Avec Silvia, nous avions très vite découvert nos intérêts communs et aussi la quasi impossibilité de les partager, sauf dans notre langage à couleurs multiples : mon Italien mutilé de guère de vocabulaire, son Français datant de la Renaissance, notre Anglais barbare, et donc malentendus ramassés à la pelle, à la fois probables et acceptés, peut-être au fond la véritable condition d’un échange gratuit ? Peindre de mots la fissure du dialogue? 



Elle m’avait rapidement conseillé le monastère (pour la paix de la pause), des musées (qu’elle croyait ouverts), les fameux remparts enclosant la ville dans son espace de la Renaissance. Mais tout ce qu’elle m’avait envoyé voir était chuiso/chiusa/chiuso: le monastère est en restauration provisoire pour quatre saisons ( à cause d’un prêtre roux?), la cathédrale se fige en travaux pour dix ans, depuis le « séisme de 2012 », que n’évoquait pas non plus ma version (à réviser, mais je suis précisément là pour ça) du guide français, consulté avant le départ. Toutes ces clôtures, j’aurais dû me méfier des annonces de Silvia. Mais je fais confiance à tout le monde.Quelle bêtise.



Au début de juillet, ma façon de venir à Ferrare n’avait pas de raison propre, ou même pas de raison du tout, et comme aurait dit Aristote dans un fragment perdu de son « Banquet, Saison 3 Épisode 5 » : « On n’a pas de mal à se mettre au lit même sans motif avouable, mais le sage reconnaît que c’est encore mieux si on le fait pour le bon motif, surtout à l’heure des agapes ». C’est un jeu de vieux potache parmi les collègues voyageurs de l’Agence : fausses citations; Sergi ( aussi Sergio) est l’un des meilleurs.
Ferrare, c’était une pure logique du parcours : un périple dans plusieurs cités-états de la Renaissance, d’abord guidé par l’habitude de rédiger des rapports sur les gens et leur lieux, par exemple Stendhal à Parme, Saint Antoine à Padoue, ce benêt galant de François 1er à Milan, l’alcoolo d’Ernest au Harris bar de Venise, par exemple. Et ce qu’ils mangent, où ils dorment, ce qu’ils visitent.Cécile me disait souvent que c’était du pur alimentaire. Pour s’inspirer. Une fois, j’avais proposé au « Doyen », mon patron à l’Agence, qu’il me missionne pour un « Saint-Ex dans son terrier de renard » ou au moins « Modiano place de l’Etoile », mais ça ne donnait pas la touche exotique attendue. Encore, « Le Clézio au Mexique », ça aurait pu, mais le Doyen avait les hiatus en horreur : Clézio au.Oh Non !
Ici, les rues sont élargies par la canicule et mon grand pas.
Tout le monde paraît marcher dans sa rue personnelle, acrobater sur son vélo, mener des courses légères pour traverser sans regarder ni tomber les rues pavées de pierres rondes, dures pour le passant. Dans le soleil, aujourd’hui comme hier, des fantômes de Ferrarais semblent revenus d’on ne sait quel désert de la mémoire.


Les rares promeneurs et moi faisions des visites comme jadis on aurait laissé une carte sur le guéridon de la marquise, la marquise ? Sortie à cinq heures, on s’en doutait. Marko l’a toujours dit : on ne doit pas attendre sous la marquise.
Ferrare, 1, clap de notes :
« Sans dessein, j’entre dans le fouillis ombreux du Palais Bonacossi, où je reste l’unique visiteur de trois ou quatre salles qui ne présentent que des vieilleries mal mises en scène.
Les vieilles gardiennes, fatiguées, tentent de suivre ma déambulation qu’elles doivent trouver trop lente, je maraude, je joue à la marelle avec les taches d’ombre, j’évite les lignes séparant au sol les carreaux blancs et les noirs, mes vieilles suiveuses abandonnent, et me voilà seul avec les œuvres oubliées dans les salles. Je prends quelques photos, avec le retardateur : je me pose en moderne compagnon d’un buste de cardinal, sur la joue marbrée de qui je dépose un ironique baiser, à l’époque on pouvait embrasser qui on voulait, je me joue en chroniqueur mondain et bien payé croquant d’une plume avide les détours d’un tableau méconnu, et qui va le rester. Un peu ridicule, comme souvent, si l’on fait son juvénile.

