YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 70/99, Chapitre 22 – début. Le silence règne sur les deux colonnes.

J’ai retenu le guide NERO depuis Paris. C’est via delle Scienze, le cœur du cœur médiéval et (donc, ou presque ) du ghetto. NERO, apparaissait à gauche, sur un bandeau vertical, en surimpression de ce duplex 33B Belfiori, dont j’ignorais qu’il deviendrait « mon »jardin, avant d’être clos par le virus,et donc disparu de mon horizon sentimental, car Silvia loue désormais à l’année..

Néro vendait : « Tour de Ferrare secrète, mystérieuse, magique…un guide expert qui conduit sur les chemins inattendus de la ville cachée, dans une véritable enquête contre l’oubli ». « PAPE ? ROI ? CHANCELIER ? Tout sur Chacun-mais en secret et en visitant ».Tout ce qu’il me faut.
De Néro , on voit d’abord, fiché dans la pochette en cuir pendue à l’épaule gauche, un discret triangle équilatéral rouge vif, dont il m’expliquera que « Non, pas du tout, rien à voir avec les frangibus maçonibus discrétibus, non, c’est le signe qu’imposaient les nazis dans les camps aux prisonniers politiques ». Presque quadragénaire, cultivé, archéologue patenté ( dit-il, mais comme souvent ici Néro dit davantage qu’il est), un peu fébrile et très drôle, il fait le guide comme on fait le père noël : pour arrondir la hotte, soixante euros le tout, pas la peine de mégoter. Et encore moins de trop y adhérer durablement, c’est du spectacle vivant, et j’aime ça, les histoires dans l’Histoire. Légendes, secrets de lieux et de villes : j’aime que la fiction y altère le réel, que l’imaginaire désaltère les déserts de la mémoire.

« 18h30, 60 euros, comme au casino, c’est OK ? »

Une phrase sur deux, Néro la conclut par « C’est OK ? »
Je suis un peu en retard : j’avais omis de lire assez la carte, encore, mais la carte de Ferrare s’observe comme on regarde une toile d’araignée presqu’achevée. Pour la topographie, le vieux Ferrare est la cité du presque. Ici jamais aucun vicolo ne rejoint vraiment un autre, c’est comme les canaux et les ponts à Venise, une pure illusion de précision, dans une confusion mentale et plastique un peu molles. Mais voilà ce qu’on vient aimer à Ferrare, la confusion des brumes du matin et des souvenirs de nuit, pour contrer le réel trop vif et arrogant de nos quotidiens.

A Venise le canal marque la limite, ici c’est La Mura. Heureuses cités pour piéton désorienté. Et toujours un cheval sellé pour pendre la fuite dans l’imaginaire ?
-« Vous perdez votre temps, tu perds ton temps », dit-il, déjà parti dans l’errance et la guidance, Il demande : « Tu attends quoi ? » Moi, dis-je, « ici je viens trouver les ombres de Fantômas posées sur les pierres rondes où passent des vélos, ça vous va ?  » NERO se marre. « Tope là, Fantômas, c’est mon rayon, ça roule, ma poule, une boule dans la houle c’est cool. »
En plus de parler beaucoup, NERO marche vite, la barbe taillée en pointe, la langue hâtive, précipitée même, ponctuée toutes les deux phrases d’un «  Understand ? ». Il parle Italien, traduit souvent le mot principal, church, compris ?
Avouons-le une fois pour toutes : si j’ai – aussi- aimé mon Néro dans le coffret nommé Ferrare, c’est qu’il se prend- visiblement, pour Hugo Pratt guidant jadis Jean-Paul Kauffmann dans les toutes menues impasses, vers les magies, dans les chapelles (ouvertes) et les secrets (fermés) de Venise dans les années 80 ( « Venise à double tour« , p 252 , Folio, ), superbe moment d’initiation du timide par l’exubérant, sur fond de mots et de lignes, de galops et de signes, de mystères et de dévoilements, de cachets contre la migraine ou l’insomnie. Vrai, faux ?

Les deux, vrai et faux, donc : Romanesque!

Je peine à suivre son Italien volubile. Néro s’en aperçoit, fait une pause, repart déjà. J’ai l’impression de courir le 10000 mètres ( ma distance préférée) dans un stade abandonné par des pleureuses asséchées ( je sens que les Juniors ne vont pas aimer).

