YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 80/99, Chapitre 26 – début. Je me sens guilleret du vocabulaire, ce matin!

Chapitre 26

SILVIA prépare le café pour son visiteur-dîneur.

Le matin, c’est toujours la brume. Ferrare, sous les vagues mousseuses du soleil cache des moisissures que l’ombre secrète. Ici, en été, il n’y a pas de matin, sauf à cinq heures. Le soir, qui dure longtemps, c’est la sécheresse, les vapeurs s’en sont allées, les sueurs des touristes sont évaporées, comme si les pierres où se posent tant de shorts, de mains et d’attentes se transformaient en éponges un peu goulues.
A Paris, l’âge venant, je vois les autres, je tente toujours de leur parler dans l’intérieur de leur rythme, à la parisienne, de répondre vite et de penser drôle. Mais je ralentis parfois et ils me regardent (m’observent) gentiment, comme un qui serait lendemain de fête, « Il commence à fatiguer le vieux, t’as vu? » ( Juniors disent)
A Ferrare, on ne me compare pas encore à ce que je fus, dans le soleil qui ne les ménage, les touristes vibrillonnent et fugacement échangent du vide.
L’incertitude permanente préserve les Ferrarais. Ferrare, c’est Giorgio, et aussi un peu maintenant Silvia, la présente fuyante, l’inconnue visible, la fille du balcon sur son jardin rose griffonnée par les incertitudes visuelles du réveil

après peu de sommeil… De toute façon, écrivait le bon vieil Emmanuel Kant, si tu connais pas l’autre, tu connaîtras encore moins ta propre conscience, donc démène-toi, laisse tomber l’urgence, regarde juste le film intérieur. Ou était-ce Rank ?
Je tarde longtemps à quitter l’abri paisible du jardin rose, son café fort. Pas de Théralène hier, ou de Circadin- plus cher mais en vente libre-pas besoin, malgré le trop de vin et de mots. Évidemment.
Je marche dans la ville en mettant mes pied sur les traces de NERO, reproduisant comme je peux les parcours assez chaotiques de la soirée « Ferrare et ses mystères » avant-hier : toujours tracer deux fois le même parcours, afin de commencer à creuser la trace, même s’il faut du temps, pour laisser l’empreinte. TRACE, j’aime ce mot de skieur en Norvège, de chamelier au Harrar. « Qui laisse une trace laisse une plaie » disait l’Henri explorateur de gouffres et il se gourait, fillette qu’est-ce que tu te goures : qui forme une trace laisse un avenir.

Je me sens guilleret du vocabulaire, ce matin. Évidemment.
Mon séjour ici touche à son terme, et à la cible. Je recolle les images sur le cahier des errances. Je collectionne les fragments de mémoire et raboute le puzzle, je sais que la via Vittoria sera la deuxième à gauche à partir de maintenant. Plaisir profond désormais acquis d’une familiarité banale, les vélos restent l’un des principaux risques de Ferrare, on ne peut pas marcher le yeux fermés, surtout si on regarde les shorts en avançant. Dans ce jour lent, j’ai le sentiment que tout se décline par deux. Reste de vin au Vieux Ghetto ?

Vélos : Bassani fait allusion aux rails d’un tramway obsolète, déposés dans l’au-delà des remparts et, à l’époque, déjà rouillés, de sorte que la bicyclette n’a plus de prédateur connu, dans cette ville, hormis la fatigue musculaire – cuisses, fesses, cœur, abdominaux.
Lorsqu’on ne peut plus marcher, le départ s’impose.
A une terrasse, je déplie les mels. Cécile, Mark, Sergi, bien sûr Edith et les filles. A l’agence, Les Juniors, mes notes si peu mises en forme et les fragments successifs du délire les amusent et les irritent. Il paraît qu’on dit de moi : « Il fait son Tintin de Ferrare ! », Roman de Ferrare, balade à Ferrare, promenade au phare, tout ce temps pour en parvenir là, et d’ailleurs « To the Ligthouse », Virginia Woolf, comment traduire ça précisément, avec la légèreté du mot et l’implacable indestructibilité – telle quelle – de ce « to« , ici une seule complice peut ajouter de la précision, la jeunette de notre bande usée, restée la meilleure de l’Agence,

Cécile : « To the Lighthouse » fut traduit en français par « La Promenade au phare« . Le mouvement du to, se retrouvant dans le mot promenade. Mais peut-on appeler la traversée de la mer vers le phare promenade ? Une promenade de ne fait-elle pas plutôt sur la terre ferme? Plus tard, d’autres titres s’ajoutèrent. Voyage au phare. Vers le phare. Au phare. Échouant un peu tous devant l’évidence du to. (…)Al faro, en italien Toujours trop court. En italien, le titre de la première traduction était Gita al faro. Gita, excursion. Le sens est là, le nombre de syllabes aussi, et pourtant quelque chose ne va pas »

( Cécile WAJSBROT, « Nevermore », Le bruit du temps, 2021)

Donc  » to », et au fond seulement ce « TO » là, voilà ce que je fais ici. Un type, près de soixante-dix ans, nostalgique et un peu amusé, traîne ses ombres dans les espaces du souvenir comme à cheval sur les périodes, les villes, sa bicyclette, tout le bazar des fantômes déguisés en filles.