Poser, passe encore, mais filmer à cet âge !
Sur le livre d’or, au comptoir d’accueil, j’écris trois lignes. Plus tard, je posterai ici » J’écris Ferrare ». On n’est jamais si bien surpris que par soi-même. Quel que soit le support, j’écris trois lignes, c’est un manie (ou un devoir ?). Je signale une probable erreur de datation dans l’un des cartons de la ‘salle romaine’, et congratule sincèrement les trois gardiennes, pour leur discrétion. On me poursuivrait, il faudrait qu’elles me décrivissent, nul témoignage ne tiendrait le coup, serait-ce un coup bas porté par les hommes des troupes spéciales. En sortant, je gaspille du temps et des images pour enregistrer des photos qui doivent servir à un projet d’Oubli, depuis abandonné ( cf.saison 1)



Dans le musée vide je forme l’écho d’une ombre en cours d’effacement : c’est ma légèreté.
Plus tard, je visite maintenant le Pallazio di Marfisa d’Este, un « exemple éloquent d’une résidence seigneuriale XVIème. », plus nul et plat en commentaire, difficile. La gardienne interrompt ses mots croisés, la caissière le tricot rouge et noir entrepris, dirait-on, depuis le début d’un odyssée hors d’âge. Ici encore, la surveillance combine le vague et l’interrompu, autant dire l’impromptu et le naze, on croirait un dialogue sur Facebook.
A vrai dire, il n’y a rien à regarder, sauf des croûtes usées sur des murs un peu traversés de failles encore discrètes, des meubles effondrés interdits d’accès par une corde rouge effilochée. Dehors, u faux cinéma de verdure, dédoublé par le soleil.
J’ai payé deux euros, tarif ‘sénior’. Comme dirait Cidalia, c’est pas cher payé de l’heure. Je laisse un message aimable, confiant dans l‘avenir, ce qui est bien le moins dans un musée historique. Non ?
Sortant du palais, j’entends les sons caractéristiques d’un court de tennis, qui doit jouxter le jardin, où une belle loge XVIème abrite trois bustes et cinq minutes de fraîcheur. Une clôture, treillis métalliques et lauriers bicolores, permet à peine d’apercevoir le terrain de l’autre côté, les silhouettes rose et blanc s’obstinant à frapper la balle jaune qui, par instants, semble venir s’écraser en étoile sur leur poitrine, symbole, coup raté.
C’est cela, pourtant, le tic-toc des balles, qui fait flotter sur ma mémoire un peu amoindrie catégorie dentelle, des lambeaux de souvenir de ce roman italien lu il y a au moins quarante ans. Par le i Phone, j’envoie à mes collègues Cécile et Sergi, puis à Mark aussi, ce que l’objectif peut saisir de l’espace, dont je décide qu’il doit être ce tennis dans « Le jardin des Finzi-Contini » le club d’où le héros se fait exclure par les nouvelles lois dites ‘raciales’, dans une période que je détermine mal, vers 1935 ?
Décidément ma culture de l’Italie est lacunaire. C’est ma légèreté.
Des fantômes agiles parcourent en sautant un terrain sorti d’un roman.
On va pas en faire une histoire ? Mark, par un texto rigolard, répond que je suis pourtant connu pour ma capacité à faire des histoires ( plus ou moins lisibles)avec n’importe quoi.
Je ne me souviens que du propos central du « Jardin », Cécile sait mon peu de mémoire, et surtout – bien sûr- qu’il décrivait la montée de l’antisémitisme dans un régime certes fasciste mais jusqu’alors pour l’essentiel préservé de cette terreur supplémentaire. Sergi s’émeut souvent des frères Italiens.
Je me promets d’approfondir.
Mais il fait encore très chaud dans la loge, qui manque d’air.
C’est l’heure de la terrasse.
____________________________________________________________________
Didier JOUAULT pour YDIT Le Jardin de Giorgio Bassani, Episode 4/95, Chapitre 1 milieu, A SUIVRE …mais pas d’urgence !
Encore cette fois, vous avez gagné ces bons points de la lecture que sont les images. C’est du travail, je m’en mêle et m’emmêle. Au moins, vous avez pu lire les formes des personnages -les vrais ( Ferrare, Silvia) les faux.