YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 47/99, Chapitre 16 – début. Le murmure séducteur de peuples faisant l’Histoire dans l’ombre des puissants.

CONSEIL QUALITE : pour apprécier la réalité de la mise en page, on peut cliquer sur :

https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12059

Chapitre 16

Le murmure séducteur de peuples faisant l’Histoire dans l’ombre des puissants

Chez Silvia, la bonne hôtesse, j’ai eu l’impression assez inattendue non pas d’une deuxième reprise dans un combat de boxe, mais d’une identique arrivée, tout juste pareille, par le même train dans la même gare, quelques années après une escapade de jeunesse, Bonjour FERRARA, et retour de flamme, Chérie me revoilà, comme si mon propre fantôme ( cette fois sans short ni vélo), ma silhouette mal dessinée de voyageur sans bagages, ou presque, vieux ou presque, encore debout, « Le Vieux Français » comme dit (je crois) Silvia,

comme si tout ce complexe mélange de mois avait été poussé dans le dos dans sa démarche de fils prodigue.
Voilà, c’est ça : on arrive pour visiter Claude, il paraît que son état empire (« Pour Claude, c’est banal », aurait pu dire Mark, mais nos jeux de mots sont rarement compris), surtout de la tête, on prétend que pour cette personne plus personne n’est reconnu, les gens sont bâtis en matière d’absence, leurs histoires ne sont que confusions, les plus aimés sont devenus des moins que rien, moins que des ombres, des va nu pied de la mémoire.

Du vent dans les tranches de Patatras.

On raconte que Claude pourrait se perdre dans ce village même, le village, où sa vie s’est installée depuis longtemps, quatorze ans précisément, la demeure familiale dont ses propres parents avaient hérité, connaissant chaque fissure du paysage et chaque effondrement discret du jardin. A présent, il arrive que le vieux Simon (« Tout cela va finir par nous bombarder dans un roman de Richard Millet« , dirait Cécile) croise la personne très lente de Claude, une simple forme qui aurait les yeux ouverts devant un regard sans nerfs, une image animée désertée par sa propre voix. On pose les images d’absence sur la margelle moussue de l’ancien lavoir ( « Plus personne n’entretient cette sorte de lieu, dans nos bourgs », regretterait Sergi), celui-là même où sa grand-mère paternelle, celle de la branche des Pythre,-qui habitait de l’autre côté du vallon-est venue passer des jours et des jours de cendres et d’eau gelée, la tête cependant préservée de l’obscur par le bavardage des femmes autour des étranges rapports qu’entretiennent l’eau et le sale, les anciennes et la vie. Ici même on pose pour les cartes postales en noir et banc envoyées depuis les couleurs ternes de l’absence. On se croirait dans l’extraordinaire long plan final de ce dialogue impassible impossible entre Depardieu et Binoche, à la fin de « Un beau soleil intérieur » de Claire Denis. Mais c’est FERRARE, XVème/XXème.

Silvia, que j’observe sans émotion, d’où revient-elle? Ses allers-retours semblent dénués de motifs sinon de raison, pas de marque d’intention ou de signe du sens hormis un filet à provisions vide, pendant un peu flasque,comme une bourse vidée en toute hâte, passages vers 14h 45 ou 16 h 20 ou 18h50, et l’on peut l’apercevoir revenant qui porte un objet solitaire et vague, vers 15h 15, ou 16h50, ou 19h 20, comme si l’une des activités de Silvia consistait à traverser le jardin rose de la rue Belfiori entre deux achats de babioles incertaines rue Saraceno, première gauche, ou même rue Mazzini, sitôt après, ruelles du ghetto éteint dans l’oubli des vivants. Ou bien une sorte de travail clandestin d’été ? Silvia tenant par intérim la caisse d’un musée désert? Silvia qui fait la plonge au Gourmet Burger?

Guide d’un château désert à l’heure de la pause ?

A l’heure de la passe ?

Par moments, passant sac à la main, elle s’enquiert des raisons pour lesquelles j’écris, semble-t-il avec lenteur, hésitation, prudence.

Je lis alors des fragments à son intention, et prends le temps de vrais vides, des silences qui forment cependant l’ouverture nécessaire pour des récits dressés comme des tables de fête, comme la garde-robe d’un chambellan chez Barnaby, d’un garde-champêtre de Lady Chatterley, d’un garde-chiourme chez Jean Valjean, d’un dialogue fringant chez Audiard, d’un roi cuirassé montant-heaume clos- le percheron qui court à la défaite, à la cécité, à la mort chez Bresson. Puis à une déplorable (c’est le moins qu’on puisse écrire) postérité.

« L’unique bonne façon de raconter une histoire, disait Platon, c’est (à part se mettre sur un lit près d’un éphèbe rosi à point) de ne pas s’arrêter aux feux rouges. Tant pis pour les points de permis perdus, de toute façon ça va ça vient, on ne meurt pas avec ses points, ni avec ses drachmes ou ses drames au fond d’un puits, autant avancer comme en Quatorze, de toute façon ils feront quand même chier avec la ciguë le moment venu. »

Silvia, ma collection de citations philosophiques arrangées ( comme il y a des rhums arrangés), ça lui plait. Sergi, Mark, Cécile, pas sûr. Ils en savent trop pour croire mes mensonges. Parfois- mais je ne la vois pas, ou pas encore, depuis la terrasse de son propre appartement au deuxième Silvia m’observe, ou regarde le silence, ou attend le mouvement de la ville. C’est le soleil. Ou la veille. A FERRARE. C’est pareil.
Aussi, porté par cette inaltérable et intemporelle sagesse, je raconte à nouveau l’à-rebours de la Renaissance, des siècles plus tard, ce siècle numéro XX où l’Histoire s’est mise à rouler à reculons, ornières profondes et terreur générale, come-back violent vers la nuit des origines, la caverne sombre, sans même passer par l’étape Lumières, et c’est pas fini.

(Ferrare après le tremblement de terre)

C’est de moins en mois fini, le reculons. Lumières, vous verrez, on va n’y rien voir de plus en plus. Lumières ? Éteignez en sortant vers l’arrière.

________________________________________________________________________Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 47/99, Chapitre 16 – début. Le murmure séducteur de peuples faisant l’Histoire dans l’ombre des puissants. Milieu ? Tout bientôt, le 6 décembre, même s’il pleut…

Par défaut

Laisser un commentaire