule et mon grand pas. Tout le monde paraît marcher dans sa rue personnelle, acrobater sur son vélo, mener des courses légères pour traverser sans regarder ni tomber les rues pavées de pierres rondes, dures pour le passant. Dans le soleil, aujourd’hui comme hier, des fantômes de Ferrarais semblent revenus d’on ne sait quel désert de la mémoire.
Les rares promeneurs et moi faisions des visites comme jadis on aurait laissé une carte sur le guéridon de la marquise, la marquise ? Sortie à cinq heures, on s’en doutait. Marko l’a toujours dit : on ne doit pas attendre sous la marquise.

Ferrare, 1, clap de notes :
«  Sans dessein, j’entre dans le fouillis ombreux du Palais Bonacossi, où je reste l’unique visiteur de trois ou quatre salles qui ne présentent que des vieilleries mal mises en scène.

Les vieilles gardiennes, fatiguées, tentent de suivre ma déambulation qu’elles doivent trouver trop lente, je maraude, je joue à la marelle avec les taches d’ombre, j’évite les lignes séparant au sol les carreaux blancs et les noirs, mes vieilles suiveuses abandonnent, et me voilà seul avec les œuvres oubliées dans les salles. Je prends quelques photos, avec le retardateur : je me pose en moderne compagnon d’un buste de cardinal, sur la joue marbrée de qui je dépose un ironique baiser, à l’époque on pouvait embrasser qui on voulait, je me joue en chroniqueur mondain et bien payé croquant d’une plume avide les détours d’un tableau méconnu, et qui va le rester. Un peu ridicule, comme souvent, si l’on fait son juvénile.

Poser, passe encore, mais filmer à cet âge !
Sur le livre d’or, au comptoir d’accueil, j’écris trois lignes. Plus tard, je posterai ici  » J’écris Ferrare ». On n’est jamais si bien surpris que par soi-même. Quel que soit le support, j’écris trois lignes, c’est un manie (ou un devoir ?). Je signale une probable erreur de datation dans l’un des cartons de la ‘salle romaine’, et congratule sincèrement les trois gardiennes, pour leur discrétion. On me poursuivrait, il faudrait qu’elles me décrivissent, nul témoignage ne tiendrait le coup, serait-ce un coup bas porté par les hommes des troupes spéciales. En sortant, je gaspille du temps et des images pour enregistrer des photos qui doivent servir à un projet d’Oubli, depuis abandonné ( cf.saison 1)

Dans le musée vide je forme l’écho d’une ombre en cours d’effacement : c’est ma légèreté.
Plus tard, je visite maintenant le Pallazio di Marfisa d’Este, un « exemple éloquent d’une résidence seigneuriale XVIème. », plus nul et plat en commentaire, difficile. La gardienne interrompt ses mots croisés, la caissière le tricot rouge et noir entrepris, dirait-on, depuis le début d’un odyssée hors d’âge. Ici encore, la surveillance combine le vague et l’interrompu, autant dire l’impromptu et le naze, on croirait un dialogue sur Facebook. A vrai dire, il n’y a rien à regarder, sauf des croûtes usées sur des murs un peu traversés de failles encore discrètes, des meubles effondrés interdits d’accès par une corde rouge effilochée. Dehors, u faux cinéma de verdure, dédoublé par le soleil.

J’ai payé deux euros, tarif ‘sénior’. Comme dirait Cidalia, c’est pas cher payé de l’heure. Je laisse un message aimable, confiant dans l‘avenir, ce qui est bien le moins dans un musée historique. Non ?
Sortant du palais, j’entends les sons caractéristiques d’un court de tennis, qui doit jouxter le jardin, où une belle loge XVIème abrite trois bustes et cinq minutes de fraîcheur. Une clôture, treillis métalliques et lauriers bicolores, permet à peine d’apercevoir le terrain de l’autre côté, les silhouettes rose et blanc s’obstinant à frapper la balle jaune qui, par instants, semble venir s’écraser en étoile sur leur poitrine, symbole, coup raté. C’est cela, pourtant, le tic-toc des balles, qui fait flotter sur ma mémoire un peu amoindrie catégorie dentelle, des lambeaux de souvenir de ce roman italien lu il y a au moins quarante ans. Par le i Phone, j’envoie à mes collègues Cécile et Sergi, puis à Mark aussi, ce que l’objectif peut saisir de l’espace, dont je décide qu’il doit être ce tennis dans «  Le jardin des Finzi-Contini » le club d’où le héros se fait exclure par les nouvelles lois dites ‘raciales’, dans une période que je détermine mal, vers 1935 ? Décidément ma culture de l’Italie est lacunaire. C’est ma légèreté.


