Chapitre 19
E POLVERE TORNERAI
Longeant un long mur à droite et de menues villas bien fermées sur la gauche on parvient face à un double portail de métal, haut, gris : c’est loin, austère, froid dans la chaleur, très inhospitalier par ses dimensions et son allure, et ça ne s’ouvre jamais. Cimetiero ebraico. L’impression, quasi-malaise, du premier passage -il y a seulement deux mois- se répète, provoque une émotion du regard et une bousculade de mémoire, une cataracte muette et intime. On peut s’immobiliser de stupéfaction, observer longtemps, mais l’image se maintient, pas de mirage. Interdit, effaré, on pense que le double portail métallique impose comme la forme insupportable d’une entrée de Lager. Non pas qu’il ressemble à un camp, mais qu’il produit la même terreur, une même clôture absente de tout au-delà.
Ce n’est pas un cimetière aussi bien élevé qu’on souhaiterait. 
Sans doute en raison d’une rêverie d’époque sur le concept même de portail ?
Métal, angles de fer forgé dessinant presque un faisceau, caractère en hébreu (heureusement!) espagnol, romain. Au faîte, une importante étoile de David restitue à temps le sens. Les boucles du chemin progressent, en cercles recoupés, avec lenteur, vers le but de tous : une tombe, des cendres, et moi je suis là. Et la porte du camp est close. Pas de quoi se marrer, Joseph !
Je ne comprends pas comment la communauté des survivants n’a pas détruit cette porte, dès 1945.
C’est fermé, le cimetière juif, comme ça l’était lors de mon premier passage à Ferrare.
Mais je suis ici pour insister sur l’ouverture de ce qui est encore fermé, non ? Symboliquement, intimement, réellement : ré-ouvrir la mémoire. 
Au bout du long mur de droite, perpendiculaire au portail, une petite porte de fer et bois, un peu délabrés, vitre dépolie protégée de barreaux, quasi impossible à découvrir. La sonnette, à l’ancienne, coupelles de cuivre et tire-cloche en bouton, doit tinter plusieurs fois. Mais on entend qu’on vient, derrière, on progresse avec peine.
Une vieille dame ouvre, canne en mains. Le petit vestibule conduit au fond sur ce qui doit être un micro logement de fonction, selon les odeurs de cuisine. A gauche, dès l’entrée, les premières sépultures s’aperçoivent derrière l’arche ouverte.

Dans un italien de Grands Boulevards, on demande Giorgio Bassani. La gardienne de la porte se choque un peu, et se moque sans doute : ici, ce n’est pas la maison de Giorgio Bassani, ni son jardin, mais sa dernière demeure seulement, et les enclos multiples du cimitero ebraico, juxtaposés comme des pavés noir et blanc sur le sol d’un temple de Salomon. Elle sourirait de ce qu’elle croît une confusion, si on n’était dans un vestibule de cimetière, d’ailleurs frais et ombreux. Qu’on s’intéresse à Bassani la retient cependant. Elle voudrait savoir pourquoi, comment, depuis quand, mais le dialogue est sinueux, elle parle comme un torrent de Sardaigne, écume et rocaille, on n’a pas la même langue.
Sur un énorme registre déjà très vieux. Il faut indiquer son nom, la date, son pays, le statut du visiteur s’il n’est ni famille ni rabbin, donc sans motif légitime. On s’inscrit à la suite d’une Canadienne, d’un Belge, d’une Australienne, deux amies néo-zélandaises dont les passages sont séparés de plusieurs jours.
A peine dix au cours de ce mois d’août presqu’achevé. Tous ont des métiers de science et de culture, évoquent leur thèse, leur recherche. Qu’écrire dans la colonne des « travaux » quand on n’est plus sur le chantier ? « Excusé » ? Clandestin bénévole ? Randonneur égaré sur les pistes d’un jardin ?
La vieille indique le chemin, avec une précision suffisante pour qu’on retienne la direction sans comprendre le lieu précis, comme à chaque fois. Avant qu’on parte, elle dépose sur le haut du crâne la kippa nécessaire au respect de tous.
Les épingles grippent mal sur les cheveux très courts, gris. En mémoire, l’image du cimetière juif de Prague, son étroitesse si dense, le désordre donné à voir. 
A Ferrare, on progresse vers une succession d’espaces immenses, préparés mais aussi séparés par des allées larges, bordées de sépultures, c’est banal, mais on arrive soudain à une espèce de pré en herbe, entouré de hauts arbres ou de buissons et au milieu quelques très rares stèles éparpillées à la verticale, sans plaque.
Ailleurs, de nouveau très serrées l’une contre l’autre, dans une sorte d’enclos au milieu de l’enclos – toujours les cercles dans les cercles- les tombes sont formées, ou surmontées, d’étroites pyramides très effilées, sur lesquelles- usure et soleil- des caractères hébreux sont devenus presqu’illisibles. 
L’endroit semble comme prêt pour un avenir désormais éteint en même temps que les lumières sur les camps de l’est,
comme horriblement surdimensionné.
________________________________________________________________________________________________________
Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 57/99, Chapitre 19 – début. Une rêverie d’époque sur le concept de portail. A suivre …