YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 45/99, Chapitre 15 – début. Cette fois au moins on se donnera la bise du départ ?

NOTA BENE : la mise en page originelle- souvent altéree, est accessible :

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Chapitre 15

Parfois pour esquisser un rapport,
et d’autres fois pour esquiver un rapport
.

Quand j’arrivai enfin dans la vraie vie, pour la seconde fois à ce jour ( ni fantasmes ni anticipations ) (et deux fois une vie, c’est généreux) (quant à la troisième fois, la crise virale du virulent virus la diffère ou la digère) lorsque je parvins devant le portail métallique de la rue Belfiori, 33 B, le buste de Silvia dépassait de sa fenêtre au second.

La petite maison formait un escalier en L, Silvia logeait dans la partie longue, au-dessus de son vieux locataire, signor Barbinerelli, et la patte courte du L, c’était ‘mon’ duplex: lumière, calme au creux de la cour-jardin, et des commentaires fastueux laissés par les précédents voyageurs, plus ou moins truqueurs.
Depuis le bas de la rue étroite, privé de recul ( comme je le serai tout au long de mon séjour à Ferrare, d’ailleurs), je la voyais mal. A Ferrare, j’ai tout vu mal et tout tenté de faire bien. »C’est pas comme ça que ça marche, aurait dit l’ami Sergui« , un peu lointain, mais si proche.
« Ciao, je t’ouvre ».
Silvia et moi dialoguions,depuis les deux mois ou presque de mon précédent séjour, nous bavardions sur le site d’Airbnb, c’est gratuit, elle y est sensible. Mais pour ce type de voyage, l’approximatif suffit. Depuis le dernier message, elle était passée du Vous au Tu, mais rien que de banal dans la pratique italienne, on ne sait jamais très bien où on en est, bonheur des équivoques. Et quand on se retrouve au pied de la fenêtre, nos Anglais douteux mêlent le Tu et le Vous .
Descendue, Silvia me regarde : « Contente de te revoir, Le Français, vraiment, et comme tu es joli aujourd’hui ».

« Dommage qu’elle n’ait pas fait la photo« , écrira plus tard Marko, un Marko coco caustique mon Marko.
J’arrive de la gare, un peu encombré de valise et mini sac à dos. Je porte une chemise ample, à petites rayures multicolores. Avec le bronzage, l’air fatigué, on dirait une proclamation gay des années 2000. J’ai acheté la chemise, 8 ou 10 euros je crois, un dimanche, sur le quai de Seine désormais sans voitures, ou était-ce 15 euros, dans une brocante improvisée par un groupe humanitaire de trentenaires soignés, propres et bien élevés, on aurait dit le secours catholique, ou des permissionnaires dominicaux venus d’un pensionnat laïque pour attardés sociaux, il y en a plein les rues de paris, de ces gens là ( ils traversent même les confinements) mais désormais tous les bien–pensants se ressemblent pour des pik-nik sur les balcons ou leurs coins de quai quiets, fument des liquides dans du plastique, et parlent un idiome moitié secours catholique moitié Virginie Despentes. C’est mieux assuré, côté avenir.


C’est là que j’ai dit à Edith, entre deux étals de nippes, mon envie de retourner à Ferrare. Pas de raison que je la surprenne. Je voyage, elle travaille, conséquence d’une petite différence d’âge, dix ans. Depuis que je ne suis plus en activité je me promène ici ou là, regardant les passantes sans souci, parfois pour esquisser un rapport, et d’autres fois pour esquiver un rapport. Esquisse/Esquive. Excuse exquise? J’aime cette langue : deux lettres SS à la place d’une V, et tu crois ou tu fuis.

Cécile, elle aussi éloignée par une mission en Autriche, me conseillerait une lecture, un livre d’où se sont enfuies des lettres disparues. Cécile me conseille toujours des livres d’aventures et d’action.

A ceux qui s’en émeuvent, car le soupçon est une émotion, je garantis que, oui, seul, sans la moindre compagnie même le soir, j’aime parcourir une liberté de mouvements dénués de contrainte, et revenir chez moi pour raconter, ou penser à des rapports. J’ai toujours passé pas mal de temps à penser à des rapports, ça distrait. Il arrive que je publie autre chose sous pseudonyme, par coquetterie, mais les papiers sont en règle, toujours, et plutôt deux fois qu’une. J’avoue que j’aime assez avoir deux noms, ce n’est troublant que pour les bureaucrates. Même la gardienne de l’immeuble s’est habituée aux deux noms. Pour les chèques de l’Agence, j’utilise toujours les noms de famille (là encore, osons une suppression d’un lettre, M, et famille sans aime devient faille.)

