YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 93/99, Chapitre 32 – Milieu. « A nouveau englouti par le brouillard. »

Dans le jardin rose, ce soir là, ce soir de mon départ pour Bologne puis Paris, le guide NERO continue son récit du récit. Pour Silvia qui ne l’a pas lue, il parcourt la trame narrative et les enjeux de la nouvelle écrite par Bassani :  » Une plaque commémorative via Mazzini ».

Un tel début, diraient les Juniors de l’Agence qui m’honore de ses honoraires, on sent le jargon de pédant retraité, non? Bon, ceux-là, quelques jours de patience et nous en aurons fini le uns avec les autres. Je rentre à Paris. A cette époque, sur ma terrasse, je formais des projets de revenir à FERRARE au printemps, peut-être, pour lire l’avenir dans les lignes d’un horizon d’avril sur les détours de la Mura. Ensuite : l’épidémie.

NERO : » Géo JOSZ, le survivant dont le nom figure en trop sur la plaque listant les déportés juifs, choisit de mettre l’horreur en représentation continue, sans intermittence, et la victime cette fois trop vraiment visible, c’est lui, Géo, le survivant, qui rend permanente la réalité de la déportation. Bref, tout le monde fermait les yeux, on en avait un peu plus qu’assez, non mais quoi de «  ces trop longues et déprimantes séances » car, « on en avait déjà tant écouté, à l’époque, des récits de ce genre ».
 » Mais lui, il fait sonner le réveil. Il habite une mémoire qu’on voulait habillée d’Alzheimer. Dans FERRARE l’énigmatique, où le narrateur passe lui aussi à l’état d’ombre presque morte…
«Tous les derniers mois de 1946, tout 1947 et une bonne partie de 1948 », Géo Josz impose, avec une violence volontaire, l’image du juif épargné, en cherchant les coups d’éclat, et au passage le narrateur Bassani, faussement neutre, refait son Stendhal et frivolise la temporalité.
« En aout 46, par exemple, on inaugure un dancing, tout près de l’endroit où « avaient été fusillés les cinq membres du IIème comité de
libération nationale clandestin », en 1944, deux ans plus tôt ou presque.
 » Le soir de l’inauguration, Géo fait un scandale imprévisible. Dans le dancing en fête, il se met à « exhiber à droite et à gauche les photos de se parents morts en Allemagne », et tente de « retenir par le pan de leurs vêtements les jeunes gens et jeunes filles » qui n’écoutent rien, sauf le «  radio phono », « à fond la caisse ».
« Géo, agressif reproche vivant, est rapidement exclu des «  clubs sélects » où on l’avait inscrit, par compassion et dans « la confusion et l’enthousiasme » de 45. Et Bassani met sous la plume du narrateur quelques lignes très acerbes contre les aristocrates ou grands bourgeois de la ville revenus à un vigoureux « entre soi », un «  Dentro la Mura » social, sauf pour certains « cas particuliers » de propriétaires terriens de la « partie israélite » de Ferrare. Tels que furent les Finzi-Contini.
 » Cela va même jusqu’à Maria Ludargagni, célèbre matrone de «  la maison de rendez-vous de la via Arianuova » ( quelle dérision que le nom de cette rue). La mère maquerelle n’hésite pas à « lui dire clairement nix » et à lui refuser l’entrée du bordel.

Géo, lui, ce qu’il fait alors, après cet affront pire que tous les autres, car provenu de la racaille, c’est disparaître dans les rues étroites , «à nouveau englouti dans le brouillard », « sans laisser derrière lui la moindre trace », ce fameux brouillard de Ferrare qui, chez Bassani, signale la capacité de la ville à gommer les aspérités des formes et de l’être, à dissoudre le réel « pour cette fois désastreusement comme parti en fumée ! ». Horible dérision de ce « parti en fumée » pour un juif rescapé des camps.


