Je peux reprendre ma route vers le chemin du jardin
Enfin, après ce jour sec, la pluie survient. Certains de mes vieux compagnons, quand il pleut, se mettent à couvert, au secret, se taisent. Moi, je marche volontiers sous un peu de pluie. Sans plan ni GPS, d’un seul trajet sans dérive, je rejoins le lit loué (loué soit le lit !) de Stéfania, qui dort, ou prépare des avenirs incertains, avec et chez la voisine Géronima.Ou qui veille, un bol posé contre le mur mitoyen, comme dans une BD d’avant « Le bureau des légendes » -que j’ai trop regardé.
Dans la nuit qu’altère l’excès de soleil diurne, des images de Ferrare surgissent. Elles sont marquées par le mensonge que le rêve ajoute au souvenir. Ce sont de faux semblants où Ferrare ressemblerait à une photo de 1886 décrite par Giorgio Bassani dans « La promenade avant dîner ». Réveillé, fatigué, je lis quelques pages de Bassani, qui est parfois venu à Modène, au moins à partir de 1938, pour son activité clandestine d’opposant au fascisme, qui apparaît (écrit la notice) surtout à partir de la promulgation de lois raciales, qui le poussent à un engagement jusque-là moins perceptible, peut-être, et alors ?
Je regarderai si le nom de la famille qui l’accueillait à Modène, pour son activité d’opposant, est -hélas-présente sur les panneaux des martyrs, à Ferrare, au Musée de la résistance: Famille RAGGMIAMI.
Au matin, levé tôt, car le jour se nourrit d’orages.


Je marche sous les gouttes trop fortes cette fois, traverse sans m’arrêter ce qui fut l’ancien ghetto, pour passer une heure au palais ducal. Laid et massif, il est fermé,encore fermé, encore une promesse non tenue par le guide, mais tous les guides de voyage sont trompeurs, les informations fugitives. Sur une place minuscule, encombrée de voitures qui ne permettent de prendre aucun recul, le Monumento ai patrioti de 1821/22 est une sorte de bronze figurant la liberté, désarticulée dans le combat. La pluie masque toutes les formes.
Je sais maintenant que Mazzini a été fondateur, vers ces années-là, en 1831 pour être précis, d’une société secrète, encore une, on se croirait dans Da Vinci Code. Surtout, et je dois m’en souvenir lorsque j’arpenterai si souvent la rue Mazzini de Ferrare, il a été le meneur ( comme disaient les cardinaux) de la Résistance à Rome contre les troupes d’Oudinot, envoyées par Badinguet aussi nommé Louis-Napoléon (pas déjà « III ») afin de rétablir le pouvoir temporel dil Papa, non mais de quoi je m’emmêle, pas encore Empereur et déjà si néfaste.
Le projet de la « Société Secrète » dudit Mazzini comportait l’engagement de s’opposer à toutes les oppressions civiles, religieuses et militaires, ça fait du boulot, et la tâche n’est pas achevée! C’est mon rôle de rédiger des notices -pour on ne sait plus qui.

Bassani, plus tard, pourra prendre le dernier train pour Rome avant la rafle
En train, vers enfin Ferrare, je reprends la lecture de mon vieux Bassani, ça devient mon pote comme une rencontre de voyage.
Arrivant à Mantoue, je consulte les mels pour vérifier le numéro de la rue. Il y a un message de la Ferraraise Silvia, sans intérêt.
Et aussi de Stéfania de Modène, déjà dépassée par les marées de la mémoire, pourtant. Elle s’inquiète de ce qui manquerait, de savoir si j’ai bien fermé les fenêtres du balcon, à cause de l’orage, souvent la connaissance du passé peut éloigner l’orage, mais pas cette fois, elle s’inquiète de la clé qui « accroche », et de ces petits détails par lesquels j’aurai pu être déçu de son BnB. Elle espère que j’ai trouvé les derniers voyageurs, avec un nom de ville pour tout bagage.


J’ai veillé à respecter les consignes, et j’ai remplacé le café par un paquet neuf, de bien meilleure qualité, ajouté des gâteaux frais, une bouteille de jus de fruits …Sa pauvreté discrète m’émeut encore, mais une fois de plus je ne sais que faire, sinon l’adopter ?
Ma conscience est tranquille : je peux penser à mon auteur du jour, comme il y a un plat du mois au Gourmet Burger de Ferrare, Giorgio Bassani, à son engagement dans « Parti d’action », ou plutôt je peux reprendre ma route vers le chemin du jardin, dans la maison de Giorgio Bassani.

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Didier jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 20/99, Je peux reprendre ma route vers le chemin du jardin-Chapitre 6 – fin . A suivre, le 02 aout.