YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 43/99, Chapitre 14 – début .

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Chapitre 14

L’Histoire n’est qu’un maquillage de l’absence

     Lorsque je suis revenu de mon premier périple italien, cette découverte profondément intime de la publique Ferrare, (« publique », la chose, la fille ?) j’ai dû m’acquitter rapidement d’une mission légère, acceptée en remplacement d’ARTURO, avant que, pour finir, l’été commençât. J’aime le subjonctif, son injonction différée.

     Ce n’était rien : deux ou trois jours à Tours -et Daniel, mon correspondant- a tenu avant le déjeuner à me faire visiter le musée du compagnonnage et des « Mères aubergistes ».

     Pendant le repas  sur cette place si touristique, Daniel-mon « régional »- me donnait de pénibles nouvelles : il avait été contraint de vendre la belle maison en tuffeau, où lui et quelques autres avions passé de belles soirées de travail, de bavardages, de grillades enfumant la mémoire : sa femme s’enfonçait dans les silences et les revendications, les absences et les récriminations de la maladie qui détruisait son cerveau. Fréquenter Alzheimer, c’est comme jouer aux dés avec Le Commandeur, finie la superbe du seigneur libertin, et même les valets de pique ne quittent pas la scène en criant  » Mes gages, mes gages ! » ( Mes gags? Mes gags?)

     Alzheimer tendance victimisation et agression, elle sortait, s’oubliait, portait des couches, injuriait quiconque s’approchait, fini le buffet joyeux de la simple présence double, quand on picore des grains d’existence.

     A présent, tous souvenirs aimables gommés dans la maison (les enfants, les amis), il avait acheté dans une résidence médicalisée spécialisée, espérant qu’on ne le prendrait pas lui aussi pour malade jouant la comédie de la mémoire. Il est vrai (chacun d’entre nous autres, à l’Agence, le fait) qu’il travestissait en simples détours les entrelacs complexes de son voyage, l’existence. De toute sa vie – déjà plus de soixante-dix ans – il n’avait jamais RIEN oublié. Pas une griffe, pas une douceur, pas une légèreté du ciel après l’orage un soir de marché à Port-Soudan, accroché au Bar de Flots noirs, dans une Suite à l’Hôtel Crystal...Il se souvenait de chaque phrase lue pour la compréhension des origines. Ainsi que se doit.

     Parfois, mes voyages et mes rapports, ce n’est qu’une façon polie de masquer le délabrement ou les sournoiseries de nos univers sans cesse reconstruits et perdus,  nos univers déguisés en façades de palais vieillots pour prélats replets ( les Juniors vont évoquer cette phrase devant la machine à café, sauf s’ils sont en télé-travail ), décors de pacotille. Pas la moindre amertume, cependant, on dit ça comme on dit : le temps passe, ou le vent de calme. Ou encore :  » J’ai tué six loups ».

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TOURS. Une fois mes rapports envoyés, j’ai profité des jours trop chauds dans la maison de Provence, où les filles sont venues, et nous avons pu aller ensemble visiter deux ou trois expositions de photo à Arles (hiatus!), dire tout le mal qu’on pense d’une rétrospective Vasarely à Gordes. Ensuite, nous sommes partis à deux, Edith et moi, dans une vieille maison de village louée dans les Alpes à des Hollandais débarqués ici vers 1968, mais les poutres ne sentaient ni l’herbe ni l’ail.

     L’Internet ne se laissait capter que pour des sautes capricieuses, la canicule produisait orages du soir et paresses du matin, nous revenions presqu’épuisés de longues balades en montagne, juste à temps pour un dîner de quasi-rien sur des terrasses presqu’inexistantes, et tout cela – qui était parfait- me proposait autant de prétextes solides pour ne pas fouiller mes histoires de Ferrare. Vous savez bien comme c’est facile de ramasser les prétextes à la pelle.

C’est là que j’ai décidé de me nommer Le Narrateur Spéculatif, pour rigoler de moi avec moi.IMG_3629.jpg

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En revenant de la montagne, nous sommes allés voir Mark et Naomi, à M., où il a conservé la grande maison de famille, maîtres vignerons, même après sa nomination à l’Agence de Washington. Les parents de Naomi,  elle pure américaine, eux descendants de réfugiés en 1933, viennent ici faire le parcours de la France. Le père aime aller acheter une baguette ‘tradition’ (il prononce mal, mais ça l’attendrit) et bavarder avec la fille du kiosque où il prend le New Yorker comme si c’était un billet de faveur pour l’entrée des Artistes de Ellis Island. Beaucoup d’artistes sont passé par l’île.

     Cette fois, ils ont été comme mis à l’écart, dans une autre maison (les américains de M. possèdent beaucoup de maisons) : la santé mentale de la mère – qui enseignait jadis à Yale la poésie française de la fin du Moyen Age et connaissait des centaines de vers de Charles d’Orléans- a encore subi une dégradation, précipitée comme un orage : Alzheimer propulse ses ravages avec l’imparable célérité sévère d’une torpille dans le bleu clair d’une eau désormais sans profondeur.

     L’impact a déjà eu lieu, la torpille envoie ses éclats dans le silence de la mémoire, mais on ne sait plus qu’on est en train de sombrer, de mourir sans souvenirs. Mon Giorgio a vécu cela : sa propre mère a souffert de la maladie de la mémoire. Souvent, on en souffre par l’excès.
Elle marche, mais ne se nourrit plus seule, il faut surveiller ses couches d’incontinente totale, elle ne regarde que les nuages, les nuages, longuement, longuement, les merveilleux nuages, et plus aucun nom ne résonne pour elle, pas plus Baudelaire que Charles d’Orléans.

     Pourtant son « Du Nonchaloir au Spleen, une esthétique de l’écho » avait été considéré, lors de sa publication aux Presses de Columbia University en 1989, comme un ouvrage apportant des réponses déterminantes à nombre de disputes entre universitaires. «La maladie de la mémoire est la maladie de la personne qui n’a plus rien à dire sur rien et choisit le silence », prétendait Giorgio Bassani dans une lettre (encore inédite, mais je l’ai consultée grâce à la complicité un peu douteuse de Silvia) envoyée de Venise à sa secrétaire, mais collaboratrice de toujours, et amie proche, peut-être tout à fait très proche, la célèbre Bruna Lanaro, il écrivait cela au moment de la mort de sa mère en 1987 «La maladie de la mémoire est la maladie de la personne qui n’a plus rien à dire sur rien et choisit le silence ».

     Il ne pouvait savoir que cette même maladie dévasterait à son tour sa propre intelligence et sa vivacité, à lui, le grand Giorgio Bassani, le grand Zampano de Ferrare, avec ses chaines violentées par la puissance des paroles, lui, le héros de Ferrare,opposant au fascisme et plus tard élu de la gauche modérée, lui sa mémoire du monde et de lui-même, progressivement, l’homme à la célèbre FIAT bleue, désormais le siège est vide, lentement, lentement, la torpille trouve sa route dans les méandres intérieurs, lui, pour la dernière décennie de sa propre existence enfoui dans le silence mémoriel de sa propre absence dans le miroir des paroles perdues.

     Alzheimer aussi pour toi, mon vieux G.B., pas de raison de lésiner. Pendant qu’on y est. Tout le monde y passe, beaucoup l’ignorent.


YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 43/99, Chapitre 14 – début / L’Histoire n’est qu’un maquillage de l’absence. A suivre.

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