« Ferrare renaissait identique de ses ruines », et Bassani regarde cette nouvelle Renaissance niant l’Histoire. Géo s’absente, même si l’on parle encore de lui «  pendant quelques mois », même si – à la terrasse du Café de la Bourse, Corso Roma bientôt renommé Corso dei martiri – on tente d’imaginer où il est, on craint son retour encore une fois stupéfiant, image de la culpabilité qu’on n’éprouve même pas. Heureusement, disent-ils peut-être, il a ENFIN disparu, celui-là.

 » Le chapitre 6, très court, une petite page, offre la clé de l’ « Incident » avec le salaud de l’OVRA, la police secrète. En de brèves lignes assez emportées, lyriques, comme rarement elles sont, le narrateur décrit la prise de conscience violente de Géo : «  Qu’est-ce que je fais là, moi, avec celui-là ?», et les gifles déclenchées par un mouvement venu des profondeurs du sinistre comte Scocca ( un nom quasi stendhalien, encore). Oublieux de l’histoire, comme racheté du pire par ce pire qu’est la volonté d’oublier, le comte fasciste non repenti, presque badin pose la question à Géo « sur la fin d’Angelo Josz »(son père) et se dit « toujours resté très attaché » puis s’informe – comme impunément, comme si le feu n’avait pas brûlé, comme en parfaite insouciance des non-coupables, comme déjà sauvé de la réalité récente, de la plaque, des quatre-vingt-trois noms sur la plaque, s’informe « minutieusement du sort qui avait été celui des autres membres de sa famille »…tous morts dans les camps !..

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 93/99, Chapitre 32 – Milieu. « A nouveau englouti par le brouillard. » A suivre…

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 92/99, Chapitre 32 – début . « Son impeccable costume bourgeois. »

Tandis que je dîne en terrasse, pour l’étape d’une nuit à Bologne, seul, et avant qu’un cauchemar bruyant me ravisse la nuit, les deux amis sont ensemble au creux du jardin rose, 33 B rue Belflori, FERRARA.

SILVIA. NERO. Les deux.

Sur le toit fermé par un balcon, fragile Mura locale, NERO poursuit son récit empreint de (et emprunté à, en Français aussi la préposition est capricieuse ) Bassani. Titre exact : »Une plaque commémorative via Mazzini »(p. 70-96 dans l’édition du Roman de FERRARE Quarto/Gallimard 2011), mais tout le monde dit « Une plaque » ou  » La plaque rue Mazzini ».

NERO pérore, on le connaît ainsi : » Bref, entre deux ou trois séries de figures stylistiques bien affutées, Bassani plus tu lis plus tu le vois, c’est un très grand de la construction, un Bouygues de la structure, donc la nouvelle c’est ça : Premier temps, Géo Josz réapparait d’entre les déportés. On le regarde, stupéfaits : il est étonnamment gras et vêtu de chère pelisse, échappé pas écharpé, sauf de loutre, graisse et fourrure, tu reconnais la caricature banale du Juif dans la presse salope entre deux guerres, en France par exemple, très généreusement.
 » Il habite le grenier d’une maison qui lui appartenait « auparavant « mais où les Rouges (majuscule, en 45 !) triomphants se sont installés, au motif qu’il y avait des fascistes avant (dont c’était l’un des sièges), et l’Histoire c’est tout le temps ça, tu fais semblant de changer de puissants mais tu les installes dans un même théâtre, on le sait que l’occupation de l’espace fait Histoire, oui, oui, d’accord, j’avance, comme tu dis.
 » Un temps, Géo tente de vivre dans cette Ferrare où tous les « braves gens »- y compris les Juifs du ghetto – ont été « des fascistes convaincus jusqu’en juillet 43 ».