Pour soixante euros, deux heures et demie de visite, un archéologue, même faux, c’est donné. Néro fait son poète, tendance Poésie Gallimard trouvé d’occase chez Gibert un jeudi de pluie. Néro dit « Si tu veux travailler dans le sérieux, tu dois te mettre les doigts dans la terre des racines, et sentir passer le, comment vous dites, les lombrics. Le guide est le lombric du  potager intérieur». Je ne suis pas certain de comprendre.
Il interrompt le soliloque, s’adosse à une très petite porte de chapelle, on croirait l’entrée d’une maison de pêcheur sur une île grecque : « Je te rassure, elle est déconsacrée, comme la plus grande partie des églises anciennes de Ferrare, toutes sont devenues la propriété de la Wagner und Goethe Bank, des Allemands, pas joli joli l’origine des fonds, je te raconterai la prochaine fois ».
« Elle
( geste de menton) c’était le première église de la ville, aujourd’hui c’est un ciné porno, le MIGNON, deux séances par jour, presque toujours vide, les sales salles porno c’est fini, qu’est-ce qu’on viendrait foutre ici, t’as YOUPORN et les sites de rencontre. En plus, on a réappris le respect, dit-on. Mais ça reste ouvert, aussi tu dois apprendre qu’on l’a bâtie sur les ruines du projet de la toute première synagogue de Ferrare, oui, à l’origine la synagogue devait remplacer la chapelle initiale, tu vois le truc, plan sur plan, chapelle, synagogue, chapelle, ciné…Puis le projet s’est arrêté faute d’argent, toujours pareil. Reste la vacuité vespérale et désespérée d’un porno en déshérence «  (j’ai enregistré, je traduis).

 » Ce qu’on dit, et c’est pour ça que je m’arrête : les Juifs, arrivés depuis peu, fin XVème, ont profité du chantier délaissé des souterrains, faute de fonds sinon de profondeur ( il rit), pour creuser un couloir très étroit menant jusqu’à l’église San Andréa, celle de ta fameuse via Belfiori, la rue du jardin rose qui t’a séduit, chez Silvia, une infiniment petite église, on ne la voit même pas en passant que c’en est une, façade, confondue aux maisons mitoyennes, chapelle sans doute contemporaine de celle-ci derrière moi, et c’était un moyen de circuler en sous-sol, d’une épaisseur à l’autre, d’un silence à son semblable, compris ? Sans se faire voir, compris ? De circuler sans risque donc, tout ça leur donnait la liberté de passer, l’épée dans une main la truelle dans l’autre, tu parles d’un truc, car ils avaient emporté avec eux les souvenirs d’Espagne et d‘exil, les Juifs. Sous le regard aimable de la police locale. Et pas que dans la tête, mais aussi les trésors de la communauté. Car les mauvaises langues prétendent, sans preuve, (sinon ce seraient les justes langues des historiens) que pour hâter le tintouin, et un peu étaler les vagues de cette tempête, tout de même, l’expulsion des Juifs, l’Isabelle et l’Aragon leur avaient remis un viatique en bel et bon argent, adieu, surtout l’Isabelle, la moins pingre.


NERO enchaîne les affirmations. Ses bras portent beaucoup de tatouages, ici une étoile de David – « On est tous un peu juifs par des ancêtres, à Ferrare, si on creuse », d’indéchiffrables signes en haut de la cuisse dévoilée sous le short quand on monte les marches . « Ce truc, t’occupe, c’est mes copines des fouilles et moi, une Fraternité, une assoss si tu préfères ».

