Retour – dernier mot- Jardin Rose. J’ai déjà oublié les oeuvres de la MLS Home Gallery, qu’efface l’indifférence aux babioles – celles-ci, aussitôt identifiables babioles. Je suis planté comme l’un de ses lauriers au milieu de la cour, parmi les pots fleuris, l’acacia, bermuda bleu, mocassins de veau, chemise bleue légère, un peu en sueur car les rues auront encore été très chaudes, et je ne marche que du côté soleil. Question de peau et non de principe.
Elle fait ce geste, mi sourire mi grimace, le mouvement toujours un peu dérisoire d’essuyer des larmes. « Alors, tu pars encore ? Et Bologne ce soir, toujours seul, l’avion demain matin ?
La prochaine fois, tu sauras que c’est idiot de changer à Bologne, il y a la navette directe Ferrare/avion, tu t’en souviendras, la prochaine fois ?». 
Et s’il n’y a pas de prochaine fois ? Silvia connaît les réponses. Dans notre bizarre méli-mélo de vocabulaires, je confirme : pourquoi pas ? Je ne dis pas que je dois revenir « valider » le travail de l’artiste sur mon cadeau d’anniversaire, trois miroirs à tiroirs à Ferrare. Silvia reste sur la terrasse, au bord de la rambarde en fer forgé dont le claire-voie laisse la voie claire aux regards. Son buste, toujours droit tenu, est couvert d’un T Shirt noir très ajusté, elle porte son ample robe blanc-crème, large, légère. En contrebas, je lui parle, évitant de trop lever les yeux vers cet en-dessous de la jupe qu’une attention aiguë permettrait d’explorer avec davantage d’impudeur.
Silvia perçoit l’équivoque de notre position, et ma prudence. Cela ne la trouble plus. On s’en doute, la veille, ce soir du dîner rieur et tendre à la terrasse du « Vieux Ghetto », nous fait complices autrement. Elle dit quelque chose du genre : « Caro, ne bouge pas, je descends de suite », mais elle attend un peu avant de le faire. Dans l’esquisse de son mouvement, la minute plus tard, impossible de savoir si l’à peine perceptible zone sombre aperçue est faite de toison brune ou de dentelle noire. On s’en fiche, on ne va pas faire des notes de visite sur des strings et des magnolias, ce n’est pas le genre de l’Agence, très bien élevés sont les Juniors, qu’ils aillent en paix pour les siècles et les siècles.
Ensuite, dans le jardin de la rue Belfiori, nous avons une brève étreinte ressemblant à celle de l’arrivée, en plus tendre, plus légère et profonde : on se connaît mieux, un peu. « Es tu content de ce que tu as trouvé ici ?» demandera-t-elle, à nouveau, et c’est une forme de question sur un troisième passage ici, ou pas ? Nous n’avons pas d’adieux émus, et nous ne parlons pas de notre soirée, notre dîner bavard, avec Ipad, à la terrasse du Vieux Ghetto, on s’en souvient? Ce qui sera désormais « le soir du Vieux ghetto, rue Vittoria », émouvant et joli souvenir pour les siècles et les siècles à venir d’un homme de soixante-dix ans, dans cette rue où il a fait si bon vivre, toujours et aussi ce soir là. Et si tiède. Et si longtemps. Et le retour ensemble au 33 B rue Belflori, ainsi de suite.
Petits baisers, sa main sur mon épaule gauche, la mienne parcourant ce dos de la nuque à la limite qu’impose la pudeur publique, on dirait de vieux amis se quittant pour les vacances, des colocataires un peu vieillis, des cousins ce Sardaigne vivant à Ferrare.
Après toutes ces paroles, attentes, redites, photos, rêveries, notes et fragments, plus rien à faire devant la maison de Bassani, et d’ailleurs j’ai juste le temps d’aller à pied à la gare, pour le dernier train. Aujourd’hui, sur l’Iphone, on l’annonce sans retard. Alexandrin bâtard qui triche comme un touriste.
Il fait chaud, et- comme à l’arrivée- on sent le surgissement prochain de l’orage. Il va pleuvoir sur la mémoire et le jardin Bassani.
_____________________________________________________________
Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 88/99, Chapitre 28 -fin. Juste le temps d’aller à pied à la gare. A suivre…