Des fantômes agiles parcourent en sautant un terrain sorti d’un roman.


On va pas en faire une histoire ? Mark, par un texto rigolard, répond que je suis pourtant connu pour ma capacité à faire des histoires ( plus ou moins lisibles)avec n’importe quoi.
Je ne me souviens que du propos central du « Jardin », Cécile sait mon peu de mémoire, et surtout – bien sûr- qu’il décrivait la montée de l’antisémitisme dans un régime certes fasciste mais jusqu’alors pour l’essentiel préservé de cette terreur supplémentaire. Sergi s’émeut souvent des frères Italiens.

Je me promets d’approfondir.

Mais il fait encore très chaud dans la loge, qui manque d’air.

C’est l’heure de la terrasse.

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Didier JOUAULT pour YDIT Le Jardin de Giorgio Bassani, Episode 4/95, Chapitre 1 milieu, A SUIVRE …mais pas d’urgence !

Encore cette fois, vous avez gagné ces bons points de la lecture que sont les images. C’est du travail, je m’en mêle et m’emmêle. Au moins, vous avez pu lire les formes des personnages -les vrais ( Ferrare, Silvia) les faux.

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YDIT-Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 3/99, Chapitre 1, début.

Ma mémoire un peu amoindrie, catégorie dentelle

Chapitre 1 – (DÉBUT)

Ma mémoire un peu amoindrie, catégorie dentelle.

Trois mois plus tôt, la collègue Cécile m’avait envoyé un message lors d’un passage à Vérone où elle devait animer un workshop sud-européen sur les migrations.Cécile œuvre toujours beaucoup, en free-lance : elle n’apprécie pas trop l’Agence.
Ensuite, parce que j’écoute toujours les conseils, j’avais passé des heures à tenter de combiner les itinéraires.
Finalement, je ne suis pas allé à Vérone. A la place ( et bien que j’aie désormais tout mon temps, je suis en retraite), je voulais revoir Parme et Padoue, humer l’acre canal et la peau huilée des touristes au bord des arcades, remettre les pieds sur les ombres tracées ici quarante ans plus tôt.

Et je suis passé par Ferrare.

On dirait une chanson de Brel- mais qui se souvient de Brel et de Vesoul ?
La ville de Ferrare a été une île dans le complexe réseau du delta du Pô, et j’avoue une sorte de passion silencieuse (et pas muette) pour les réseaux. Au fil du temps, on a progressivement déplacé les cours de maigres bras de fleuve pour créer une cité à présent ligotée par ses remparts. Ici, on dit La Mura, sur les panneaux indicateurs, et dans les livres de Giorgio Bassani. Je ne connaissais Bassani que par un souvenir très lacunaire.
C’était la première fois que je venais à Ferrare. Pas de taxi à la gare. La fois d’après non plus, il n’y aura pas de taxi. C’est à cause du plan de la ville : ruelles impraticable du centre médiéval, espaces inhabités de la ville Renaissance. J’avais comme souvent mal estimé les distances. Mais je ne regrette jamais de marcher dans les villes.
A l’arrivée, j’avais tout de suite été séduit par le jardin rose de la rue Belfiori, 33B, réellement plus vaste et plus rose que sur la photo. Depuis ce jour, j’écris toujours Belfiori au lieu de Belfiore, c’est ma façon de tricher. Il faudrait que j’apprenne mieux l’Italien. Silvia, pour cette première fois, m’avait expliqué le duplex, la grille à fermer pour empêcher les chats, ils se glissent sous le lit du premier puis on ne peut plus les récupérer, une véritable horde, aussi la manette du gaz, et laissé les gâteaux, les yaourts, le jus de fruits : je saurai ensuite que ces offrandes d’accueil sont des traces de solitude.

