YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 78/99, Chapitre 25 – milieu. Des papillotes de lotte aux quatre baies.


Au Vieux Ghetto, tout est juste à point, y compris l’accueil de Julio. Même si réapparait aussitôt la question de la langue, avec SILVIA, d’autant que le menu, pour abrégé qu’il soit, ne présente que des spécialités régionales, aux prix et aux saveurs incomparables. Tout aussi vite on sait que le sujet du langage reste secondaire s’il ne s’agit que de s’entendre sur l’essentiel : le choix du vin, l’usage des heures à venir – et rien d’autre, surtout rien de plus, on ne voit pas du tout ce qu’il faudrait anticiper, tout est inscrit, prévu. Et cependant tout à fait imprévisible, peut-être ? Sauf que.
En chemin, quittant le jardin, on s’était dit qu’on pourrait utiliser le IPhone, et en arrivant au croisement avec Saraceno, Silvia eut l’idée des IPad, on est retournés les chercher. Des pédants, ici, affirmeraient que la dysmorphie de la structure narrative forme la structure même du récit, mais personne ne les écouterait.
« Ce que je percevais de la situation », dira ensuite le serveuse, Julia,(Julio et Julia, je ne saurais jamais si ce sont des pseudo pour amuser les touristes ?), Julia, une presque rousse et en licence de psychoarchitecture, dira : «…on voyait qu’ils avaient absolument le désir d’arriver à quelque chose, mais on ne savait quoi, et eux non plus, sans doute ? Ce ne se présentait pas comme des amants, ni des amis, ni pour un dîner d’affaires ou affaires de famille, et pourtant une forte complicité dépassait autour de la table » ( la grammaire de Julia fautait parfois, mais elle n’en était qu’à sa quatrième année d’Ecole).
La serveuse, que je regarde venir, se courber, partir, pose de petits plats ovales contenant des amuse-bouche. Ovales. Ovales, d’abord, la mandorle du christ sur la façade, bien que les façades médiévales en brique ne comportent pas de statue, puis tout au fond, tout après, l’ovale grassement gravé à la verticale sur le mur de l’inintéressante prison ducale visitée dans l’après-midi, et entre temps, souvent par paire, les ovales et le temps (ou le destin ?) jouent au rugby avec les ballons de la vie gonflée- mais la narration marque les points, ovale des olives noires dans le verre, ovale… ovale des grappes au sein de la vigne, ovale des œufs durs doucement alignés naguère sur les comptoirs en zinc des bistrots, et un ballon de côtes, Patron, et tant d’ovales figurant un sexe sommaire, tel que dessiné par des artistes prébubères d’avant le porno, y compris sur les panneaux signalétiques prétendant diriger vers la maison de Bassani…
Pour le discours une solution est trouvée, c’est d’abord Silvia qui l’a proposée, surtout que le wifi de l’auberge est impeccable : il.vecchio.ghetto.de.julio, et mot de passe FER 441, un peu compliqué, bien sûr, mais efficace, et on échange, plutôt très bien quoiqu’avec décalage, par le site Airbnb qui permet le dialogue par « messages » aussi longs qu’on désire, comme si on était encore à distance, gratuit et avec traduction simultanée, les experts ne s’en sont pas rendu compte, traduction approximative parfois, mais enfin on n’est pas en train d’écrire une thèse sur le lexique des auberges à Ferrare. Il n’y a qu’à supprimer tout l’inessentiel ( dont ces admirables héros de l’obscur, les « Juniors de l’Agence« . C’est un choix radicalement opposé au verbiage amoureux, tout bâti de pratique phatique sinon déjà phallique, certes, ça tombe bien, on n’est pas là pour ça. Notice ? Encore ? On va finir par se lasser… ? Allons-y, mais une brève cette fois, juste pour l’encadré de la note :  » Étoiles dans l’assiette« 

« Auberge Au Vieux Ghetto, rue Vittoria, chez Julia et Julio, mais si, c’est vrai. On est là pour les fameux beignets d’anchois garnis, disposés en carré d’as sur un lit de fleurs de courgettes à peine croustillantes, en primi piati, c’est à courir se confesser dans l’une des soixante églises de Ferrare et, à suivre, les papillotes de lotte aux quatre baies, servies avec un risotto très onctueux, roulé en cigare pané, soudain poêlé juste quatre ou cinq secondes sur une huile de raisin à peine porteuse d’herbes, une splendeur pour les yeux et les papilles. On évitera, en dépit de leur séduction rapide, les pétillants de la région, Lambrusco de Modène ou Prosecco, mais si vous êtes en verve (et en fonds) : le Toscan Seti Ponti dont la belle énergie rouge vous servira de dessert, et facilitera une addition qui ne perd pas son temps à faire des régimes amincissants, ou à lésiner sur les chiffres.
Réservation très conseillée : http://www.albergogettivecchio.fer.it »