 » Il a repris les allures d’un honnête juif de bonne famille de Ferrare, quitté la pelisse, salué la police, suivi son office, tâté son novice, ah non, d’abord te scandalise pas dès que je cause cul, et ensuite tâter son novice, même si ça rime, c’est plutôt chez les cathos, non ?
 » Géo porte son « impeccable costume bourgeois en gabardine couleur olive », et « parfaitement rasé » (signe : anti-fasciste et pas davantage rouge), déambule dans la paix, même si le jeune chef, partisan pendant la fin de guerre, est devenu député d’après guerre sous l’étiquette PCI, fameuse et redoutable en ce temps.
 » Notre personnage prend la pose comme tout un chacun sur la terrasse du « Café de la bourse ». Certes, il affiche « un ironique mépris ». Nous sommes toujours en 45. On lui manifeste encore, après l’étonnement (un peu agacé) de l’avoir constaté si gros, une « accueillante cordialité », portée par, en même temps, la mauvaise conscience, et le sentiment unanime que « tout cela est passé ». FERRARA, passée, la république de Salo. Ferrare, l’oubli. Ca aurait intéressé le vieux français à l’époque où il faisait ce blog, les Séances Publiques d’Oubli, il t’a parlé de ça?
Sa mémoire narcissique ?

SILVIA fait un geste peu lisible dans la pénombre grandissante.


 » Vite ! L’oubli !« Après avril 45 », la conviction s’impose qu’« une ère nouvelle allait commencer(…)de la démocratie et de la fraternité universelle » dans cette bonne vieille ville de Ferrare libérée, bien que « à moitié en ruines », toujours ces bombardements sans objectif militaire dont parlait mon grand-père, pas si sympas les Alliés !
 » Certes, Géo n’oublie pas. Sa chambre est tapissée, sur les quatre murs, de photos des membres déportés de la famille dont il est l’unique survivant. Géo paraît imposer la mémoire des déportés, mais réintégrer aussi les habitus de son groupe ethno social d’appartenance. »

Silvia demande tout de même, dans le jardin rose où le frais va tomber lentement, si « habitus de son groupe ethno social d’appartenance », c’est du Bourdieu dans le texte ? Du Morin décavé ? Du Baudrillard entré dans le lard. Mieux encore, un Foucault levé tôt ?
NERO ( qui hausse les épaules dans la moiteur en régression du jardin rose) : « L’attitude de Géo produit un soulagement généralisé, il est vivant, bien élevé, pas trop accusateur, comme si on avait retiré son nom gravé en trop sur la plaque de la via Mazzini. »
SILVIA : « Tu sais comme moi, NERO chéri, que c’est précisément l’inverse : rue Mazzini, sur le mur de la synagogue, il suffit d’aller voir, un ultime nom a été ajouté, ça se repère à la gravure, et l’initiale en fin de liste, après les Zamorani ou Zevi, il y a Trévi j’ai perdu son prénom, au fait tu sais pourquoi celui-là est venu ensuite ? »
Ce que sait NERO ( on dirait un titre de film noir détourné) :  » Dans la nouvelle, le narrateur porte le désir de la Ferrare : « Le passé était le passé, inutile de rester là à le ressasser ». Un jeu dont la règle ne semble pas troubler Géo Josz.
 » Deuxième temps, annonce solennellement NERO, la nouvelle bascule, après que le narrateur, avec son air habituel de n’y pas toucher, il est très bon pour ça, Bassani, ait fait allusion à des «  monceaux de ruines » ( autant dire le résultat de vingt-cinq ans de fascisme et de guerre), et aux « transformations superficielles » sous lesquelles la ville « reprenait peu à peu le profil ensommeillé, décrépi, que des siècles de décadence cléricale(…)avaient maintenant figé en un masque immuable ».
« Sparadrap sur les plaies, tout est replâtré, on peut regarder (ton vieux Français Airbnb aurait été content) ce que le narrateur décrit comme « des bataillons serrés de belles filles qui pédalaient lentement », ou encore « un échantillon bien fourni de jeunes cyclistes », le tout au féminin dans le texte. »

Silvia : Mon visiteur, je crois qu’il ne portait pas beaucoup d’intérêt aux vélos 
-Ni aux jeunes filles ? ( NERO demande)
« Dans la nouvelle, le passage des jeunes filles marque le renouvellement du désir comme l’éternel printemps…« conclut-il.