J’avais trainé dans le jardin, gâché du temps. A mon âge, c’est drôle : loisir de perdre du temps, et cependant chaque année qui passe est bien davantage la dernière que naguère…Tralalère ?

Tout au long du séjour, les odeurs de tilleul et de jasmin vieilli ou la couleur du jardin, 33B rue Belfiori, formeront (ont formé, formaient, forment, va t’y retrouver avec les modalités du temps) la toile de fond des surprises. Sur scène, sous la poursuite, l’hôtesse, Silvia, des vélos, un guide, des passantes, les ombres des fantômes.undefined
Fils rouges pour trame narrative un peu trop vert-de-gris : un écrivain célèbre mort depuis vingt ans, et un string noir allaient devenir, mais je l’ignorais, des marqueurs du voyage. Et moi, dans le jardin, debout, dictant quelques notes près du IPhone. Qui va lire ? Marko le Savant?

A nous quatre, on nous appelait parfois les …Non, le surnom a disparu.

Pour le premier passage, il y a deux mois, j’étais resté deux jours ici, trop peu. A l’époque, j’avais préparé avec soin les visites, assis- déjà- sur un banc des remparts, vaste esplanade en hauteur, ‘La Mura’ comme l’indiquent ici les panneaux signalétiques, par endroits profus, ailleurs ambigus, c’est aussi net qu’un parcours de Zazie dans le métro, ou les pas dans les pas de ce bon vieux Joyce dans Dublin.

Joyce à Dublin me rappelle une fois encore le quatrième ( par ordre d’apparition : Sergi). undefined

C’est ainsi que, promenant mon envie de soleil au milieu de la rue, j’avais repéré une flèche pour « La maison de Giorgio Bassani », en Italien on l’écrit presque pareil, en tout cas, j’avais compris, malgré mon usage déplorable des langues, hormis le Parisien, tendance vingtième ( le siècle et l’arrondissement). Au cœur d’une ville que je découvrais, malicieuse dans sa topographie, je n’avais pourtant jamais pu trouver quoi que ce fût.

A cette époque peu importait : sur Ferrare je n’avais en tête que la mémoire, là aussi très imprécise ( c’est l’âge ! ), d’un roman autour d’un jardin, avec des noms en i, des tennis, l’exclusion. Et aucune raison de me compliquer le banal, de me fragmenter le serein, de m’inoculer une rage de chercheur perdu ou d’amoureux débotté, finies les obligations, ne restaient que des choix.

On en profite ! J’aime les parodies, et Audiard autant que Mangeclous.
J’avais donc choisi de laisser tomber. C’est comme (et surtout à Ferrare) s’il fallait suivre les ombres en short de chaque touriste à vélo, la déambulation devient zigzag, le passant se demande si vous n’avez pas un peu déjà beaucoup bu, dès le matin. A bientôt soixante-dix ans, on pourrait se le reprocher. Casa Bassani, hop, classé chuisa, surtout que des jardins, ça manque pas, en Italie.
J’avais ensuite voulu visiter le palais Schifanio. Le musée, le plus grand de la province, était chiuso, pour d’infinis travaux, à la suite du « tremblement de terre » que chaque affiche ici (sur la cathédrale, chuisa, sur la synagogue, chuisa) paraissait évoquer ainsi qu’une évidence, et dont j’ignorais tout. A Ferrare, tout est fermé, fermable, friable, sauf La Mura. On n’arrive jamais facilement à pénétrer nulle part, on apprend ça ici.