Quand je raconte – tablettes entre nous chacun la sienne- mes dialogues avec l’agent immobilier pour la location imaginée d’un pied-à-terre en ville, Silvia s’étonne et s’agace un peu, mais on n’approfondit pas : Julia demande la commande. Silvia, l’attente la tente. NERO l’héros est gros. Ainsi de suite. A ma question à propos de livres sur les marches dans le duplex, Silvia répond que, oui, elle lit beaucoup. Elle n’a plus de place dans son « vrai » chez elle, et la plupart des livres est à elle, il y en a aussi à son ex-mari, le plus gros et ceux qui ne sont pas en Italien, comme celui dont elle se souvient « Histoire des nôtres de la Renaissance à la Libération », je n’aurais qu’à le feuilleter en rentrant, « Mon ex-mari fréquentait des réunions du soir où l’on n’admettait pas les femmes, donc j’ai toujours évité qu’il m’en parle. »
A Julia, Silvia, sans besoin de tablette : « Attends un peu, tu veux bien ? Julio sait qu’on va rester à table longtemps ».
AH ? Bonne nouvelle ? Ou pas ?
Il a fallu déplacer le petit pot décorant la table, le poser à même le sol, près des lauriers. Julia voit le mouvement d’un œil inquiet : étroite, compactée le long du vieux mur, la terrasse comporte déjà mille pièges pour une serveuse, certes plutôt bonne en psychoarchitecture, mais qui doit traverser la rue depuis la cuisine derrière la salle d’hiver, architecture et psycho, d’accord, mais pas Ecole du cirque, faut pas charrier, bref espérons que le pourboire est à la hauteur. A Ferrare, les serveuses, l’été, sont des artistes de l’équilibre en traversant les ruelles.
Je raconte à Silvia mes errances dans la ville, cette façon malicieuse qu’elle a eu de ma cacher la maison, la trompeuse impression d’être au cœur du labyrinthe avec la bête qui attend, alors qu’un simple usage de ma mémoire visuelle, bien ré ordonnée, m’aurait mis sans hésitation sur le chemin, j’étais déjà si proche de la maison, si proche de Giorgio Bassani, d’ailleurs à cinq minutes à pied d’ici, forcément, le quartier n’est pas si grand, mais le récit assez vite à nouveau semble agacer Silvia.
Nos appareils sont un peu partout, IPad sur la table, iPhone dans la poche (ou sur les genoux de Silvia) ou sur un coin de la table d’à côté quand elle se libèrera de ses Slovènes en balade.
Le dialogue ne tourne pas si mal. De loin, si le barman avait le temps d’observer depuis le restaurant, ça pourrait ressembler à du cinéma burlesque : elle écrit et sourit en finissant la phrase, tape un ENVOI, regarde le convive en train d’OUVRIR un message encore peu intelligible, TRADUIRE, et sourire à son tour de la bonne blague, puis se précipiter pour répondre, etc. Toujours cet intervalle plus ou moins bref, selon la longueur du MESSAGE, ce décalage entre deux perceptions, deux regards, deux moments pourtant simultanés. Symbole de l’impossible relation entre les sexes, écrirait on dans une revue pour lecteurs de métro ? C’est pourtant l’unique instant où chacun peut guetter le visage de l’autre, en prenant son temps, affaire faite, afin d’y voir apparaître l’effet spontané de ses œuvres, posant ainsi, dira ensuite Julia, l’architecture simple d’une mise en scène compliquée, à la fois intime et publique. De fait, aux tables voisines, les clients se sont d’abord étonnés, puis ils ont compris la manœuvre, décidé de se l’approprier pour leur prochain voyage en Laponie.
Le repas en souffre, chacun avale à toute vitesse, profitant du délai pris par le partenaire de jeu afin de rédiger son message, on n’a pas tant de doigts pour tant de plaisirs simultanés, anchois et clavier. Ils ajoutent la mimique, grimaces et gestes, pour souligner : « Là, t’exagères ! » « Ah non, c’est trop drôle, c’est vrai de vrai ? »
Seule la présence flegmatique-et très ferraraise- de la servante Julia conduit à finalement suspendre le jeu. La serveuse revenait, et le plat sentait aussi bon qu’elle portait beau : le présent (c’est son usage et sa puissance), pesait de toute sa matérialité sur la fragilité fuyante de la mémoire et de l’imagination.
« Des phrases comme ça », dira Julia, « faut pas en écrire trop, ça ralentit. ».

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 78/99, Chapitre 25 – milieu. Des papillotes de lotte aux quatre baies. A suivre. Le 22 avril, et on attend la recette des papillotes de lotte aux quatre baies…

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