Je quitte l’appartement-galerie, tout entier construit sur des images réelles ou mentales de Ferrare. J’ai payé sinon de ma personne, au moins de mon écot. Si les Juniors ( vrais maîtres à bord) de l’Agence ne « valident » pas les trois miroirs pour cadeau d’adieu…je leur augmenterai mes honoraires.

En bas, tirant le double vantail de bois ancien et un certain bonheur puéril de cette dépense-farce, je reçois une bouffée de soleil. Le Corso parait large et simple. J’hésite, ça donne vraiment une envie de flâner pour rien dans le jardin de Giorgio Bassani, le véritable jardin du super Giorgio, le génial jardin de Bassani, etc.
Et d’envoyer une photo à cette Stéfania CAMORASINI : acheteur en sueur devant le magnolia. J’essaie : Iphone, un passant égaré, il me dit se prénommer Claude ( et alors ?), touriste probable, il fait l’image.
Finalement je ne prends pas la direction de ce jardin-là.
Je range la carte de la galerie :
rêver, passe encore, mais décrire à cet âge ? On n’y résiste pas.
Je reviens à ma visite du banal et de l’actuel en poussant le chemin, une dernière fois, jusqu’à La Mura. Mais je hâte le pas, désormais le temps presse. Soixante-dix ans sous le boisseau. Sous les arbres épais et sur l’allée large en haut de La Mura, des joggeurs des deux sexes butinent les calories brûlées.
Des Ferraraises amputées de leur vélo se vengent du soleil.
Déjà dit, devant ces corps qui font le tour (9 km, 10 km ? Je dois vérifier le chiffre pour le rapport) de la ville au-dessus de la ville : Ferrare est son enceinte, comme une matrone qui accoucherait d’un souvenir sale que sa propre mémoire enclot dans un ventre distendu, les muscles sont trop faibles, il faut y aller au forceps, et les souvenirs viennent au jour avec des bosses et des bleus.
Sans l’épaisseur trapue de ses remparts, la ville serait un crabe privé de sa carapace. Dans les textes de Giorgio Bassani, La Mura – étrangement- est à la fois tout, la ville, et rien, la limite. Ferrare est un cœur sans corps ? La MLS Gallery est le centre chiffré de ce corps absent? On le voit : soleil rude et rue, ou propos flous du galeriste accablent la raison.
Dans la rue, je regarde en marchant les photos prises dans la soupente, MLS Home Gallery . C’est ainsi, parce que je regardais ailleurs lors de mon premier séjour, que la maison de Bassani avait réussi l’esquive.