Silvia– très à l’aise dans le rôle de La Bonne Hôtesse, m’avait indiqué le petit passage prenant dans la rue voisine, j’avais trouvé le jardin à plantations désordonnées et tables de pique-nique démesurées. Il accueillait un client unique : moi. Mais ça ne me dérange pas de dialoguer avec moi, même si souvent je m’agace et me fatigue : trop de dérapage dans le langage, d’usage du nuage. Le patron, jovial malgré la solitude, un type dans mon genre sans doute, avait eu envie de bavarder en m’apportant le ristretto. Je m’étais donc résigné à ne pas tenter de partir avec la tasse, bien qu’elle portât le monogramme du musée, bonne prise « de terre et de mer » comme ils écrivent ici, un peu partout, fiers de leurs marécages d’origine. Chez moi, Edith et les filles (Édith seule à présent) se moquent de ma collection un peu plus stupide que déplacée, trois étagères de tasses à ristretto, toutes munies de leur logo unique, de préférence prestigieux, villes de voyages. D’accord, tout ça ne simplifie pas le ménage, mais Cidalia ( trois heures trois fois par semaine, 18 euros de l’heure, tarif parisien ) s’est habituée.Cidalia n’est pas la Céleste-qui-comprend-et-accepte-tout, mais c’est juste aussi que je ne suis pas Marcel-que-ses-notes-c’est-cinq-mille pages. Donc oublions ces deux-là. Moi : des mots dans le iPhone lors de mes passages et visites, puis – hop- une petite notice par ci par là. Cidalia, depuis que je suis à la retraite et que je travaille un peu à la maison, me voir tapoter en continu sur le clavier, presqu’inspiré (j’ai toujours été assez bon menteur ), ça la fascine.C’est bien la seule.


Dès le quatrième ristretto, je suis en état quasi second, la tremblote généralisée, en main le plan de ville comme une feuille de sassafras un soir de tornade, la déambulation devient zigzag.

A force de regarder le GPS, la ville prend sa couleur de brouille

A bientôt soixante-dix ans, on pourrait se le reprocher, bis.
Lors de mon premier passage à Ferrare, Silvia disait : «  Faites comme chez vous ». J’aurais eu peine à décrire l’hôtesse, l’entrevue avait été brève, efficace, directe. A présent, au terme d’un second séjour dans son duplex rue Belfiori ce serait plus facile. Mais à quoi bon décrire un personnage fugace? A peine le temps d’y penser, il est passé, dépassé : mauvais placement. De plus, pourquoi raconter si tôt le plus tard de notre histoire à Ferrare, non, même si on l’a pensé, le «  A Ferrare, le fait rare fait rage et ferraille » ne sera pas le titre de mon papier, même si les destinataires de mes rapports s’amusent de ma façon très parisienne (et pas au tarif de 18 euros) d’encanailler la titraille. « C’est l’expérience mon petit !« 

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Didier Jouault pour Ydit Le Jardin de Giorgio Bassani, Chapitre 1, début. A suivre

(Mais, attention, encore 89 séquences, n’espérez pas un tel déploiement iconographique à chaque fois !)

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YDIT-Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 2/99, Deux pages pour pousser la porte du récit – seconde page, de jour, présentation.

Dans la rue, aussi- comme dans les peurs et les tenailles du désir refermées sur l’avenir – la confusion s’est installée par endroits.
Au retour de la boutique à vins, jamais fermée pendant le blocus, sur le trottoir, s’ajoutent sous mes pas les témoignages d’une crise plus intime ( ou que provoque la peur de ne pas savoir ?). Je butte sur deux sacs poubelle de chambre d’hôpital, détournés – ou portés ici comme des bois flottés dans le ruisseau urbain. Les débris de vivre dépassent : lettres mouillées irisées par les pleurs ou les perfusions, coins de tickets d’entrée à présent pour nulle part, sans doute.

De la boite jaune- qui porte l’étiquette N° 73 San Diego, Old Town, cimétière marin, 08/83– les diapos sont sorties sous le choc de l’abandon. Un petit carré noir et blanc, festonné, tient le rôle de vigie provocante. Avec mes gants, je le ramasse – dans une grande délicatesse.

Quatre jours plus tard, fin de quarantaine, la photo ancienne, sans lieu ni date, s’installe à droite du bureau, près des clés et du flacon de gel hydroalcoolique. Ensuite, en cet instant de maintenant, elle pénètre dans le flux serein de « YDIT-Suit », soixante-cinq séquences programmées dont la dernière pour le 31 décembre 2020. Je décide de le nommer Narrateur. On a bien le temps de faire connaissance.