Comme on accepte des mignardises avec le café en dépit d’un dîner opulent, je visite la Maison Romae. Trois couples séparés, tous Français, seuls visiteurs, deux messieurs portent chapeau de paille ( d’Italie !) parlent fort de leur culture, si aimable, si arc-en-ciel. Sur les murs, la belle histoire des amants surpris et décapités mais c’est assez de récits dans le récit pour cette fois.

Retour –inhabituel- (tiens-tiens ?) pour déjeuner sur la table ronde du jardin rose, mais pas de trace de Silvia, bien sûr, et je suis dans mon jardin, qui est à peine le sien, protégé du solide portail, au milieu du quartier, au milieu des marques de l’ancien Castrum romain dont les lignes se dessinent encore nettement sur les vues de GoogleEarth, au milieu des anciens doubles bras du fleuve Pô qui faisaient de Ferrare une île avant qu’on déplace son cours, au milieu de La Mura.

A l’époque où des jeunes filles juives s’amusaient à flotter sur leur rêve.

Mon enfermement est mon apaisement, comme au centre invisible d’une cible. Ne plus bouger ? Mais pourquoi être ailleurs?


Je n’attends pas la logeuse

qui n’arrive pas. Dans la rue, au sol, des cartes.

Dernière sortie avant le péage ? Je passe une fois encore, (la dernière ?) rue Mazzini. Une camionnette, probablement d’artisan, est rangée tout près de la porte de la synagogue. Trois hommes dialoguent (tant pis pour l’étymologie !), le torse de l’un – genre entrepreneur parvenu –(il porte une sacoche Vuitton et des Rayban) est plus qu’à demi engagé dans le portail semi-ouvert sur une pénombre légère. (A FERRARE, souvent, tout est moitié de) Je m’approche, la mine la plus paisible et intéressée qu’on peut. Demande si : c’est ouvert ? Il interrompt son appel au smartphone : nettement, non. Il me sourit comme ferait la vieille gardienne du cimetière hébraïque :  » pas de kippa ? » . Ému par le ratage que je pressens j’insiste. On voit qu’il peut s’irriter, décider de ne pas comprendre, faire mine de s’indigner, d’appeler les carabinieri, le rabbin, les Francs-Maçons de Ferrare, les fantômes des fascistes, d’arrêter des vélos,

incident suprême, caillots, anévrisme, tout défile, mort subite. Pour longtemps( et ma vie est désormais brève) la synagogue, en travaux depuis sept ans, sera close à l’incroyant que je suis. Lors du précédent séjour à Ferrare, le cimetière juif s’était refusé, et pourtant cette fois j’y ai passé deux heures. Espérons, espérons, espérons,

même si on commence par gémir.


Faudra-t-il que je revienne dans sept ans pour que la porte s’entrouvre ?
Parcours de NERO : je retrouve sans hésiter la haute et très abandonnée façade de ce qui fut « la synagogue espagnole», plus ancienne, mieux oubliée, ou plutôt, mieux déniée dans son identité. Là encore, étroitesse de la rue, et recul difficile. Mais vous connaissez bien cette plaque, je la répète pour qu’elle ne s’oublie pas. . On perçoit toutefois les fenêtres à jalousie, exceptionnelles car elle signalaient trop l’Espagne, le Juif donc, et on n’a osé en construire qu’après la première génération des arrivants de la Péninsule, quand il semblait (mais il a si souvent semblé puis si souvent déçu) qu’enfin en ce duché d’Este on pouvait commencer à planter des arbres à croissance lente, à l’intérieur, dans le patio maintenant inaccessible pour que les générations et les générations s’y protègent de l’ombre. Plaque usée ; toute en majuscules d’un graveur peu adroit mais attentif.
IL 2O NOV 1492 IL DUCA ERCOLE I DESTE PROTESO A TRANSFORMARE….PRIMA CITTA MODERNA EUROPEA INVITO GLI EBREI ESULI DALLA SPAGNA A TROVARE IN FERRARA UNA NUOVA OSPITALE PATRIA …LA SPLENDIDA SINAGOGA SPAGNOLA DISTRUTTA NAL 1944 PAR MANO DEI NAZIFASCISTI. 20 NOV 1992, par communauté juive de Ferrare.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 80/99, Chapitre 26 – début. Je me sens guilleret du vocabulaire, ce matin ! Suite le 30 avril…sauf erreur ?

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