NB : lecture originelle (non dégadée par les logiciels de lecture) :
https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12077
Sans rien comprendre à l’espace qui fut ghetto ou place ducale, plantés dans leur arrogance pathétique, d’obscènes ou ridicules artistes font la démonstration de leur absence intérieure, avec un sérieux sans limite. Allongé le long d’un mur XVIIIè, un vieux type, tout emberlificoté de nattes grises sales et de rides mal lavées, s’est mis en posture de yogi, vêtu de tissus manifestant l’hindouisme profond, « c’est moi l’ermite et l’incarnation maigre de la sagesse », tu parles, et s’exhibe crasseusement près de divers sacs à dos désastreux.

Le yogi de baraque foraine suscite tout de même un sursaut de dégoût chez les spectatrices, comme on en voit aux enfants qui découvrent des crottes de chien dans le jardin de mamie. Des musiques hâtives approximativement jouées (car il faut passer le chapeau en vitesse) provoquent l’éparpillement hagard des publics successifs dans les ruelles étroites, sur les places encombrées.
« Tu exagères toujours avec les adjectifs », c’est ce que disait mon patron, Le Doyen, paix à ses mots.

Par bonheur, devant la librairie SOGNALIBRO, belle boutique de livres anciens qui vend beaucoup d’ouvrages d’art ou de kabbale (mais c’est un peu pareil ), sous une affiche qui renvoie vers une autre « librairie éditrice » BELRIGUARDO (« Siamo in via delle Vecchie, 24 ») trois filles, deux instrumentistes, une chanteuse, donnent un superbe concert, décalé mais puissant, une véritable musique. Je m’arrête, il y a un cercle nombreux, attentif, c’est bien. Accablé, je vois des petits groupes, polos sales ivresse atteinte, traverser l’espace visiblement assigné au concert qui sépare les artistes de leur public. On passe, on ne regarde même pas qui chante et joue, pourtant c’est beau. Parfois, on aimerait s’autoriser l’interdite violence. Ils marchent juste devant et ne voient pas non plus la plaque : 
BASSANI CARLO BASSANI LAMPRONTE
BASSANI GUISEPPE BASSANI MARCELLA
A l’embouchure de la via Garibaldi, par laquelle on s’éloigne du centre vers La Mura encore lointaine, plus tard, un bar a installé un comptoir extérieur, on sert des Spritz chers et légers, il y a de nombreux amuse-gueule. Les touristes se pressent. On se dirait dans l’un de ces cocktails où les invités sont pauvres, et on abuse vite du gratuit. Mais n’est-ce pas le modus opérandi de quiconque ose écrire, et revient au buffet de la mémoire prendre un autre verre de fantasme, déguisant les souvenirs sous les capes du mensonge – vous prendrez bien aussi quelques amuse-gueule ?
A Modène, par une erreur bien programmée par le hasard, j’avais quitté le périmètre facile de la ville ancienne, et passé la moitié de la nuit à marcher, tourner, chercher. On s’en souvient ?
A Ferrare, y compris en le souhaitant, et c’est pourquoi j’aime passionnément la ville, personne ne se perd à l’intérieur du rempart pentagonal, surtout, parce que l’horizon apaisant des remparts indique la clé de la ville, et personne n’a disparu, sauf dans un camion gris-vert bâché conduit par un nazi habillé de noir, et c’est pourquoi je hais la cité, aussi pour ses complaisances, sa futilité,
ses silences.

Peu à peu , les musiciens s’éloignent, et dans les lambeaux d’espaces ainsi redevenus hospitaliers, mes fantômes préférés de la ville peuvent retrouver une place pour leurs errances dans les fossés de mon imagination : Juifs errants, médecins kabbalistes, Templiers forts buveurs, homme de génie, l’Arioste, ou témoin de talent et de résistances, Bassani, ce Giorgio, mon Giorgio de plus en plus ( de mieux en mieux,) dépossédé de sa vérité par ce mensonge actif qu’est toute lecture : il se mue en imaginaire. Il devient mon personnage. Si je veux séduire, ce n’est pas Silvia, c’est Giorgio.
Pour le retour, j’ai choisi une rue longeant un pan de Mura, la nuit s’est apaisée, une lune vive s’installe au creux des lueurs et rumeurs, les remparts vibrent dans l’évidence hautaine du silence. Comme tout ce qui enclot l’espace, ils ouvrent la liberté de l’imaginaire.
Plus sombre que l’allée bordée de platanes inscrite au sommet de la levée de terre côté ville, l’ancienne douve, plus profonde, côté hors ville, conduit aussitôt à des taillis, des bosquets, davantage épais, obscurs, même si des lampadaires l’éclairent. Je n’ose aller plus avant par crainte de surprendre- comme au temps des récits de Giorgio Bassani, des amours rapides entre musiciens maigres – pathétique spectacle- ou (comme on peut s’y attendre ce soir), des corps souffrant confrontés à la violence de leur drogue, ou de son absence. Depuis des années, je ne redoute plus l’agression, le dépouillement, car si peu à perdre à mon âge. Dans cette solitude, je ne porte sur moi que mes projets, et dans les poches les échos de mon renoncement. A près de soixante-dix ans, des projets, ça pèse pas lourd. Et les renoncements deviennent légers.
Ému par le silence comme par la présence intérieure de mes absents, ce soir, ou le souvenirs d’amantes anciennes…
( Je raconterai plus tard la visite à Jumièges il y a quarante ans, en compagnie de Fred, je dirai plus tard qu’après la matinée des corps, nous nous offrions une visite, et je portais dans la poche-poitrine de ma veste en léger tweed, à Jumièges-la-lumineuse, le si fin sous-vêtement blanc Petit Bateau qu’avait peu auparavant retiré Frédérique, retiré d’un geste souriant,
juste à l’entrée de l’abbaye en ruines, émouvant mouvement de prestance érotique et tendre, puis me l’offrant comme d’une carte de visite déposée dans l’antichambre chez la marquise, pour rire et sentir librement l’air normand de l’hiver sous la jupe large, dans le vent et le soleil se Normandie, sentir et pas que l’air normand, tout au long de la rieuse visite des ruines…)
Je raconterai cela mais pour l’heure, – ce soir, pendant que la nuit vit sa vie courte d’été, à FERRARE, ne surgissent que les spectres indiscrets échappés des plaques- cette nuit là, si je savais la trouver mieux dans mon habit de fantôme que dans celui de touriste, si je savais le chemin de la mémoire sans oubli, car c’est la route de tout désir, je déposerais l’étoffe intime sortie de la veste de tweed, l’offrande faite par Fred à la présence du plaisir dans les ruines de pierre, je déposerais sur le banc, ici-même, je la quitterais ainsi qu’une offrande royale aux « bataillons de jeunes filles à vélo », ici, dentelle noire du string Aubade encore à venir, ou coton banc Petit Bateau du souvenir effacé, là sur le banc au fond du jardin, sur l’alternance du blanc et du noir des pavés de Ferrare, clé des songes, et du secret dans la maison de Giorgio Bassani.
_______________________________________________________________________
Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 53/99, Chapitre 17 – fin. Je ne porte sur moi que mes projets. ET cette séquence se termine juste avant la fin de l’année, ouf, pile à temps. On aimerait vous souhaiter bonne année !
BAF
Merci pour ces différents messages et tous mes meilleurs vœux pour 2021
Frat
LL Bayle
J’aimeJ’aime