Puis, j’ajoute- à peu près telle quelle- la « page de présentation » que demande tout éditeur. Elle accompagnait la compagnie perdue des tapuscrits ( cf. »Soumettre FERRARE ») :


Quelques mots sur « Le Jardin de Giorgio Bassani », de Didier Jouault.
Le narrateur est désormais à la retraite, mais continue à voyager pour-on le devine- contribuer à l’écriture d’ouvrages. En début d’été, il redécouvre FERRARE. S’y imposent les discrètes mais fortes traces de lecture, les bruits du tennis dans «  Le jardin des Finzi-Contini », l’écho de la Renaissance dont la ville fut l’un des fleurons, et des Résistances (au fascisme italien et ses lois «  raciales » en 38-43). L’écrivain Bassani en a été l’un des acteurs, et des victimes. Le voyageur habite le Bnb de Silvia, l’accorte hôtesse. Il découvre aussi qu’un duc, ici, fin du XVème siècle, accueillit à bras ouverts les Juifs exclus d’Espagne. La ville en porte de nombreux témoignages, dépassés dirait-on, oubliés. Intéressé, troublé, il veut en savoir davantage, interroger les mémoires et l’Histoire. Interroger les forces noires de l’oubli, traverser les pénombres volontaires. Mais il ne parvient pas à trouver la maison de Bassani (et son jardin), ni même à visiter le cimetière juif. Echec.
Deux mois plus tard, le voyageur revient, sous prétexte de «  notices » à rédiger. Il séjourne d’abord à Modène et Mantoue, et le roman raconte les histoires des deux hôtesses de BnB, Stéfania, Erika. Elles forment deux figures opposées par leurs âges et leurs destins : années de plomb, années des argents faciles. Dans ces villes, de visites en errances, de musées en galeries d’art, le narrateur cherche et trouve, plus ou moins en se trompant, les échos de ce qui devient le thème central : «  Renaissance et Résistances » . Où en sommes- nous de nos chemins ? Encore en Renaissance ? Toujours en Résistance ? Ou bien ne reste-t-il que des fantômes à vélo, un peu vainement troussés dans le short mouillé? Qu’en dit la mémoire ?
A Ferrare, il retrouve le BnB, fréquente Néro, un surprenant guide connaissant les histoires sombres et des connivences de la ville ancienne, et parcourt en tous sens les ruelles du ghetto. Bonheur d’être un moment de la canicule. On y voit des touristes, des filles en short et à vélo -que Bassani célébrait déjà- des plaques commémoratives : antifascistes mitraillés ; culture et déportation des Juifs. Peu à peu, lisant l’œuvre et traversant des lieux (dont le jadis célèbre tennis ) le voyageur fait de Bassani un personnage de roman. Il invente des épisodes de vie, et- par divers subterfuges- raconte à sa façon trompeuse deux des principales nouvelles de Bassani. L’une décrit une exécution par les fascises en 43. L’autre évoque le retour d’un déporté juif plutôt gênant, car on le croyait mort.
Le narrateur se perd, mais rencontre Silvia ? Surtout, il cherche obstinément la maison de Bassani, pour en creuser (cultiver ?) le jardin secret. Les verra-t-il avant de quitter la ville, Silvia, le BnB  du 33B rue Belfiori, dévoilant ainsi tout ce qui fut caché, dans l’action de Bassani, et de son temps, un peu comme on dévoile une plaque commémorative rue Mazzini ?
L’errance joyeuse, les rencontres attendries, les diners avec Silvia ou Néro, les figures du festival de rues sont les autres personnages d’un roman qui se veut léger pour des sujets graves, on ne se refait pas. Le narrateur, en effet, songe qu’à bientôt 70 ans et dans son monde parisien, il n’a plus de temps à perdre pour se souvenir-et pour rédiger ses fameuses «  notices », en buvant des expressos sur les terrasses.
Bien entendu, tout ceci, écrit avant la « crise sanitaire », terminé début janvier 2020, prend ou perd son sens. Ainsi va la vie.


Un Narrateur. Une présentation. Un programme. Dix-neuf pas vers mon

« Jardin de Giorgio Bassani. »: nous y voila.


Didier Jouault pour YDIT-Suit, épisode 2/95, à suivre..

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