YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 67/99, Chapitre 21- milieu du milieu. Oh, non, des complices à Ferrare ?

Après ces deux temps du récit dans l’Histoire, 1922, 1939/42, en entier porté par une ironie, par la dérision de cette Histoire dont la violence fondatrice a pour sujet unique la fréquentation de prostituées entre deux lampées de chianti, le texte retombe (sur ses pieds, remarquablement) sur…la nuit de 43, qu’on allait oublier, celle-là, éponyme pourtant mais timide.
Mussolini, remis en selle par les nazis comme on sait, après avoir failli être jugé, peu crédible et féroce, gouverne la nouvelle « République de Salo », partie nordique de plus en plus congrue et pouvoir de plus en plus fantomatique. Pourtant «  la ville résonnait de coups de feu et de chants lugubres ». On a déjà lu Bassani décrire les fascistes estimant qu’ils «  avaient somme toute fait preuve d’une remarquable modération ».
Voici que soudain on les surprend acharnés à «  serrer la vis de façon radicale et généralisée ». Modèle allemand, ou pire : nazi. Finis la pizza, le chianti, les trente lires pour «  pane e coperti »,les filles du bordel, y a de l’uniforme SS dans le coin. Présence irréparable, un de ces moments où l’Humanité a disparu.
Le récit trouve alors son centre de gravité, à tous les sens : le « Consul » Bolognesi, Régent fasciste de Ferrare- (un dur)- vient d’être « assassiné ». C’est le coup d’Henrich à Prague qui recommence ? Une « irrésistible vague de colère » emporte les fascistes actifs (moins nombreux en cette période !), Un « descente » de vengeurs, non Ferrarais on l’a vu, mène à ce mitraillage, descente dont on apprendra ensuite qu’elle est assumée, observée de sang-froid, sans doute dirigée, par ce même « chef », le pointeur exigeant de coucher avec la prostituée, déçu en 1922. Le bilan est lourd (je le connais déjà par le décompte des lignes sur les trois plaques du muret devant le Castello Estense) : onze massacrés.

UNE NUIT DE 43.
On les a auparavant sortis de la prison ou, encore pire oserait-on écrire, et avec la complicité ardente du « chef », les meurtriers sont allés les chercher dans leur cachette pourtant la plus secrète, par définition impossible à être connue par les «  vengeurs » venus en camions immatriculés VR ou PD. Donc des complices à Ferrare, malgré tout, n’est-ce-pas ?. En même temps, de Ferrare, personne ne fait ou dit rien là contre. On tient à « faire bonne figure aux assassins, faire publiquement acte d’adhésion et de soumission à leur violence ».
A la prison, l’adresse est maintenant connue, et 26 le numéro de la cellule, mais Bassani heureusement depuis peu n’y est plus enfermé, on décompte des militants socialistes, syndicalistes, des membres du «  Parti d’Action » ( Giorgio Bassani est l’un des fondateurs) qui organisera en 44 la lutte armée ouverte en formant les Brigades « Giustizia e Liberta », et Giorgio Bassani sera aussi de ce combat.
C’est ici, dans la cellule voisine, peut-être, en tout cas derrière les mêmes grilles, qu’il a été emprisonné en mai 43, entre autres parce qu’il a contribué en mars, deux mois plus tôt, à provoquer une réunion « historique » entre les Résistants de mouvances diverses, (comme on aurait dit en France) à Ferrare justement. L’objectif explicite était de convaincre un général de se joindre à un « mouvement insurrectionnel visant la chute du fascisme » . La Résistance de Bassani ? Rien de fictif.
Affleure la mémoire très intime, un ressac d’angoisse de combattant qui aurait été justifiée par les faits. A quelques semaines près ce pouvait être lui, et cependant le narrateur se garde bien de toute allusion personnelle. Aucune mention n’indique un engagement autre que par un regard distancié, même si on peut imaginer (ayant appris ensuite ces données de sa biographie) qu’il dût éprouver une émotion profonde, une révolte sans action possible : les militants «  arrêtés » par les vengeurs, cette nuit de 43, il en connaissait les noms, ils étaient ses camarades de l’ombre, il savait leur façon d’embrasser trois fois pour se reconnaître pour tels, et leurs joyeuses agapes d’avant ….
Deux d’entre eux en effet participaient à l’équipe du complot insurrectionnel.

Ugo TEGLIO, avocat. Mitraillé. Pascale COLOGRANDE, procureur. Mitraillé.

Cette nuit de décembre 43, les assassinats de sang-froid suscitent à la fois la stupeur dans la grise Ferrare, et la terreur, d’autant que les «  Brigadistes » montent la garde sur place auprès des onze cadavres, là, debout dans le peu de neige et le beaucoup de froid, même pas au garde à vous au nom de la mort, sous la direction visible du « Chef » soudain revenu de ses doutes tant la violence et la tuerie sont les fondements de son action.
Parmi les victimes effondrées contre le muret Corso Roma, face au château d’Este, comme pour une provocation aux hospitalités de jadis , «  deux rares juifs ayant échappé à la grande rafle de septembre, et cachés jusque-là ». Pour rien.
Plus tard, Giorgio Bassani explique la raison de sa tricherie sur les dates, il voulait de la neige sur la scène, donc décembre – et non pas la date réelle, brumaire. On lit avec un réel bonheur un tel aveu : donner son ampleur et son réel au drame, c’est mentir sur son décor.


Le centre du centre, cœur dramatique du récit ?

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 67/99, Chapitre 21- milieu du milieu. Oh, non, des complices à Ferrare ? Encore trois séquences pour tout savoir sur la biface Prochaine : 9 mars

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