YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 50/99, Chapitre 16 – fin. Tout le monde a planqué ses notes.

POUR UNE LECTURE RESPECTANT LA MISE EN PAGE :

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Dans le silence studieux, j’entends deux étudiantes, on se demande pourquoi elles prennent la place des Séniors alors qu’elles sont en vacances, qui pouffent de rire à lire un texte dont le titre hélas est invisible d’ici.


Je continue à lire LA MOURRE: « La ville conserve de nombreux monuments de son glorieux passé : le château d’Este ou castello Estense ( fallait-il en bilingue ?)(XIV-XVI e s.), le palais Schifanoia(XIV/XVe s.), le palais des Diamants(XV/XVIe s .), le palais de Ludovic le More ( fin XVe s.), dont l’appellation est contestée, sur place, je le verrai ensuite. En 1471, la seigneurie de Ferrare fut érigée en duché. A l’extinction de la lignée ducale, le pape Clément VIII prit possession du duché de Ferrare, (on ne peut pas signaler, encore moins éviter, tous les hiatus genre du duché, pardon), qui resta à (encore ?!)l’Eglise de 1598 à 1796. Les Français occupèrent (comme on dit les nazis, et non pas les Allemands, on eut ici préféré : « Bonaparte » ou encore « la République », plutôt que de se trouver un peu coupables à rebours) Ferrare en juill 1796 et en firent le chef-lieu du département du Bas-Pô. Intégrée ensuite au royaume d’Italie (1801/14), elle fut rendue en 1814 au pape, mais celui-ci concéda aux Autrichiens le droit d’y entretenir une garnison.«  Là aussi, je m’encoquine à substituer garnison par Lisette ou La Grisette, ou une cocotte désuète style Odette sortie de chez Swann. « Elle fut rattachée (la garnison ? Ah, que c’est difficile de rédiger des articles de dictionnaire !) au nouveau royaume d’Italie en 1860. »

Tandis que je galèje, ricaneur, peinant à me concentrer sur le style académique, dans le calme apparent de la médiathèque, la dame en noir à pois bancs s’écrie avec violence, pousse des « AH, non !» qu’accompagnent des jurons diversement polyglottes, mais parfaitement scandés- elle a des lettres-quoiqu’ inadmissibles dans un texte qui voisine la Mourre sur la table de travail. Elle montre des signes de panique avancée, se lève, tassant d’un geste pudique la robe un peu troussée par la violence du mouvement, va demander de l’aide à la conservatrice de service : d’un geste trop vif elle a, dit-elle, « tout scratché, c’est la merde, la vraie merde», tout ce qu’elle finissait de rédiger dans un élan tapeur et tapageur, oui, c’est pas possible. A quoi tient le fil d’un texte quand on est maladroit.

Que celui n’étant jamais passé par une telle catastrophe ( ici au sens étymologique) paie un cierge pour son avenir- sauvegarde automatique ou pas. La salle entière, mise en alerte, apprend par un tonitruant coup de téléphone que « Mon article est dans la merde ».

Les plus dévouées courent à son chevet.

La conservatrice, compatissante, avoue son impuissance si pas de sauvegarde. La dame noir et blanc tourne en rond, nous craignons un peu tous que sa détresse la conduise à un geste peu médiathèquiste, mais de préférence tout de même dirigé contre elle plutôt que l’un de nous, qui avons essayé de lui faire comprendre par divers signes (variés dans la forme) à quel point nous sommes collectivement -et aussi on le regrette définitivement-incapables de lui récupérer son article dans les ondes perdu, ou de récurer sa mémoire. Nous, héroïques, on a déjà des écuries à curer, avec les chevaux énervés du souvenir.


Nous : jolie juxtaposition d’empathie ou d’hypocrisie, compatissons. Elle va pleurer d’autant que la conservatrice- chef, exfiltrée depuis son bureau du sixième, «Accès rigoureusement interdit », et qui se penchait sur l’ordinateur infâme comme un soigneur de ring sur le moteur XS761 dans le stand d’Indianapolis, vient de renoncer à son tour, bras baissés, visage déchiré par une sournoise contrition. Exaspérée, en larmes désormais, la dame de nouveau traverse la salle en tous sens, parle plusieurs fois dans son téléphone, regarde certains de son air hagard. Tout le monde a planqué ses notes, vérifié la sauvegarde, fermé l’ordi, on ne sait jamais, les idées ça se pille et les virus ça galope. Elle fait une soudaine sortie par l’escalier, revient dans une extrême fébrilité chercher sac et fourrure, préfère à présent l’ascenseur pour descendre.


Privée, vive, de sa mémoire, elle aussi, elle déjà, mais par une machine !

Un philosophe hindouiste, en réalité un père franciscain chargé d’évangélisation locale, mais amoureux du Gange, avait laissé un message à ses deux servantes, habillées de peintures rituelles locales et de vélos venus d’Europe, avant de faire le choix malencontreux d’une petite baignade digestive (comme sont lourds ces mets d’ici, goûteux mais épicés, mes frères), et de s’y noyer, dans son Gange, et elles le considéreront comme une sorte de testament, à graver sur la pierre qu’elles retourneront au pays, à leurs frais, sur un lit de feuillages :
« Si je ne suis pas revenu à cinq heures, prévenez le Supérieur, je vais rejoindre la source de ma mémoire, qui est l’abondante source de la vie de hommes, amen. »

Je devrais profiter de l’esclandre pour bouger vers les toilettes, avant de commencer la Mourre, sinon s’installer dans la Mourre vessie pleine, c’est un peu déraisonnable. Amen.

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 50/99, Chapitre 16 – fin. Tout le monde a planqué ses notes. On peut appuyer sur  » pause » pour une bonne semaine. Avant de passer à l’implacable et cependant très douce certitude des remparts.

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