( INSTANT MEMORIEL ( quelle affreuse expression) : mis au point dans la version définitive le 19 mars, début de CONFINEMENT III ( un an après le commencement de CONFINEMENT I) ce post est programmé le 13 AVRIL, date anniversaire de la mort de GIORGIO BASSANI à l’ospedale san Camillo de Rome en 2000. )
Quelques enjambées, peu de mètres, et ce doit bien rester l’un des rares lieux non foulés par mon paresseux pas dans les vieux quartiers de Ferrare, et c’est pourtant celui où dort la maison, étalée comme ferait une grosse chatte abandonnée au soleil dans le jardin rose de Silvia. Via Borgo di Sotto, je répète, je note, je souligne, je redicte, j’indexe : Via Borgo di Sotto. De Bassani LA MAISON, avec tout ce que cela comporte de jardins et de secrets. On va savoir. On va voir. Sans doute. Peut-être. On va voir.
Terrible dans son évidence jusque-là clandestine à mes yeux, la maison n’a besoin de rien d’autre que ceci : murs jaunes, traces de plâtre, encadrement fatigué des fenêtres, sonnettes à l’ancienne disposées en ribambelle verticale
Je progresse dans les trous de ma mémoire, comme si des insectes xylophages avaient, peu à peu, clandestinement rongé en silence toutes ces poutres qu’on croyait solives et qui se révèlent paille, au point que vont s’effondrer les charpentes de l’existence.
« Eh ben, des phrases comme ça », dirait-on parmi les astucieux collègues de l’Equipe, Cécile, Sergi, Mark, « y a que toi pour en dicter ».
Parvenant ( je le crois )au terme de mon chemin solitaire, j’associe leurs visages à ma joie.
Debout devant la maison qui me protège par son ombre brute, je me souviens que mon Giorgio, notre Giorgio à elle et moi, souffrit « dix ans de solitude », pendant les progrès d’
, solitude au moins en ses intérieurs, malgré sa présidence jadis du festival de Venise, malgré ses prix et les succès, malgré les honneurs et les voyages, une solitude couchée sur le silence du dedans, comme une encre d’espion se détruisant peu à peu, même si une charmante accompagnait ses gestes et maquillait ses oublis pour en faire des caprices, possible maîtresse ( après bien d’autres) qui s’estompait à force de tenter de lui épargner l’oubli, à lui.
J’imagine Giorgio Bassani à la fenêtre sur la rue, au balcon, un des rare balcons de ce quartier. Il fume une pipe et Pasolini pense « Ceci n’est pas une pipe ». La magnolia dans le jardin, à droite près du mur jouxtant le musée Riminaldi, crée des soucis. La floraison a été tardive, avare. Giorgio, ça l’agace ce matin de juin. Dans le garage- le porche se voit un peu décalé de la façade centrale par rapport au balcon- traine encore la fameuse FIAT 1100, dont il n’a jamais voulu se séparer, même avec les kilomètres à faire jusqu’à Rome, puis l’argent, d’abord l’argent des scénarii, des contributions à des films. Scénarii et adaptations, il s’y met sans réserve le professeur, rédacteur en chef : trois en 1952, Soldati, Antonioni, deux en 53, six en 54, six dans l’année c’est presqu’un métier à temps complet, encore deux Soldati, mais aussi Zampa , Blasetti et- excusez du pas peu – Visconti, et même, en 1958 , une dernière participation à ce qui n’est pas une étoile du cinéma, la « Teresa Etienne » de Denys de la Patellière.

On se demande ce qu’il fichait là-dedans, d’ailleurs plus rien ensuite, sauf des doublages – dont pour son ami de toujours, Pasolini et surtout, surtout, le succès d’écrivain venant, les films adaptés de ses propres romans, parmi lesquels la fameuse « La Lunga notte del’43 », dont le scénario est signé Pasolini pour arriver –enfin ?- à ce qui a fait de lui une célébrité internationale au moins pour quelque temps, et de moi un chercheur en Bassani : en 1970, « Il Giardino dei Finzi-Contini », avec rien moins que Dominique Sanda, Helmut Berger, Fabio Testi ( ces noms éveillent ils encore quelqu’image ?), Ours d’Or à Berlin ( et revoici la médaille d’or), bien que Bassini, toujours, ait regretté la « trahison » d’une adaptation selon lui ratée par les scénaristes, Bonicelli et Pirro. Il est vrai, d’ailleurs, le film je l’ai revu dans un de ces cinémas du Quartier Latin spécialisés en retours de l’oublié : la trahison est grossière, surtout à la fin.
A titre personnel, mais parce que j’aime banalement ce comédien, Philippe Noiret, le troisième film tiré d’un roman, en 1987, est celui que je préfère, le plus discret aussi, « Gli Occhiali d’oro », détenteur d’un prix – pour la musique d’Ennio Morricone -, le Prix Donatello, je ne vois pas, Donatello non, ah oui Donatello.
