YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 56/99, Chapitre 18 – fin. Comme un parc de loisirs longtemps méprisé.

Dans la paume de Ferrare je croyais avoir découvert une ligne de vie pour la maison de Bassani, mais non. Le premier carrefour abolit le destin. Forte impression de « déjà vu », déjà fait. Répétition. Maintenant : plein désert en pleine ville. Alice dans les villes, mais sans Alice ( qu’on retrouvera- comme il se doit -on s’en doute- en toute fin de ce récit de Ferrare, ou de ce récif de Ferrare , Bassani en sirène assis nu mais pagné avec sa pipe sur un rocher ?)

Je m’en veux de mes aveuglements et m’injurie en silence.

Pâtir, passe encore, mais râler, à cet age.
J’interroge une passante. D’habitude avec les passantes, j’hésite, ou c’est par jeu : j’interroge les plus âgées que moi. La cible se réduit, d’ailleurs. Celle-ci, mon air inquiet l’inquiète autant que la sueur qui assombrit la chemise, ou la rougeur de mon visage- trop de soleil. Elle se trouble, ne sait plus, n’a jamais su d’ailleurs, ne veut pas savoir, n’en veut plus du savoir, n’en peut plus de croire savoir – comme tout le monde. Et puis quoi, je suis de la police secrète ?

De la société des auteurs de Médiapart? Des services sociaux ? Un journaliste tennistique attardé ?

Je hèle un cycliste, il accélère : qu’allais-je demander ?
Debout, étrange sur mon carrefour étranger, je me résigne à l’idée que Giorgio s’est effacé, largement effondré le Bassani, raturé de sa ruelle, viré de sa casa, biffé le prof., une fois encore dévalué, expulsé, déporté, quelle abomination que cette idée jamais morte, et moi sorti de mon attente comme d’un confessionnal (si ce mot porte encore une image) inhabité : le curé est au festival.
Pas loin, si je traverse « La Mura », passe-muraille pour rire, je peux aller visiter le «  Parc Bassani », un parc, un vrai, clôtures métalliques et plantations anémiques, pas un jardinet miteux planqué derrière le mur jaune de la prétendue (ou imaginée) maison de Giorgio Bassani, et des strings de dentelle noire ou des culottes blanches Petit Bateau déposés là-sur un banc moussu- par des visiteurs passés, pas si pressés ( on se sépare avec regret des souvenirs ), dans une intention qu’on espère louable : offrandes au Maître de Ferrare : dis-donc, Giorgio, c’est où chez toi ?
Le parc, moderne, plantations sages de hêtres et de buissons, enchaînements banals de pelouses arrosées ou de bancs de bois peint, a été conçu à la sortie de la ville, mais «  hors les murs », dans ce no man’s land où devaient se trouver des usines, des entrepôts, une gare de triage, une garnison peut-être, de ces graves édifices gravement écrabouillés, dès 43, par les Alliés libérateurs.Ensuite, en 50, c’était trop coûteux, ou bien le projet n’avait plus de sens. On n’avait jamais vu ici que des murs fragiles et des tôles sans avenirs, on n’allait pas investir les dollars US pour bâtir du si provisoire. Ce fut donc, après passage de tout ce que la région comptait de ferrailleurs, ou de marchands de surplus, ou de promoteurs déboutés, un parc. Il faillit s’appeler Staline, Italie 50, mais la conception tardait, Staline c’était moins qu’auparavant le petit père du peuple. Lénine, évoqué, c’était quand même too much, et qui plus est embaumé. Trotski n’allait pas revenir avec son piolet transformé en binette, de plus le PCI tournait vinaigre. Un jour, bien plus tard, ce qui était longtemps resté l’anonyme «  Jardin municipal du nord », après les succès de librairie, fut baptisé « Parco urbano G. Bassani », même un nul en Italien comprend de quoi on parle : de l’urbain Bassani.
Le parc est accessible par un étroit terre-plein qui conduit à la gare ferroviaire. Mais c’est encore trop tôt pour le dernier départ…
Ensuite, la promenade déçoit. Les lignes du parc sont trop nettes, les étangs furent tracés à la mesure d’un envol de canard domestiques. Même les corbeilles à papier sont en bon état, c’est dire la deshérence. Je pense à des lycéens occupés à jouer ou traîner dans le parc, y mettre un peu d’heureux désordre avec des odeurs de sueurs ou de fumettes. Mais les congés de l’été ont vidé l’espace. On dirait que ce parc nommé Bassani a été conçu comme un leurre, un faux-semblant de parade, dont la fonction serait de détourner le regard, l’attention, la recherche, faisant oublier qu’il existe dans les rides vives de la ville un authentique jardin de Bassani, secret, lui, caché aux dévoilements rapides. Comme un parc de loisirs que les forains auraient beaucoup méprisé. Un jardin Potemkine.
Traversant à nouveau à travers la muraille, par la Porta degli Angeli – douane ancienne de belles briques roses, également fermée au public désormais, s’agrégeant ainsi à la liste des fantômes inévitables, je parcours à grands pas le corso vers l’affreux Château ducal. Pour une fois deux impasses successives, j’enfile la Via Certosa, plus étroite, soudain mise en ombre par de très hauts platanes. On parvient en face du Cimitero della Certosa et les arcades célèbres, au centre l’église San Cristoforo alla Certosa, le parfait alignement des murs et bâtiments affiche le triomphe à présent paisible des catholiques toujours très proprets et bien rangés dans leurs tombeaux à fleurs de plastique et couronnes de fausses perles.
C’est ici la très vaste surface du cimetière, qui doit occuper ( à vue de plan) plus d’un huitième de la surface totale « Dentro la Mura » de Ferrare. Les constructions de cet immense domaine sont fameuses partout. Le mélange trompeur et malin de briques rousses et de pierres encore blanc-gris a marqué plus d’un œil. On admire les murs ou les volutes reproduits dans tous le guides. Joli travail, notes prises, notices rédigées. J’en épargne le texte à ceux de l’Agence, ils n’ont pas encore digéré la notice « BurgerGourmet » ( ou « GourmetBurger »? Je ne sais déjà plus ), d’il y a quelques épisodes.


Après un détour je m’engage dans la modeste Via delle Vigne, découverte non sans difficulté car son étroitesse minuscule la préserve, pourrait écarter le marcheur de ce qui semble l’inutile fond d’une impasse morte.(Le décasyllabe : un archaïsme ?) Même si, après tout, pour un mécréant de ma trempe, tout cimetière est une impasse tracée sur du vide.

Vide, lui aussi, le jardin dans la maison de Bassani?

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 56/99, Chapitre 18 – fin. Comme un parc de loisirs longtemps méprisé. A suivre….

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