Ces journées de Ferrare sont assez fatigantes : je m’assieds finalement près de l’une des tables de bois brut, sur le banc délavé, c’est un tout petit café à toit de bois, décalé, service au bar. L’espresso serré est bienvenu, surtout le second, préparant plutôt bien le troisième, le seul qui compte. J’emporte les deux tasses. L’une va finir dans le sac noir, pour ma collection ( imaginaire), et –bien qu’elle soit un cadeau publicitaire fait par le torréfacteur au bistrotier- je laisserai sous l’autre soucoupe un billet correspondant à un prix très surestimé. Tant mieux pour la serveuse.
C’est la méthode : on collectionne, on ne vole pas. Mais on connaît déjà la tasse, ses inscriptions rouges et noires, la tonalité très Miro de la composition.
C’est la même que chez Silvia, tiens, Silvia a-t-elle aussi laissé un billet ? Hormis deux employés du jardin, et une femme vêtue de blanc (je la reconnaîtrai ensuite comme concierge du club de tennis), il n’y a pas de clients. Je n’en verrai jamais, ici. C’est comme un confinement de printemps, mais je ne connais du concept que sa résonance chez Giono. On croirait le hall de » l’Agence » : des missions, des rapports, des chèques, et jamais personne, sauf nous- les Anciens, Cécile, Marko, Sergui, moi.
(Photo ch Gaudin)
Et ce quatuor benêt des juniors.
Je m’amuse à penser que, depuis des décennies, on blanchit dans ces cafés de musées l’Argent de la vieille, qui porte des noms successifs : l’or des Templiers, la mafia, le trésor nazi-fascisti, les bourses pleines des Brigades Rouges vidées de l’Histoire, la rançon Moro qu’on dit n’avoir jamais été versée, les économies de Berlusconi. Sans oublier, cela va de soi, les stars habituelles de la richesse clandestine : les Juifs et les Francs-Maçons, unis en général pour le pire : leur destin de victimes expiatoires.
A Ferrare, tout est secret, tout est mystère, tout est cinéma pour gogos, et voila pourquoi la ville s’habille de brouillards en écharpe mole sur « La Mura » et pourquoi l’Histoire expédie en essaims les jeunes filles à vélo qu’observait Bassani : trompe-l’œil charmants et dérisoires comme le désir.
Des ombres à chapeau fréquentent les librairies d’occasion : l’auteur cherche sa Cavale, sa Kabbale ?
« Ton récit n’avance » pas, dirait NERO,
mon guide en Mystères- vous verrez son impatience, mais patience pour la voir.
« Une nuit de 43 », p.146 : « Si les fascistes faisaient un peu de boucan, en se promenant avec un air féroce et un tête de mort sur leur calot, ils le faisaient surtout pour apaiser les Allemands ». Je bois mes cafés sans urgence.
« Pas d’autre but que de convaincre l’allié germanique de la sincérité et de la fidélité inconditionnelle de l’Italie. Après le 8 septembre, les Allemands étaient devenus les vrais maîtres du Pays, et cela ne leur aurait rien coûté, à eux, de réduire chaque centre habité en un tas de ruines », je lis, page 155. De quoi être un peu ébranlé.
Un esprit malin observerait que, si on remplace 8 septembre 43 par novembre 42, se retrouve ici un argument identique à celui dont usent, dès l’été 40, et plus ou moins ouvertement, les petits copains arracheurs de dents, et pas seulement,les collaborateurs du vieux maréchal, à Vichy. J’ai l’âge où les comparaisons rapprochent, et les rapprochements dévoilent.
Je feuillette, trouve facilement le passage : le touriste, s’il connaissait le passé, sa mémoire, « pourrait être éventrée tout à coup par l’explosion d’une mine dont le détonateur serait heurté par le pied négligent de cet étranger ignorant » (p.135).
La nouvelle se déploie autour d’un personnage « veilleur » ( voyeur ?).
Il est à sa fenêtre du premier étage, face au fameux Corso encore nommé Roma, brève artère de la ville passant là, juste devant le château, en perpendiculaire à l’axe médian des deux boulevards (Giovecca puis Cavour) qui joignent en ligne droite deux portes dans la Mura.