Silvia : »Tu deviens lyrique ?
NERO : « Mais voici que réapparaît un extrêmement sinistre sire, même pas fantôme fatigué, très vivant. C’est un « ex-informateur stipendié de l’OVRA, l’Organisation de vigilance et de Répression de l’Antifascisme ». Il a été jusqu’à diriger la « Section locale de l’Institut Culturel Italo- Allemand », le pire. Fasciste ET collaborateur actif, au point de porter « de petites moustaches noires à la Hitler ».
« L’individu plastronne sur les terrasses. Nul ne dit rien. Ce n’est pas de la lâcheté, même pas, non, c’est Ferrare, et Ferrare s’en fiche, Ferrare simplement regarde les filles passer à vélo, les musées recommencer à recruter des gardiennes hors d’âge, Ferrare prépare ces élections qui vont conduire un jeune Partisan PCI à la députation, Ferrare fait sa Ferrare. Très rimbaldienne? (Ta tête se détourne, un nouvel amour). Très baudelairienne ( Les nuages, les merveilleux nuages)
« Mais voilà un épisode disruptif, comme disent maintenant les Français.

« L’« 
incident », des dizaines de personnes y avaient assisté ! Le paisible Géo , encore vêtu en bourgeois, avait frappé « les joues parcheminées du vieil espion de deux gifles sèches, péremptoires, davantage dignes d’un squadrista de temps d’Italo Balbo et compagnie(…)que d’un rescapé des chambres à gaz allemandes ».
Alors, c’est dans la personne et sur le corps mêmes de Géo que vont se manifester, sur un mode spectaculaire, les traces de l’éclat. Quand il réapparaît, Géo Josz a revêtu ces mêmes vêtements qu’il portait pour l’inauguration, sur son corps plus que replet. Chacun s’aperçoit d’un coup d’œil, alors, à quel point il a beaucoup, beaucoup maigri (encore une astuce de Bassani, car voici que, à présent, Géo se met à ressembler à l’image que les inaugurateurs se faisaient d’un déporté).
« Géo s’installe, pour ainsi dire, au Café de la Bourse. Là, en place de la surveillance austère et silencieuse qui le caractérisait, il entreprend d’incarner, en permanence, la statue du commandeur survivant, un Savonarole
anachronique mais tout aussi virulent. On s’assied près de lui ? «  Il se mettait tout de suite à vous entretenir de Fossoli, de l’Allemagne, de Buchenwald ». On lui disait aurevoir ? « Il refaisait le petit geste d’adieu que sa mère lui avait adressé(…)cependant qu’on l’entrainait de force avec les autres femmes ». Il ne joue plus ce jeu du JE voilé, maquillé, gentiment spectral par son silence. Il veut désormais montrer. Se montrer. Exposer à chaque instant le désastre. Montrer l’intérieur de sa mémoire et de sa détresse. A présent, il va falloir accepter de se souvenir.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 92/99, Chapitre 32 – début . « Son impeccable costume bourgeois. » A suivre…Mais ça touche à sa fin.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 91/99, Chapitre 31 -Alors je te redonne le départ : Géo Josz revient !

Alors je te redonne le départ : Géo Josz revient

Dans le jardin rose de la via Belfiori, assise près de la petite table ronde, Silvia s’étonne : « Géo Josz? Jamais passé dans mon duplex rose, celui-là… ».

NERO un peu ricaneur dit : «  Tu ne te souviens pas de cette nouvelle de Bassani sur la plaque rue Mazzini ? » Il pourrait ajouter quelque chose du genre : « Tu n’as rien compris à Hiroshima mon amour », mais non, il évite, certainement Silvia ne connaît pas la hauteur de cet auteur, malgré l’indéniable culture dont témoignent (témoignent seulement ?) les nombreux livres dans l’appartement.
Silvia/NERO, on a compris que ces deux-là se connaissent si bien, finalement. Faux-frère et soeur?


