Dans le jardin rose, ce soir là, ce soir de mon départ pour Bologne puis Paris, le guide NERO continue son récit du récit.
Pour Silvia qui ne l’a pas lue, il parcourt la trame narrative et les enjeux de la nouvelle écrite par Bassani : » Une plaque commémorative via Mazzini ».
Un tel début, diraient les Juniors de l’Agence qui m’honore de ses honoraires, on sent le jargon de pédant retraité, non? Bon, ceux-là, quelques jours de patience et nous en aurons fini le uns avec les autres. Je rentre à Paris. A cette époque, sur ma terrasse, je formais des projets de revenir à FERRARE au printemps, peut-être,
pour lire l’avenir dans les lignes d’un horizon d’avril sur les détours de la Mura. Ensuite : l’épidémie.
NERO : » Géo JOSZ, le survivant dont le nom figure en trop sur la plaque listant les déportés juifs, choisit de mettre l’horreur en représentation continue, sans intermittence, et la victime cette fois trop vraiment visible, c’est lui, Géo, le survivant, qui rend permanente la réalité de la déportation. Bref, tout le monde fermait les yeux, on en avait un peu plus qu’assez, non mais quoi de « ces trop longues et déprimantes séances » car, « on en avait déjà tant écouté, à l’époque, des récits de ce genre ».
» Mais lui, il fait sonner le réveil. Il habite une mémoire qu’on voulait habillée d’Alzheimer.
Dans FERRARE l’énigmatique, où le narrateur passe lui aussi à l’état d’ombre presque morte…

«Tous les derniers mois de 1946, tout 1947 et une bonne partie de 1948 », Géo Josz impose, avec une violence volontaire, l’image du juif épargné, en cherchant les coups d’éclat, et au passage le narrateur Bassani, faussement neutre, refait son Stendhal et frivolise la temporalité.
« En aout 46, par exemple, on inaugure un dancing, tout près de l’endroit où « avaient été fusillés les cinq membres du IIème comité de libération nationale clandestin », en 1944, deux ans plus tôt ou presque.
» Le soir de l’inauguration, Géo fait un scandale imprévisible. Dans le dancing en fête, il se met à « exhiber à droite et à gauche les photos de se parents morts en Allemagne », et tente de « retenir par le pan de leurs vêtements les jeunes gens et jeunes filles » qui n’écoutent rien, sauf le « radio phono », « à fond la caisse ».
« Géo, agressif reproche vivant, est rapidement exclu des « clubs sélects » où on l’avait inscrit, par compassion et dans « la confusion et l’enthousiasme » de 45. Et Bassani met sous la plume du narrateur quelques lignes très acerbes contre les aristocrates ou grands bourgeois de la ville revenus à un vigoureux « entre soi », un « Dentro la Mura » social, sauf pour certains « cas particuliers » de propriétaires terriens de la « partie israélite » de Ferrare. Tels que furent les Finzi-Contini.
» Cela va même jusqu’à Maria Ludargagni, célèbre matrone de « la maison de rendez-vous de la via Arianuova » ( quelle dérision que le nom de cette rue). La mère maquerelle n’hésite pas à « lui dire clairement nix » et à lui refuser l’entrée du bordel.
Géo, lui, ce qu’il fait alors, après cet affront pire que tous les autres, car provenu de la racaille, c’est disparaître dans les rues étroites , «à nouveau englouti dans le brouillard », « sans laisser derrière lui la moindre trace », ce fameux brouillard de Ferrare qui, chez Bassani, signale la capacité de la ville à gommer les aspérités des formes et de l’être, à dissoudre le réel « pour cette fois désastreusement comme parti en fumée ! ». Horible dérision de ce « parti en fumée » pour un juif rescapé des camps.