Dans un tiroir de la commode à l’étage du grand père, longtemps chef de service à l’hôpital (dans la vaste maison la famille vivait entière, mais c’était une autre maison?) ( tant pis, je tiens personnellement à ce que celle-ci reste SA maison. Ma Maison), des tirages sépia, des plaques anciennes de photographie, l’une d’entre elles pourrait représenter la plaque sur la façade de la synagogue dite espagnole, mais la remarque est anachronique.
Peu importe, diraient Sergi, ou Mark, ou Cécile : les plaques des assassinés, sur les murs, victimes d’explosion à Bologne, fusillés à Modène, déportés à Ferrare, ce sont comme autant de plaques d’une maladie de Parkinson de la société.
Ce qu’on sait s’oublie, et ce qu’on ignore fait trembler (seul ce qu’on a imaginé reste), les mains sur les livres, les doigts pour la pipe, les jambes pour des cheminements, le cerveau pour la mémoire, qui est l’autre nom du progrès. Il faut suggérer la lecture des plaques à tout passant, short ou pas.
Bien sûr, j’ai lu que Giorgio Bassani, tôt, a cessé de vivre ici, dans cette maison ou ailleurs à Ferrare, parti en 43. Professeur romain, scénariste italien, écrivain de partout. Et alors ?
Je sonne. Nul ne répond. Je m’y attendais. Debout, comme dénudé par la surprise, mélangé au soleil et à mon ombre, je me raconte une histoire, celle d’une brève entrevue aveune gardienne mitique et sauvage. Ce qu’on invente reste. L’empreinte de mon doigt s’installe sur le bouton de cuivre, preuve ou témoignage. Je ne vais toujours rien savoir du jardin intérieur, ça fatigue fatidiquement.
De retour par la voie directe, la voie sèche : via Borgo di Sotto, puis rue Saraceno, rue Belfiori, le jardin rose.
Ainsi, je m’aperçois que la maison de Giorgio Bassani, tant rêvée, tant cherchée, quête inaboutie et symbole enrichi, la maison est à six minutes de mon duplex, quasiment c’est une ligne en équerre. Je m’en veux d’avoir si longtemps choisi plutôt les cercles, les détours, les arrondis, les ovales. A cause de Bassani, et de tout ce qu’il raconte sur la construction en cible concentrique de son texte, les spirales, la rondeur, les brumes, l’ellipse géométrique et stylistique, seulement pour que je n’ose pas la lumière de l’équerre.
Well done, Giorgio, well done, old chap ( dirait Blake)(ou Mortimer ?)
Au retour, je croise Silvia quittant le 33B.
Elle part faire des courses. Je regarde la montre, oui, c’est son heure. Depuis mon arrivée, nous ne nous sommes pas vraiment vus.
Dans la rue, on s’invite à dîner. Ce soir ? Ce soir !
Retour via Belfiori, 33 B, c’est à côté, mais dans cette moitié de la ville, les rues de l’ancien ghetto sont toujours à côté, proches, à portée de marche et de mémoire. Les souvenirs c’est pareil : tout est à côté de tout mais il faut tracer le bon itinéraire.
A Ferrare, comme à Venise- et voilà pourquoi ces deux îles restent insurpassables par aucune mer d’hautes eaux ou haute saison- l’errance ne conduit jamais nulle part : impossible de se perdre même si tous les labyrinthes semblent à portée de sortie en même temps et infinis, et de vastes pièges ouverts sous l’attention des passants.
A Ferrare comme à Venise on erre, on se perd, et on retrouve le Canal, ou La Mura, partout, on ne reste pas comme un lion dans sa cage, expérimentant les douloureuses limites de l’existence, mais on est comme un visiteur heureux qui explore son Eden, son jardin, imaginaire et vivant. Son plaisir : sa prison.
Explorer mon Bassani, exploiter son jardin.
Douché, avant que ma loueuse (qui ne me loue pas, du reste, beaucoup, je trouve) revienne, j’écris ou dicte à la table du jardin, malgré les chansons italiennes sirupeuses d’un vedette locale, en dépit de odeurs de viandes cuites dans l’huile d’olive première pression à froid, et moi j’écris, j’écris, je parle, je parle. On ne sait encore si cela finira en rapport, en notuscule, en rêve debout devant la porte, et si les collègues de l’Agence seront contents, mais peu importe désormais. J’ai mon jardin. De Bassani.
C’est pour moi, le jardin de Giorgio Bassani.
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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 76/99, Chapitre 24 – FIN : une gardienne mutique et sauvage. A suivre, Le chapitre 25 – assez difficile ( ou délicat?)- il faut attendre le 20 avril, on espère.