Le guide NERO demande si elle veut, maintenant, qu’il raconte Géo JOSZ, et Silvia dit que « oui, mais assez vite alors, parce qu’il n’y a pas que les histoires, dans la vie, et pas que ça à dire des histoires. Il y a aussi les courses, et le boulot, les studios à refaire, les gâteaux- maison à prendre chez le boulanger, il faut que je me change, tu connais mes horaires.« 


NERO : « Pour commencer, je voudrais te rappeler des mots de Pasolini, oui Pasolini ne fais pas l’étonnée, comme si tu ignorais que Giorgio Bassani, c’est tout de même de lui dont on parle le plus ici, à cause de ton insistant et curieux vieux Français, presque davantage que de moi, tu te rends compte, donc ce bon Giorgio avait publié Pasolini dans la revue littéraire qu’il a longtemps dirigée, l’élégante « Botteghe Oscure » que finançait à fonds perdus la princesse Caetani, ça ne s’invente pas.« 


-« Passe, Néro, passe maintenant au récit. Ça te changera d’aller vite.« 

– « Pasolini ( il reprend son souffle, n’est plus certain soudain de sa mémoire)…qui était proche de Giorgio Bassani au point d’assister au lancement du « Jardin des Finzi-Contini », et pas tout seul, dans les premiers rangs il y avait aussi en cette soirée de 1962, Italo Calvino ou Mario Soldati, excusez du peu, et aussi, sauf erreur, je sais que je vieillis, Carlo Lévi, mais tout ce gratin ce sont de vieux copains. Notre Giorgio local, régional, national, international n’a rien de l’écrivain solitaire et glacé qu’on imagine parfois, il préside des prix, fait des scénarii pour Soldati, enseigne le théâtre à Rome, et part en vacances avec Pasolini-encore lui, tu vois, vraiment très proche ou ce réel écrivain rare qu’était Carlo Emilio Gadda, et on le voit même, enfin on pouvait le voir, prendre de tout près le thé en compagnie toute proche de Natalia Guinsburg, on ne croirait pas, hein, notre bénédictin combattant qui bat les estrades et flirte avec tout ce qui est…et fait joli. Tu vois, à cause de ton visiteur, j’ai révisé mon Basani dans le texte, moi aussi. »

Silvia : « Oublie tes préliminaires, on est entre nous, passe au récit.« 
NERO : « Une plaque commémorative via Mazzini », la nouvelle, assez courte, une quarantaine de pages commence par ces mots : 
« Lorsque, en août 1945, Géo Josz fit sa réapparition à Ferrare unique survivant des quatre-vingt-trois membres de la communauté israélite que les allemands avaient déportés dès l’automne 43, et que la plupart des gens croyaient tous exterminés depuis longtemps dans les chambres à gaz, au début, personne en ville ne le reconnut ».

Mais, raconte la nouvelle, son nom a déjà été gravé parmi les autres dans la liste des déportés, sur la plaque de la synagogue, rue Mazzini. Un nom en trop.
NERO : Bien entendu, on pourrait en venir de suite à la fin :« …à ces questions, aurait également pu répondre un hurlement furieux, inhumain, si aigu que la ville tout entière, ou du moins ce que l’on voyait par-delà les coulisses, intactes et trompeuses de la via Mazzini jusqu’aux lointains remparts ébréchés, l’aurait entendu avec horreur »
.(Quarto/Gallimard, 2006, p.96)
Observe,
dit NERO, que la nouvelle se termine sur le mot «  horreur », tandis que pour le « Le Jardin » c’est  se « rappeler « , ou pour «  Une nuit de 43 » : « folle ».

Silvia se tait et guette un rat ou chat qui rampe.