Là, donc, à se fenêtre de bourgeois impotent,veille un certain Pino Barileri, dont on apprendra quelques pages plus tard qu’il était, en 43, un antifasciste connu de toute la ville, phénomène assez rare, l’antifascisme, Giorgio Bassani est bien placé pour le savoir : il comptait ses amis résistants sur les doigts de deux mains.
La trame narrative, très complexe, en volutes et spirales, comporte ici son premier « retour en arrière » .
Le héros, flash-back, accrochons nous, est vu en 43, la nuit (et aussi de jour ! ) : il est l’ héritier pharmacien de l’officine de papa (dont le narrateur ne manque pas de signaler
qu’il était un Franc-Maçon de haut grade), il est devenu paralytique à la suite d’une contamination syphilitique. Statut matrimonial, en 48, date de la fin de la nouvelle choisie par Bassani : séparé (sa femme vit seule ailleurs, un studio où elle reçoit des « amis », très fardée, pas la peine d’insister).
Nouveau flash back, il faut suivre, Bassani s’amuse et le lecteur trop peu attentif risque de rater une spirale du temps, hop, qui se glisse dans le Retour en Arrière comme un orvet dans le corset d’une Égyptienne : En 36, « quand mourut le vieux Franc-Maçon », le fils a succédé sans hésitation, bien que semble-t-il pharmacien par l’officine plus que par le diplôme, et –en 37- stupéfaction générale -il s’est marié avec une « blonde de dix-sept ans ( il en a au moins trente), « une fille trop voyante » qui se promène en bicyclette et en short, ce qui ne passe guère inaperçu en cet avant-guerre.
La paralysie le réduit à peu, à peine deux ans plus tard, elle le révèle bizarrement à lui-même et lui permet de « faire de sa vie, jusque-là insignifiante, quelque chose de clair, d’intelligible » : il existe. Du gonocoque porté à la manifestation de l’existence de l’être? Sournois, le Giorgio, non ?..
Le texte évoque alors un climat « posé dès le début de l’été 39 », qui se cristallise – plus ou moins, on ne sait trop ( Ferrare : brouillards et approximations, c’est le jugement féroce de Bassani), dans les jours qui précèdent le drame nocturne de 43, situé en décembre par l’auteur ( et en novembre par les historiens) : 14 vitrines ont été brisées, dans une nuit, par des opposants au fascisme, des lycéens, sans doute, toujours occupés à faire les marioles, pour pas grand-chose. Sauf que cette fois ce ne sont pas des riens. Dégâts, tracas,vitrines brisées, ça rappelle trop.
L’OVRA, police politique et un « vieux squadristi de la première heure » parviennent à capturer les coupables. La police et les fascistes -dont le « chef historique »-, préfèrent minimiser à dessein les actions des opposants, on n’a sans doute plus la virulence des débuts ? On sentirait le vent qui tournerait, malgré la présence nazie? « Ne commençons pas à exagérer ! » dit le chef, et il le dit page 141.
Alors surgit un nouveau nouveau récit dans le récit, l’un des « cercles emboités » que décrit Bassani quand il évoque la structure de la nouvelle : le chef – Carlo Aretasi -mène soudain sa propre narration de la funestement célèbre « Marche sur Rome »: pof pof pof, coup de parachute, le temps du récit est à présent ( si on ose écrire dans cette efflorescence de temporalités) au début des années Vingt – précisément 1922, vingt ans avant le temps de » La nuit de 43 » et au moins vingt-cinq avant la fin du récit. La temporalité capricieuse ( rusée serait mieux ) du narrateur conduit, dans une chronologie un peu (et délibérément) incertaine, aux débuts du ‘Mouvement’, et met en scène des conscrits du fascisme, écartés de l’Histoire et des théâtres de la Politique, P majuscule. Le lecteur, lui, renvoyé à se deuxième année de maternelle, s’accroche à la grise frise du temps.
