Si le baragouin de NERO – le – guide est authentique, je reconnais que la sombre malignité ducale, les maisons jumelles à cheval sur les deux « quartiers » a dû permettre une curieuse intégration par le ventre.
Ailleurs, Néro désigne la puissante serrure de métal à forme de compas. Plus récemment, dit-il, sortant sa demi-cigarette, « en plus de la Kabbale, Ferrare a connu les Fils de la Veuve, les Frères invisibles et presqu’aussi puissants. Ils ont repris les chemins et les rites, pour leur propre usage clandestin, et si la chapelle san Grégorio héberge encore son cinéma porno, c’est qu’elle n’appartient plus à la Wagner und Goethe Bank, mais à une Grande Loge de Ferrare,
la même qui a initié le fameux Italo Baldo,
le funeste fasciste devenu patron de la région, un poteau très proche du Bénito. C’est un réseau de protection, de fuite, des souterrains très discrets, mélodie en sous-sol, en cas de coup dur ». De tous temps, les souterrains, ça éclaire la route.
On galope dans les histoires, on surfe dans l’océan vague des symboles, dans l’approximation jolie de l’à peine dit, et je me crois devenu à mon tour personnage de roman. Pour un garçon modeste comme moi, c’est un peu gênant, au début, et finalement on s’habitue, pourvu qu’on reste secondaire, et qu’on s’amuse à la pose.
Au détour de la via del Turco, lorsque nous bifurquons vers les places du centre, j’ai l’impression d’apercevoir Silvia, très droite dans sa silhouette, discrètement élégante, ensemble T shirt rouille, pantalon brique, et bandeau émeraude pâle. L’assez mystérieuse Silvia. Toujours le monocolore camaïeu, si peu touriste, si professionnel, mais professionnelle de quoi ? Et – ouf !- jamais en short. Même sur la terrasse du jardin rose.

NERO s’assied sur une marche précédant le cloître. Il sort une page. Il lit, s’amuse :
« Témoin de l’ébranlement que les juifs avaient causé à tout l’Orient, voulut les arracher à leur culte pour les soustraire à ces éternelles espérances d’un vengeur promis à leur race par Jéhovah. Il effaça le nom de la cité de David, qui devint Aelia Capitolina. Il y dressa des autels à tous les dieux, et défendit aux Juifs de pratiquer leur baptême sanglant. Il s’agissait donc pour ceux-ci de perdre leur nationalité religieuse, comme ils avaient perdu leur nationalité politique. A la voix du docteur Akiba, ils tentèrent encore une fois le sort des armes. Ils prirent pour chef (135) Bar Kokabaou ‘Le Fils de l’Etoile’, qui se faisait passer pour le messie attendu. Les horreurs de la dernière guerre, vécue sous Vespasien, se renouvelèrent, et cinq-cent quatre-vingt mille Juifs périrent, toute la Judée fut dévastée, ce qui resta du peuple fut jeté en esclavage. L’approche de Jérusalem leur fut interdite : seulement une fois chaque année ils pouvaient venir chanter les lamentations de leurs prophètes sur les ruines de la cité sainte ».

NERO souffle, saisit l’une de ses déjà célèbres demi-cigarettes, m’observe. « Tu sais d’où ça vient ? D’un auteur français XIXème, connu pour son action en faveur de l’éducation des filles, je te dis le nom après ? Le titre « Histoire romaine, contenant les matières indiquées par les programmes officiels du 22 janvier ( il marque une pause, mais je devine le siècle)…22 janvier 1885, pour la classe de quatrième », nouvelle édition, 1886, Hachette et Cie, 476 pages, 8 cartes, et c’est Chap.XXIX, paragraphe 4. Chic, non ? T’as trouvé ?«
Facile, Victor Duruy. On a sa dignité rangée dans les étagères de la culture. Même si à bientôt soixante-dix ans on commence à ne plus se souvenir très bien de quel rayon, à côté des livres de cuisine. NERO, archéologue peut-être pas, lecteur véritable, certainement.
Comme j’observe la demi-cigarette : « Je tente de réduire le tabac, maintenant que je viens d’avoir quarante ans et une petite fille, à quarante ans, on n’y croit pas, hein ? »
Plus tard, devant un autre porche, comme j’écoute tout en lui disant que son périple risque de perdre un peu de sens par excès de déchiffrements du secret sous chaque pierre, que c’est une surexposition, il approuve avec bruit : « Oui, oui, très justement dit, nous sommes une société surexposée, voilà pourquoi il n’y a plus rien dans la profondeur de l’image. On a beau racler au rasoir, plus rien sous la couenne du mensonge public ».
Heureusement, il reste les obscurs artisans du temps, guides à l’ouvrage et romanciers en veille. »
J’avoue : certaines des compositions lexicales du guide me laissent confronté à l’indéchiffrable.