En 43, mais cela Bassani ne l’écrit pas, un soir de brouillard, peu de jours avant l’assassinat Corso Roma, – « Une nuit de 43″, vous vous souvenez?- onze résistants de « mouvances » diverses se sont donné rendez-vous « Alla Mura » au pied de la porte sans nom sur les cartes. C’est plutôt une brèche volontaire, une interruption de continuité formée par la toute petite via Murelio terminée là en perpendiculaire. L’espace, dans les brumes du mince Po di Volano tout proche, propose des recoins et des géographies confuses, ombres et lumières éteintes des lampadaires. La proximité des bastions sortis en « dents » et de chemins, et dans les murs, celle du musée archéologique (dont l’un des conspirateurs présents est conservateur et possède les clefs) ou celle- de l’autre côté du mini fleuve- l’épais abri de la Chiesa di S.Giorgio ( !) où le bedeau est complice, prêt à protéger toutes les fuites, peut-être par les fameux (et maintenant perdus) tunnels clandestins des Juifs, tous ces lieux de l’ombre et de la fuite apportent le plus grand nombre de sûretés possibles. Leurs embrassades rapides, pour les onze trois baisers, rappellent que l’espérance fait partie de la brume.
Sept minutes suffisent pour touver l’accord. Davantage serait dangereux? Entre eux tous on répartit les tâches, les messages, les secrets. Ce soir-là, est décidé le destin de Ferrare à la Libération, qui sera puni, qui sera épargné, quels seront les alliés. Ce qui sera dit, ce qui restera tu, sur tout cela qui fera le Secret, car c’est ainsi qu’on muscle l’Histoire. Ensuite, de toute façon, Alzheimer, celui de Bassani, celui de Ferrera tout entière à cela attachée.
Peu de jours après, trois d’entre eux font partie des corps effondrés auprès desquels « le chef » et quelques fascistes montent la garde sous le regard (mais non, il n’a rien vu, il dormait) du pharmacien paralytique. La Nuit de 43.
« Une Nuit de 43 ». Celle-là.
Redescendu au niveau de la rue, au pied de La Mura, je prends une fois encore,( la dernière ?) les vias qui rapprochent du centre dans le cercle au centre du cercle, le jardin rose. Le soleil reste violent et moi brûlé. Le portail claque et la porte-fenêtre grince, deux chats s’enfuient, le monde récupère son élasticité fantasque.
« – Et alors ? » demande Silvia, depuis la terrasse du second, sans que je la voie.
Je réponds que c’est beau, compliqué, la MLS GALLERY, un peu trop ésotérique pour mon maigre savoir, ce qui la fait rire.
Elle ne se montre pas. Faisait-elle la sieste au soleil ? Ecrivait sur le Livre d’Or avec de l’encre rouge soulignée de Bleu Klein ? Se prenait-elle pour Bardot dans « Le Mépris », allongée sur le ventre et sur la terrasse? « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? ». Personne pour répondre, même pas Michel Piccoli ?
Persistant au milieu de l’invisibilité, Silvia dit : « Toi te voici de nouveau quittant ton ‘home’ de Ferrare ». On bafouille des à-peu-près gratifiants sur son jardin caché dans les ombres, sur les chats, sur cette cour maquillée de couleurs, sur le temps radieux, même trop chaud, j’étais presque chez moi, rue Belfiori, numéro 33 B, oui, je le sais. Tu reviendras ? Qui le sait ? Tu reviendrais, si tu savais ?
Dans le petit salon du rez-de-chaussée, les bagages sont prêts, une valise cabine pour l’avion, un mini sac en bandoulière, et les outils nécessaires à ma tâche : tablette, tout petit appareil photo ( et les mauvaises photos se retrouvent ici depuis le début), bloc-notes. J’y ajoute parfois sandwiche, tomate, et yaourt à boire, vieille habitude d’homme pressé contraint à se passer de déjeuner.

Pas eu le temps d’acheter, cette fois, et la gare de Ferrare est démunie comme un arrêt de bus en banlieue est de Paris. Bien la peine de se dire ducale et sertie d’étoiles.
Je bois un verre d’eau fraîche à défaut de café ou de Spritz. Je suis arrivé, il y a si peu de jours,( mais ça fait si longtemps pour vous ) dans le seul but de voir le jardin de Giorgio Bassani. La fois d’avant, je n’avais pas pu trouver la maison, je manquais de temps, et cette fois j’ai pu voir la fameuse tombe du Bassani, et celle des Finzi-Contini. Et tous les autres que la profondeur contient ici, ceux d’avant 43 ou d’après 45. Entre temps: rien.
Donc c’est gagné, rapport complété ? Lors du premier passage, il n’y a même pas deux mois, j’avais quitté de très bonne heure le jardin rose de la rue Belfiori, sans qu’on puisse se dire adieu comme il faut, Silvia et moi, d’ailleurs on se connaissait peu, enfin pas comme à présent, bien sûr, et à mon arrivée, la deuxième, il y a trois ou quatre jours, elle a fait une moue : « Au moins, cette fois, on se donnera la bise du départ ? »
C’est à cette question que, rassasié de Ferrare, de Mura, de jardins, de vélos, de shorts, de ristretti, de carte au Vieux Ghetto, de shorts encore et d’impasses toujours, je réponds quand Silvia me fait signe d’attendre, depuis sa terrasse au deuxième étage, ré-apparue, debout maintenant, visage rafraîchi sans doute par un jet d’eau glacée. Silvia aurait envie de savoir ce que j’ai pensé de tout ça, la galerie, les chemins pour fantômes, et si j‘ai enfin des réponses, si c’est donc gagné ?..
Si donc- je ne retournerai plus jamais à Ferrare- malgré les désirs de récits pour ceux de l’Agence ?
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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 87/99, Chapitre 28 – autre milieu au milieu. L’espérance fait partie de la brume. A suivre.