YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 79/99, Chapitre 25 – FIN. Boutiques obscures éclairées par le seul regard des fantasmes.

Dans le dîner bavard du Vieux Ghetto. Diverses qualités de miettes commençaient à occuper les interstices des touches sur le clavier, on a parfaitement dîné, mangé pas très proprement, c’est bien, c’est rond, c’est chaud .
A un moment, pressés de répondre à la tablette, si ce n’est à un désir voilé, ils renversent un verre, heureusement vide. Julia les observe, elle a un peu plus de loisir, depuis tout ce temps qu’ils marivaudent sous le masque du tourisme, la terrasse s’est éclaircie. Ils ont eu de ces fous rires de jeunes gens dont les parents ont payé le dîner avant de partir en week-end à La Baule.

Ils acceptent la grappa de Julio, un vrai copain, et un dernier café, surtout pour faire croire qu’ils cherchent à gagner du temps. En vérité pour continuer leur manigance, ça se voit que c’est très goûteux, on a compris où ça risquerait de conduire, s’ils ne veillaient pas sur eux-mêmes, et chacun sur soi, comme une duègne sur son Infante. Leur sourire n’est pas une offense aux fantômes du ghetto : depuis toujours les chants et les danses des Séfarades ont empli la synagogue d’ici, ou les heures de prière de grands airs de fête, non, Mangeclous ?
Silvia, même, a finalement condescendu à trois mots un peu fâchés, un peu méprisants, sur le studio ou le T2 à louer à Ferrare, quelle idée de Français, et dit (écrit) en haussant les épaules : « Et pourquoi tu ne viendrais pas chez moi plus souvent, aussi souvent que tu veux, je te ferai un prix d’amie pour le 33 B, et on déclare pas à Bnb, ni à mes impots , c’est ok ? »
Ce ne sont ni Julio ni Julia (ou bien : ce n’est ni Julio ni Julia ?) qui les chasse(nt), ce sont les batteries malmenées par l’échange et la chaleur qui s’épuisent.

Chacun entend payer l’addition, avec de bonnes raisons, et chacun en effet paie l’addition, Julia se demandera plus tard comment Google a pu restituer cette phrase, syntaxe et culture si françaises.
Silvia montre qu’il est tôt encore, pas besoin de tablette pour ça, et c’est vrai : les rues sont encore vives, les passants jolis, les lumières épaisses, une authentique nuit d’Italie du nord. Au loin, de courts échos de ce festival ravageur de musique de rue rappellent que si le pire n’est pas sûr, il est cependant programmé à heures fixes dans l’hyper centre-ville, à Ferrare-City, ce soir.
Elle indique les rues, les ruelles, étroites et tortueuses surtout, on passe sous les «  voltes », ces arcades aériennes de fortes pierres qui couvrent la rue par endroits, le coin le plus ancien. On traverse des pénombres, les lampadaires sont eux aussi en week-end à La Baule, peut-être ?

On tourne assez volontairement dans tous le sens, ce qui n’est pas si aisé dans ce menu quartier, mais c’est un peu comme si on jouait à

vérifier qu’il y a un nom pour chaque place et une place sous chaque nom, à Ferrare.
« A quoi tu penses ?» dit-elle, et pas besoin de traduire, répétant ainsi la formule insidieuse de jeunes couples qui n’ont pas encore appris l’inestimable partage du silence. A qui ? aurait été plus juste. Je fais un geste vague, montrant les murs : à ceux d’Este, la splendeur. Et le parfum arrivé de Florence, pourtant, masque mal les odeurs venues de corps si peu propres, la douleur du froid, les blessures à peine refermées qui puent encore, ceux-là de ces rues, ceux-là mes ancêtres ou les tiens, les si violemment pauvres d’ici et d’ailleurs, ceux qui ont toujours subi l’impôt du Prince et la taxe du Pape, pour que la cathédrale, le château, les églises et les innombrables palais puissent se construire au cours des temps, pour que les puissantes qui vivaient là puissent porter sur leur tête un chapeau valant dix ans de maigre pitances, ou que la simple tablée d’un soir de fête à l’archevêché représente plus de mille ans du même toujours maigre repas.
C’est ton heure Populo-Jojo, oserait demander Silvia si on était déjà le lendemain matin. Mais, en visite, partout, malgré moi, j’imagine la misère profonde et sans espoir qui a été, pour les milliers de mes ancêtres, ici et là, Enclos du Temple ou Palais du Louvre, Chambord ou Fontevraud, l’amer prix de ces grandeurs, bâties avec de la douleur sur de la souffrance, la faim, l’enfant mort-né une fois encore.

Quand on arrive devant le 33 B de la rue Belfiori, devenu en peu de jours l’un des centres de l’un de mes univers, quand on écarte le lourd portail métallique, c’est tout de suite le jardin de Silvia, les senteurs fortes de vieux jasmin et de chèvrefeuille, passés mais présents, des fuites lentes de chattes, les ombres d’acacia et de laurier, comme si les deux univers, orient et occident, parvenaient à se mélanger dans les détours de cette ville, ses Boutiques Obscures éclairées par le seul regard des fantômes.

Julia, sans hâte, car c’était la dernière table, pendant ce temps a débarrassé, empoché le généreux pourboire.

Elle prend la rue Saraceno en direction de La Mura, tout chemine du Château vers La Mura. Mais la serveuse Julia ne tourne pas à droite rue Belfiori, et ne passe donc pas devant le jardin rose.

Ainsi, à supposer qu’on l’interroge, elle pourrait sans mentir affirmer que « Non, certainement non, comment voudriez-vous qu’elle pût dire quoi que ce fût au sujet de la lumière ou pas, dans le tard de cette nuit là, et dans quelle chambre et chez qui, la lumière, et l’enchaînement de gestes, ou non ? Et pourquoi faudrait-il en savoir quoi que ce fût? « 

Plus tard, dans le tard de cette nuit là de Ferrare la suave, faut-il avouer cela ici ?

On regrettera tout de même qu’on pût ainsi porter, de nos jours et nos nuits encore, encore, même dans le contraste du noir et du blanc sur un banc de bois, quitte à l’oublier pour servir un dernier verre, qu’on puisse porter ainsi, et cependant elle si soigneuse de ses habits, de ses couleurs, si soigneuse de son port droit dans les rues, on s’étonnera qu’on pût ainsi, même pour ce si peu de temps, ainsi porter un string de dentelle noire.

Comme celui abandonné sur un banc, à gauche, avec peut-être un Petit Bateau blanc, au fond, dans le réduit jardin secret chez Giorgio Bassani ?

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 79/99, Chapitre 25 – FIN. Boutiques obscures éclairées par le seul regard des fantasmes. Fini pour cette fois, et aussi pour cette nuit là ( en saura-t-on jamais davantage ?)…A suivre, un peu plus tard. Le 30 avril ?

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