YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 68/99, Chapitre 21 – dernier milieu. Bref, ça patine quand même pas mal.



Le voici, notre fils de pharmacien grignoté par les gonocoques : témoin de la scène, ce soir-là, cette nuit de 43, à sa fenêtre du premier étage, comme chaque soir de paralytique ennuyé attiré par le mouvement du dehors, refusant de quitter son observatoire, il y a le pharmacien ! Il voit tout, et d’abord «  le chef », qui voit qu’il le voit, le chef qui échange un étrange regard avec son ancien compagnon de marche sur Rome et de bordel, mais personne ne peut ou n’ose l’écarter de ce cadre un peu magique d’une fenêtre de Ferrare où il apparaît, dominant les onze meurtres de son regard et de son silence.

Pour le reste «  on imagine des choses ».
Et, ce qu’on imagine, avec une troublante précision, ce sont les décors et objets de l’appartement du pharmacien au premier où, pourtant, selon le narrateur

«  personne à Ferrare, y compris les amis de Loge du défunt docteur Francesco, n’avait une seule fois mis les pieds ».

Le passage est réellement malicieux : au centre du récit extrêmement historicisé, factuellement inscrit dans Ferrare (on peut lire les vrais noms sur les véritables plaques), construit comme sur une reconstitution de témoignages croisés, s’impose soudain une description à la Balzac d’une chambre qui pourrait être celle du petit Marcel à Illiers. Mais personne jamais n’y est venu. Bassani, truqueur !
Le trouble produit par la «  Nuit de 43 » provient de cette césure, cette distance soudain effacée, raison pourquoi sans doute les adaptations cinématographiques ont toujours déçu Bassani : tout est « vrai » et tout n’est cependant qu’absence.
Dure leçon pour toute tentative de mémoire. La vérité ne s’impose jamais au silence du souvenir.
Pire, ou autre : ce soir du 15 décembre 43, le témoin irrévocable et paralytique a vu son épouse descendre au rez-de-chaussée, dans l’officine, où elle a souvent à faire, il faut bien faire les comptes. Mais c’est un pur prétexte. Lui et elle n’ont plus de rapports physiques, il habite sa petite chambre d’enfant, à côté de la chambre conjugale où elle dort. Elle, « sort », et lui songe à « fermer les yeux au plus vite ». On a compris ce que «  fermer les yeux » signifie… Mais voilà : ce soir est celui de la « descente » des vengeurs. Dehors, l’épouse qui revient d’un moment galant, hagarde et en retard, t’as qu’à voir, et justement elle voit, bloquée à son tour par la proximité de l’Histoire, tirs et meurtres, chemises noires embrunies de sueur malgré le froid, et ces couvre-chefs ridicules, mais ils sont là, ils ont les armes encore tièdes et tremblantes des assassins.

Témoin hagard, c’est le cas de le dire. Elle voit les morts « alignés en trois groupes distincts conte le parapet du fossé du château (…)tels qu’au moment suprême les seuls yeux de Pino Barilari avaient pu les voir ».
L’épouse adultère réussit à regagner l’appartement du premier. Lui, il simule le sommeil, malgré les bruits de mitraille ? Mais t’inquiète, mon grand, la mort ça fait pas tant de bruit que la vie.


Très vite, par l’un des sauts temporels habituels, le récit passe à « l’été 46 », guerre finie. On fait le procès d’ « une vingtaine d’auteurs présumés » 