NERO, un personnage dont comment ne pas douter qu’il est douteux. Ici, désignant une simple marque de tailleur de pierre gravée dans la brique, « C’est la marque de Pascalo Gionalli, un conseiller du Duc, un pauvre moine sans le sou, et en quelques années il a possédé la moitié de Ferrare, tu veux savoir comment ? ». Partout d’identiques histoires, l’or des alchimistes coule dans les veines de toutes les cités anciennes, transfusées d’imaginaire. Il raconte que, très habile, « le Duc a bien accepté, même appelé si on veut, les Juifs expulsés. Partis avec le cadeau d’adieu fait par l’Aragon au consistoire. Futé, le Duc. Mais il a d’abord seulement accepté les femmes, hop.« 
Je ne comprends pas, il commente. Je suis avec difficulté. Il invente ?
NERO : « Le Duc d’este, aux Juifs, il leur a dit : vous, les maridos, vous attendez un peu en Espagne voir ce qui se passe, vous racontez à l’Alphonse et la Castille que vous faites les bagages, ça prend du temps’. Evidemment Judith et Rachel et Dora sans homme, pas très casher, tu vois ? Le Duc malin a installé les plus craquantes dans « La Maison des femmes », juste en limite du quartier juif , c’est là où nous sommes, ici même, oui oui , pas de ghetto, pas d’enfermement, pas d’interdits, un véritable accueil, mais tout de même un « quartier des Juifs ». Comme il y avait le quartier des drapiers. Maintenant, observe ces deux maisons jumelles avec ces fenêtres « jalousies » très espagnoles. Tu vois, il n’y a qu’elles comme ça dans tout Ferrare. Elles sont mitoyennes mais chacun de part et d’autre de la limite fictive mais vécue entre communauté chrétienne et communauté hébraïque. Tu comprends? Vraiment le truc très roublard c’est qu’un couloir les réunit à chaque étage, invisible passage. Donc, en trois pas tu franchis la frontière virtuelle, dans la maison, entre la terre chrétienne et le sol dédié aux nouveaux venus d’Espagne. A l’intérieur, personne ne surveille. Rusé, non ? Compris ? » Clin d’œil. « Compris ! » Sans clin d’œil. Il reprend : « Le Duc, ensuite, il a incité les chrétiens qui n’attendaient que ça, les gaillards, à fréquenter la maison double, avec ardeur. Tu entres Chrétien par la porte du numéro 24, hop, couloir, puis tu galipettes inconnu dans les appartements du numéro 26, et tu ressors chrétien par la porte numéro 24 , juste au moment ou Rachel ( qui est amoureuse, pour de vrai) quitte la maison jumelle par la porte du numéro 26, faisant mine de ne pas te voir…Et ce fut quoi, le résultat ? »
J’avoue que le ton et l’histoire m’agacent vraiment, et je me promets de vérifier. Je ne le ferai pas : l’histoire de cette architecture gémellaire à résonance amoureuse est trop belle pour qu’on risque d’en contrôler la véracité.
« Résultat ? Très simple, en quartier chrétien, les mecs font pas de péché mortel à coucher, surtout avec des juives. Un Pater, deux Ave, trois deniers, hop, absolution, c’est pas les amours de parenthèse qui vont affadir l’oraison. Et chez les pauvres filles expulsées, mais bien accueillies, solitaires, et – toujours amoureuses de leurs visiteurs  » acceptés » ( les sources sont formelles: ni violence ni argent ), un résultat banal : des enfants, bien sûr, d’accord ce n’est pas vraiment une bonne idée, surtout que l’ »immaculée conception » ça ne se traduit pas en Hébreu. Bah oui, malheur et péché ? Et pourtant, comme tu sais, les nouveaux-nés sont Juifs car de mère juive. Et quand le ‘marido’ surgit enfin, quittant l’Espagne, on se débrouille avec le poids du réel que l’amour et la foi savent alléger. Tu penses, un garçon, Mazel Tov, c’est l’espérance. Le vrai papa chrétien, il vient en visite depuis le quartier voisin. Il est un  » Parrain d’honneur » ( formule inventée par un juriste ducal) très vu et connu, apprécié comme un accueillant bienfaiteur, qui a pris en affection cet enfant, ça aide, il fait le Gentil, c’est un peu dégueu le procédé, on pourrait croire, mais selon les textes c’était plutôt la tendresse et l’entraide, et puis de toute façon quand t’es un migrant privé de tout, ça aide, ça aide, pauvres migrants de tous les siècles, qu’on vous dise bonjour . Mazel Tov !».

________________________________________________________________________________________________________Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 70/99, Chapitre 22 – début. Le silence règne sur les deux colonnes. A suivre dans deux ou trois jours…ou quatre ? Disons le 22 mars ? Plutôt le 21 ? D’accord…On n’est plus à un jour près.

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