« Ferrare renaissait identique de ses ruines », et Bassani regarde cette nouvelle Renaissance niant l’Histoire. Géo s’absente, même si l’on parle encore de lui « pendant quelques mois », même si – à la terrasse du Café de la Bourse, Corso Roma bientôt renommé Corso dei martiri – on tente d’imaginer où il est, on craint son retour encore une fois stupéfiant, image de la culpabilité qu’on n’éprouve même pas. Heureusement, disent-ils peut-être, il a ENFIN disparu, celui-là.
» Le chapitre 6, très court, une petite page, offre la clé de l’ « Incident » avec le salaud de l’OVRA, la police secrète. En de brèves lignes assez emportées, lyriques, comme rarement elles sont, le narrateur décrit la prise de conscience violente de Géo : « Qu’est-ce que je fais là, moi, avec celui-là ?», et les gifles déclenchées par un mouvement venu des profondeurs du sinistre comte Scocca ( un nom quasi stendhalien, encore). Oublieux de l’histoire, comme racheté du pire par ce pire qu’est la volonté d’oublier, le comte fasciste non repenti, presque badin pose la question à Géo « sur la fin d’Angelo Josz »(son père) et se dit « toujours resté très attaché » puis s’informe – comme impunément, comme si le feu n’avait pas brûlé, comme en parfaite insouciance des non-coupables, comme déjà sauvé de la réalité récente, de la plaque, des quatre-vingt-trois noms sur la plaque, s’informe « minutieusement du sort qui avait été celui des autres membres de sa famille »…tous morts dans les camps !..
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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 93/99, Chapitre 32 – Milieu. « A nouveau englouti par le brouillard. » A suivre…
33 B rue Belflori, FERRARA. 











Tout au long du récit, vont apparaître, de plus en plus présents, des anciens fascistes, des « barbes » (barbe et bonnet noir, les marques du squadristi, le fasciste militant), fantômes bien en chair parmi lesquels on verrait presque Italo Balbo, le plus fasciste des fascistes ferrarais, figure du quartier. On voit aussi, très fréquentes à l’époque déjà, de remarquables-et désirables (c’est Bassani qui le sous-entend) jeunes filles à vélo, on suppose qu’elles n’ont pas de shorts, encore que l’après-guerre s’habille soudain court, et que leurs fesses (rondes comme les pavés à Ferrare, mais ici on semble aller à la recherche du reproche ?) ne tendent pas le tissu dans le faux plat de la rue Mazzini, faut voir, l’étoffe de guerre de guère étoffe la touffe.




Aux tables, nappées de frais, trois ou quatre hommes seuls, est-ce ici l’entracte vide et simple d’attente de tous les retours, de mission, d’age, de famille, de correspondance sous les vents contraires de tous les avions?
J’ai commis une faute, mais je ne sais pas du tout laquelle ( état banal), j’ai honte. Je monte en voiture, agrippe au collet ce pauvre Georges B ( ou Georges P?, prononciations voisines, sourde ou sonore) , et tout le monde estime que je suis un peu trop nerveux, dans l’Agence. A l’arrivée, on me repousse de chaque salle où d’autres sont réunis, travaillant ou mangeant des sandwiches au cochon. Rejeté de partout (il y a de nombreux groupes, surtout des jeunots) je reste dans le couloir, où j’assiste à des entrées ou sorties de salles, très étonnantes : « -Qui frappe ici ainsi ?- C’est un chevalier qui cherche sa lumière ! ». Un homme d’aspect vénérable sort, portant de la main gauche une épée brandie devant lui, bien dressée, et me demande pourquoi je ne cherche pas l’amélioration matérielle et morale de l’humanité, moi aussi ?
Me prenant par sa main droite, il m’introduit dans une pièce sombre, où trois hommes sont assis à une table, tel un tribunal. Ils parlent en chœur et me demandent sans attendre ni ménagements « où en est ce foutu de nom de dieu de rapport, on va quand même pas le faire nous-mêmes, ce rapport ou le déterrer du jardin avec nos griffes de jeunes loups, ce rapport ? Tu es parti là-bas pour écrire, pas pour rêver que tu marchais sur les eaux, le désert, les nuages, c’est-à-dire le balcon de la Silvia »
Reste à grignoter le récit.
là bas, dans le jardin rose de SILVIA, dans ma FERRARE, c’est NERO le Guide qui arrive.

Si elle voit ce qu’il veut dire ? Au fait, hein, après le dîner du Ghetto, quoi, quelle saveur pour le dernier verre? «