Sur les pavés de la cour, ombragés par les jasmins, les chèvrefeuilles, l’acacia, j’ai posé les bagages, on hésite, peu de temps, on s’étreint comme de vieux amis que rajeunissent les retrouvailles d’été. Baisers légers, main sur l’épaule, geste comme de caresse paternelle, la mienne dans son dos, prenant garde aux limites vers le bas, mais Silvia, toujours très attentive au vêtement, porte un T shirt serré, très coloré, rien en dessous, c’est habituel, on perçoit la continuité de la peau et de l’étoffe, c’est agréable.
Pas d’équivoque, toutefois, pour mon retour à Ferrare : les usages locaux savent intégrer la promiscuité des corps sans proximité des attentes. Certaines américaines, ici, sur les places, font ça très bien, immense et bruyante embrassade volubile du voyageur, « Back to Ferrara, Gorgious! », comme si un cousin revenait d’une guerre cette fois sans mort, sans désastre, sans vaincu.
On se détache vite, Silvia dit : « Te voici de nouveau ‘at home’ ». On bafouille des à peu près gratifiants sur son Eden caché dans les ombres, cette cour maquillée de couleurs, sur le temps radieux, même trop chaud, Le Français le retour. Je suis presque chez moi, rue Belfiori,33 A.

L’habitude, ça va vite, aussi vite que l’oubli, ensuite. On apprend ça dès qu’on sort de chez soi.
A l’ouverture, comme la fois d’avant, la porte fenêtre grince légèrement. Silvia dit à nouveau qu’il faudrait huiler, elle s’en occupera, plus tard, « et tu te souviens de la grille à fermer pour empêcher les chattes de se goberger sur le lit ? « Je redécouvre l’odeur de la petite pièce au rez-de-chaussée, fruits frais et vanille synthétique, bois ancien ciré parfois, livres sur les étagères, pâtisserie fraîche. Silvia me dit qu’elle m’a fait un gâteau régional, pareil pareil, mais à l’orange cette fois. Elle propose un café, ristretto serré – concept intraduisible en actes- demande si je veux de nouvelles adresses de restaurant ? Elle me conseille, « si j’aime aller un peu plus loin dans la ville, et si j’ai toujours les moyens, cette fois La Providenza, Corso Ercole d’Este, dans « l’Extension » Renaissance, tout au bout, c’est quasiment la campagne, près des bosquets de « La Mura », vers la Porte des anges, et on voit au mur des photos de célébrités, dont votre ancien président Mitterrand, ou Mastroianni, ou ce mec du « Roman de la Rose », j’ai oublié son nom, enfin ça ne rajeunit pas.« 
Il y a deux mois, à peu de jours près, j’ai tenté de dîner, seul, sur la terrasse du « Vieux ghetto», mais un groupe de touristes allemands avait occupé tout l’espace – jusqu’au regard devenu insaisissable d’une serveuse alerte, rousse et patiente dont j’ignorais alors le prénom, Julia. On la reverra .
« Veux-tu que je réserve pour toi un soir ? Mais tu ne restes que trois ou quatre nuits, c’est court, c’est dommage. »

Viendrait-elle dîner avec moi au Vieux ghetto ? Silvia dit qu’elle ne dîne jamais en compagnie des locataires, c’est un principe, façon pour elle d’être sûre qu’ils reviennent, poussés par le désir qu’elle accepte, à force. Au fait, pourquoi suis-je revenu ? Pourtant, elle connaît la réponse : « Je viens regarder le jardin de Giorgio Bassani, tu te souviens que la fois d’avant, je n’ai pas pu trouver la maison, je manquais de temps pour les labyrinthes du quartier, et j’ai voulu au moins visiter le cimetière juif, voir la fameuse tombe du Bassani, et celle des Finzi-Contini, mais c’était samedi, c’était fermé, j’avais un train tôt le lendemain matin ». Silvia se souvient que j’avais quitté de très bonne heure le jardin rose de la rue Belfiori, sans qu’on puisse se dire adieu comme il faut, elle fait une moue :

« Au moins, cette fois, on se donnera la bise du départ ?« 

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Didier JOUAULT, pour YDIT-SUIT, Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 45/99, Chapitre 15 – début / Au moins cette fois on se donnera la bise du départ ? A suivre, épisode 46, le 26 novembre, sauf mauvais coup ( mais de qui, « cette fois »?).

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