Le texte multiplie les notations qui font de cette escapade virile à vocation héroïque de 1922 , (le moment de la réussite du fascisme), une escapade mouvementée : depuis Ferrare, les militants très débutants d’un combat à peine débuté s’engouffrent dans le train. Ces manifestants redoutables sont protégés sans discrétion par police et armée qui regardent passer, un peu comme si des CRS observaient avec une quiète malice, quels coquins, un conglomérat des Black-Bloc prenant le RER en sautant le tourniquet faute de carte pour jeune ( dite imagin’air, les communicants du métro travaillent à la fumette).
A chaque arrêt, nombreux, (en 1922 les locos sont gourmandes de charbon et eau), les héros descendent pour boire, chercher le bordel local (ah, c’est mal indiqué, les femmes, on perd du temps), rigoler un peu avec n’importe quoi, bref faire de la belle Histoire vivante.
Dans la bande, certains déjà s’expriment sur le « temps d’avant » (et toc, autre cercle, autre Retour dans le Retour), ces excellents moments des tout débuts du mouvement, avec le regret de « l’arrêt de la Révolution et le crépuscule définitif de l’ère glorieuse des expéditions punitives », de « 1919 à 1921 ». Il y a toujours un temps avant ce temps et ce temps a toujours été meilleur. La nostalgie du narrateur, héros fasciste déçu – expose crûment la vacuité de l’Aventure : en 48 heures de 1922, alors qu’on soutenait « La Marche », pensez donc, on n’y croit pas, on n’a même pas aperçu le Duce, malheur sur notre piètre figuration de Ferrarais à chemise noire.
Et à Rome l’activité principale a été non pas de pratiquer la Révolution, déjà « finie », mais de « filer à la recherche d’un bordel » ( quelle énergie débordante). Au retour, « fiasques de chianti », car « il ne restait qu’à boire et à chanter ». Caricature d’Italien !
Bassani décrit, les temps se superposent, il prend le temps de nous enfermer dans les cercles, mille-feuilles et Pari-Brest, trajets horizontaux mais dans l’épaisseur verticale des chronologies de la mémoire. Joli monde, et les soudards se ressemblent, déjà de jeunes hommes ensemble en 1920 c’est souvent médiocre, vin et rodomontades bégayées du fond du bordel, mais si le sentiment de fonder un monde nouveau les allume, l’incendie de la morale est garanti.
A cette trame sombre de l’Histoire déclassée, minable ripaille de buveurs dépenaillés malgré l’uniforme, s’ajoute un fil rose : le héros de la nouvelle » Une nuit de 43″, notre pas joli joli pharmacien de la fenêtre de 43 et 48, est « encore puceau », en 22. Toute lectrice et tout lecteur ont le droit de relire cette phrase. Bon, la virginité en 22, ça, pas grave, personne n’y échappe quelle que soit la précocité. Il y a forcément un avant à tous les amours. Tout au long de la balade vers le Duce, la lumière, le nouveau régime, le string noir de Marina, le pas encore paralytique refuse avec obstination de participer aux ébats tarifés dont abusent ses compagnons d’armes, à chaque étape, un fasciste ça doit montrer que c’est un homme et que ça en a.
Rien n’est dit de ses raisons de négliger les filles.
Irrité de cette résistance, le chef fasciste revient à la charge. Son insistance devient une envie pressante. Revolver au poing ( car on est des braves, saouls, tirant de travers et pissant sur ses bottes, mais braves) il contraint donc le pharmacien ( qui ne l’est pas encore, papa n’est pas mort, mais ça me simplifie la lecture et les repérages dans cet entrelacs complexe, de le nommer pharmacien, ou paralytique) , à monter avec une dame-dont il n’y a rien à dire sauf qu’elle fait sobrement le job- cela nous le savons car le chef fasciste militant, revolver toujours bandé et brandi, bien en main, tient à observer les détails très intimes de la scène pour vérifier que les deux « accomplissaient bien et jusqu’au bout leur devoir ». Désarmante main armée. On se croirait une nuit de noces Grand siècle, pour valider la descendance princière. Le cru, pour croire, faut voir. Principe de chemise noire.
Vu comme ça, on pressent le traumatisme – mot à juste titre absent du lexique Bassanien, et aussi le type de maladie à venir, gonocoques et compagnie. Pas malin.
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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 66/99, Chapitre 21 – premier milieu. « Faire de sa vie quelque chose de clair ». Cette nuit de 43.