YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 15/99, Chapitre 5 – début .

Chapitre 5

Modène, ce moment de l’errance où l’agacement l’a emporté sur l’amusement…

Je rêve de Ferrare, son jardin, ses secrets, le ghetto, le Bassani, mon Giorgio ignorant de ma familiarité posthume et je me disperse dans le rêve, c’est agréable de se perdre en chemin.

A Modène, la ville de Stéfania, les voitures camouflées de la force « Ville paisible », imitées du « Vigipirate » français, s’exposent par endroits au milieu des touristes, comme de grosses tortues qu’une vague molle, un matin, aurait échouées près des paillotes à barbecue. Le plus souvent, on les voit aux carrefours près des cathédrales, des monuments mémoriels. Garibaldi tient la corde, Mazzini sur les talons, pour leur course dans l’histoire de ce pays. On voit maintenant que l’armée protège la mémoire ? Que les jeeps conduites par des soldates fréquentent l’érection du souvenir?

la patrouille au pied du monument Garibaldi

La patrouille au bas du clocher


A Ferrare, il n’y a pas, dirait-on, de forces de l’ordre. La ville du dedans et sa « Mura » forment un univers déjà fortement contrôlé en lui-même : passants et touristes, commerçants et vieux en shorts, serveurs pour terrasses pleines et gardiennes de musées vides, pentagone bien tracé : pas de place pour la mauvaise surprise, de lièvre agile dans un potager bien tenu. De très rares voitures de la police municipale, modèle Fiat 500 de collection, transportent en rond deux fonctionnaires usés de canicule et qui paraissent toujours trop grands pour leur siège.
Ferrare toujours a été une ville paisible, Giorgio Bassani raconte ses torpeurs, ses mutismes mutins, sa somnolence sans cauchemars ni ristretto ni Théralène, et ses réveils sans bouche sèche : ici le fascisme mussolinien paraissait semblait-il familier comme une balade d’amoureux sur les remparts, à peine plus menaçant que le passage d’un prêtre sur son vélo noir, va-t-il se prendre les pieds dans la soutane ? Ou relire Savonarole, enfant de la ville ?


Hier soir, à Modène, ou pour dire plus vrai : très tôt ce matin, il était tout de même trop tard pour raconter mon détail de l’errance, et j‘ai fermé le bloc-notes sur lequel je prends mes notes de voyage et de mission, depuis vingt ans, quand la batterie ou les caprices de l’iPhone gèlent mes paroles. Hier soir, quittant le restaurant-devantures maquillées de brouillard- j’ai suivi le pire des itinéraires, avec un réel agacement, car tant de marche au milieu de tant de nuit, si peu de lumière pour une pénombre, une sourde fatigue de l’intelligence à force d’être bousculée par l’imprévoyance, à bientôt soixante-dix ans, on devrait avoir appris à sortir autrement que pour se perdre.

On attend davantage de fraternité, qu’un groupe d’amis vous englobe dans son dessin de chemin-sût et fort. Celui du plusieurs.

Military Personnel Parades on Road
photo Carmen Attal pour Pixels, merci


Moi, je marche dans la vie de la ville, et la ville qu’est la vie, sa gare ouverte dans la clôture des remparts, je parcours les en-ronds de l’espace comme le font les hommes depuis qu’ils sont issus du marécage.
Sortir, passe encore, mais marcher à cet âge.

Ma capacité à faire l’étourdi agaçait un peu Le Doyen, mon patron, bien qu’il ait été à chaque fois contraint de le reconnaître : je m’en étais finalement bien sorti par d’acrobatiques improvisations, et je revenais avec des notices très dodues dans mes filets, et de temps en temps du gros poisson. Ou un dodu dindon, dit-on.

A présent, Le Doyen est mort, on le regrette (et peut-être lui aussi, bien qu’il parût las en fin de mandat) accident de pirogue vers Saint Laurent du Maroni, paix à l’âme du crocodile ayant opéré la dernière transmutation. Ya pire, le Doyen était bien nourri, rien que du Bio de chez Bio C bon, c’était bien payé, Doyen.
Et moi, de nouveau, ce matin, je ripatonne dans Modène, mal éveillé de mal endormi,c’est dur à suivre la construction des voyages, loin du centre à la recherche d’un petit déjeuner, mais dans le Sahara qu’est le quartier de Stéfania, rien, pas un bar ristretto/brioche. Boutiques : «  Tutto meta prezzo », ça tombe plutôt bien, je voulais m’acheter des bottines. Si l’agence me solde mes honoraires de consultant.
La sereine lucidité qu’apporte le réveil après cette nuit trop courte m’invite à parcourir dans le jour les croisements trompeurs de la nuit. J’ai de vieux compagnons, à l’Agence, parmi les plus gradés, qui aiment cette devise commune : Savoir/Comprendre/Agir, bon viatique pour réintégrer des lumières dans l’obscur.

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Didier Jouault pour :YDIT-suit : « Le Jardin de Giorgio Bassani », Modène, ce moment de l’errance où l’agacement l’a emporté sur l’amusement…épisode 15/99, Chapitre 5 – début . A suivre.

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