des meurtres de la nuit de 43, parmi lesquels, encore lui «  le chef », le même, sorte de fil noir du récit. Dehors, le petit blanc reprend ses droits
Tout le monde nie tout, en bloc, ça nous rappelle quelque chose, personne ne sait rien, n’a rien vu et encore moins fait.C’est joli et en dentelles comme une épuration à la française, une fois éliminé le petit gratin facile.  « Le procès se déroulait au ralenti, dans la chaleur et l’ennui, suscitant au sein du public qui accourait en foule à chaque audience, un sentiment croissant d’inutilité et d’impuissance ». C’est, «  pour beaucoup de Ferrarais, presque tous, le brusque désir d’oublier ».
On se croirait bien en France, décidément nous sommes cousins, avec cette même forme de glissements subreptices de l’éthique, d’effondrements cachés du souvenir, d’affadissement des volontés de justice : «  c’est pas de not’faute, Votre Honneur’, paix sur le monde », et pragmatisme généralisé, comme les tournées de pochards dans les bars des maisons de passe, et à propos de passe, tours de passe-passe.
A Ferrare, 1946, le procès traîne, le « chef » se débat sur un monticule puant de déni, récuse toute culpabilité : «  Tous, comme lui, avaient été plus ou moins fascistes », et « le chef » n’avait accepté, à son tour, la charge de Régent « que dans l’unique but d’empêcher des tas de ‘criminels irresponsables’ d’instaurer un régime de terreur ». Pour un peu, on lui donnerait cent lires, ou une médaille, brave homme. Ce bon vieux coup du « bouclier contre l’occupant », tu parles. Air connu
Bref, ça patine. Rien ne permet au juge ( qui s’ennuie terriblement, cette affaire n’a pas d’intérêt judiciaire) de trancher, d’autant que le procès se déroule au siège même de l’ex-Fédération fasciste, au prétexte que le tribunal a été détruit en 44 par les bombardements Alliés, ils n’ont pas fait que du joli joli, les US, enfin bon, ils sont là, et les dollars aussi, aussi soit-il ainsi. Dates, espaces, miroirs, mémoires, intentions, tout s’imbrique et s’implique pour lever une véritable «  La Mura » préservant les coupables de leur punition.

C’est pour ça qu’on les aime, les murs, à Ferrare. Ils protègent de tout, surtout de l’intérieur des mémoires, voila pourquoi on organise des festivals de rue, ça efface les ombres.
A l’extrême fin du chapitre, arrive le pharmacien, notre pharmacien à nous, plus que jamais invalide et trompé, observateur impavide et supposé honnête, car c’est un pharmacien, par n’importe quelle pharmacie la grande, face au Castello Estense, très appréciable chiffre d’affaires avec la paix revenue, « c’est une figure parmi les notables », aussi un antifasciste, « véritable figure parmi les vainqueurs », de plus un fils de Franc-Maçon, en somme : arcane majeur parmi les réseaux, triple garantie d’origine et authenticité. La vérité, c’est lui, non ?
Tout dépend de ce qu’il va dire qu’il a vu, précisément, cette nuit de 43. Nous, lecteurs, le savons bien qu’il a tout vu, la mitraille, les cadavres, le chef, son épouse à lui se carapatant en catimini. L’ultime témoin. Le porteur du langage de la Vérité, V majuscule. L’homme à sa fenêtre dont le regard a pu croiser celui du chef assassineur. Entre hommes, comme une nuit de bordel avec revolver, et job très correctement fait par ces dames.
Donc, suspense, poitrines bloquées, ventres serrés, donc il a vu quoi, au fait, notre pharmacien, le Pino Barilari ? Face à face ? Magne toi, mon grand, la suite attend. Quelques marches dans les images de souvenir, dans le souterrain mou de nos mémoires, descends un peu, et la vérité glissera de biais comme un crabe sur la plage, mais c’est déjà ça ? Non ?

Le narrateur de la nouvelle décrit alors, en effet, le regard muet échangé, le soir même des assassinats, entre « le chef » dirigeant les meurtres, et l’observateur paralysé à sa fenêtre. Donc, ce regard existe. Donc l’Histoire existe. Donc le jugement existe. Donc. Ouf.


On va savoir. On va pouvoir punir. On va écrire de l’Histoire.
Mais non. Non de non.

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 68/99, Chapitre 21 – dernier milieu. Bref, ça patine quand même pas mal. A SUIVRE : 9 mars.

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6 réflexions sur “YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 68/99, Chapitre 21 – dernier milieu. Bref, ça patine quand même pas mal.

  1. Avatar de Michelle Santangeli Michelle Santangeli dit :

    Bonjour Didier  j’espère que vous allez bien . L’adresse wanadoo fonctionne t’elle toujours j’ai envoyé un mail à cette adresse ? Bien à vous Michelle SANTANGELI 

    Envoyé depuis Yahoo Mail pour iPad

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  2. Avatar de SALANICK SALANICK dit :

    En fait de gonocoques , c’est plutôt le tréponème pâle qui a atteint notre pharmacien.
    Le tréponème pâle est responsable de la syphilis, alors que le gonocoque l’est de la blennoragie ( affection relativement moins grave que la syphilis)… encore appelée chaude-pisse.

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