« Et Hugues de Payn, ça te dit aussi ? « abrupte NERO. Nous sommes sur la très petite place s. Antonio Abate, où le festival de musique de rues, à l’heure du soir, ramène ses mauvais diseurs de bonne aventure, sa cour des miracles pour rire.
Ensuite, nous faisons un arrêt devant l’école où enseigna Giorgio Bassani ( et Matilde Bassani aussi, je le sais maintenant). Ici, deux dates : dont le 14 Sheval 5762 et une en 2002. Nous sommes bien issus de plusieurs temps. Renaissance et Résistance. Sauf que Les Lumières sont usées, avec toutes ces années pour nous rejoindre.
La fatigue de ce long jour, et le volubilité du guide supportée dans une langue rapide que je maîtrise mal, finissent par produire une sorte de brouillage sensoriel, une confusion des sens, presqu’une ivresse légère, comme un soir de bar ou de rencontre amoureuse. A chaque coin de rue, depuis plus de deux heures, le guide à transmuté toute pierre en message crypté, chaque détour en périple magique. La gargouille est un message des Alchimiste, amis des Juifs, les trois degrés de la chapelle, symétriques de l’autre côté de la porte close, conduiraient à une crypte, qui était sous l’ancien chœur, avant qu’on déplace les murs toute fin du quinzième siècle, compris ?
Traces de Templiers ou leurs héritiers de Chevaliers de Malte. « Compris, si peu après l’accueil des Juifs expulsés?.. L’octogone, marque du Temple…Tu te rends compte, Le Français ? Au douzième, c’était alors une chapelle de la commanderie templière, ça se voit aux structures octogonales, ils ont déposé la dépouille du frère fondateur, Hugues de Payn, déjà leur espoir secret d’une symbiose entre Orient et Occident, le syncrétisme de base qui réunifierait enfin l’humanité autour de ses symboles d’origine, dans le divin dessein de sauver l’âme du monde. Le premier Chevalier d’Orient et d’Occident. Même pas repéré par la police d’époque.
Plus fort que Fantômas, quand même ! »
Le silence règne sur les deux colonnes de la chapelle. Que je sache, Ferrare est loin des circuits de pèlerins que défendaient les fameux Templiers cités par NERO. Et la dépouille du fondateur, Hugues de Payn, qu’on dit mort en 1136 sauf erreur ( pour les dates inutiles de faits incertains, la mémoire vibrionne), de l’avis général des vrais historiens, c’est en terre sainte comme on disait, en terre sainte qu’on la trouve, qu’on l’a trouvée, qu’on la trouverait, s’il restait quoi que ce fût de l’occupation franque dans les royaumes d’Orient. Mais je ne dispute ni ne riposte, c’est un roman, le « Tour de Ferrare et ses mystères ». Roman à Ferrare.
Nous finissons devant San Domenico,
une histoire de marque laissée par le diable selon « les gens du temps », la chapelle daterait de 1111, » Tout un message, encore ! Tu sais bien que le calcul de 1111, ça donne, et la kabbale… »
Sans même évoquer la gargouille qui pisse la matière première de l’Alchimiste, reconnu à son bonnet d’initié aux Mystères.
NERO voudrait comprendre ce que j’écris tout le temps sur mon carnet, pourquoi je prends tant des notes. Moi, j’aimerais soudain savoir, étourdi ou séduit, s’il a le temps d’un dîner rapide ? Il accepte, c’est bien que j’aie » marché si vite avec lui, pas comme les quatre gros Américains d’hier, des gras de je ne sais même plus si leur état existe pour de vrai, en plus ils ne comprenaient rien, et toi tu en savais déjà un peu de mes. ?..il hésite…Ferrâneries…«
Pendant qu’il repeigne sa barbe, je fais un tour rapide, la chapelle me semble un peu neuve pour son age. Aperçu rapidement sur un soubassement :
Il me rejoint. J’étais seul, certes, pour la visite conçue pour un mini-groupe, d’accord, d’accord, mais il refuse avec force et vigueur que j’augmente son tarif, soixante, c’est bien. « T’auras qu’à payer le dîner, je t’emmène au Gourmet Burger, tu connais ? »
Il ajoute, riant :« C’est pas loin de la maison et du jardin de Girogio Bassani »
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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 71/99, Chapitre 22 – FIN. Nous sommes une société surexposée. Mais c’est pas tout ça, on va vers la fin…du récit.
Sans en avoir l’air :
« À moi les enfants de la v… et de l’o… »
Récit toujours passionnant dans un style très agréable.
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TOUJOURS UN GRAND MERCI POUR VOS LECTURES – QUI SAVENT REPERER LES CLINS D’OEIL, MÊME SI ON PRÉTEND QUE VOUS NE SAVEZ NI LIRE NI ÉCRIRE ! AMITIÉS.
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