NERO : « Alors, je te redonne le départ : Géo Josz revient, on le croyait aussi mort que les autres de sa communauté depuis les rafles des lois raciales pendant la République de Salo, sous l’œil et la férule des nazis, alors que Bénito règne en fantoche depuis sa libération par un commando nazi. Tout au long du récit, vont apparaître, de plus en plus présents, des anciens fascistes, des « barbes » (barbe et bonnet noir, les marques du squadristi, le fasciste militant), fantômes bien en chair parmi lesquels on verrait presque Italo Balbo, le plus fasciste des fascistes ferrarais, figure du quartier. On voit aussi, très fréquentes à l’époque déjà, de remarquables-et désirables (c’est Bassani qui le sous-entend) jeunes filles à vélo, on suppose qu’elles n’ont pas de shorts, encore que l’après-guerre s’habille soudain court, et que leurs fesses (rondes comme les pavés à Ferrare, mais ici on semble aller à la recherche du reproche ?) ne tendent pas le tissu dans le faux plat de la rue Mazzini, faut voir, l’étoffe de guerre de guère étoffe la touffe.
Silvia proteste. NERO continue : comédie ordinaire.


NERO : « Géo Josz pose le problème majeur de l’existence : il est vivant. Au milieu des Partisans ( tu entends la majuscule ?) à foulard rouge et d’un prêtre en soutane noire, c’est l’Italie 1945, l’un des assistants à la commémoration énonce à nouveau le chiffre terrible : « Cent quatre-vingt-trois sur quatre cents » de Ferrare, qui « ont été livrés de force aux allemands par les fascistes », remarque l’expression lâche « de force », en une époque, affirme le narrateur, où «  moins on en savait sur les Juifs (…) mieux on se portait ».
Le récit de Bassani travaille les temps, sa temporalité plutôt. Par instants, le narrateur s’en fiche, on dirait la fameuse désinvolture stendhalienne, je cite encore de mémoire : « 
L’automne finit. L’hiver survint, le long et froid hiver de nos régions. Le printemps revint. » (ibid p.85). Pif/pof, revers lifté du narratif contre le descriptif, action, 15/image, zéro. Plus bref, plus vif, pas possible. Tu sens le capuccino vite avalé. Et je n’évoque même pas les problèmes de traduction… »

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 91/99, Chapitre 31 -Alors je te redonne le départ : Géo Josz revient, à suivre

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YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 90/99, Chapitre 30. Qui frappe ici ainsi ?


Moi, pour l’étape sur le retour, entre le train depuis Ferrare, quittant le jardin rose de la via Belfiori, et à l’aube l’avion pour Paris.

Le soir, à Bologne, dans la pause entre les orages, en terrasse, près de S.Sébastian, deux serveuses de l’hôtel en gilet noir sur chemise blanche, très droites et très stylées, très ancien monde en somme ( mais on est à Bologne, la vraie ville des élégances), main tenue derrière le dos pour servir l’Orvieto pâle et glacé. Aux tables, nappées de frais, trois ou quatre hommes seuls, est-ce ici l’entracte vide et simple d’attente de tous les retours, de mission, d’age, de famille, de correspondance sous les vents contraires de tous les avions?

Le soir, à Bologne, j’attends la nuit pour espérer le retour au réel que fait imprévisible l’aventure de tout voyage.

Plus loin, quatre jeunes femmes élégantes s’amusent beaucoup. Il est très tard, pourtant les téléphones frétillent sur les tables. Avant de retrouver Hotel Paradise, Vicolo Cattani, ombres et pavés du Bologne spectaculaire, je fais un tour des arcades sous la Strada Maggiore. J’envoie à Edith et aux filles des photos des tours vues depuis la piazzale di Porta Ravegnana. Nous sommes venus ici en hiver il y a quatre ou cinq ans, photos à chaque fois avec un recul insuffisant. Mais dans toute cette histoire j’aurai manqué de recul, je me le suis déjà dit. Je rentre par un détour vers San Doménico, hommage lointain aux inventions de NERO à Ferrare.

NERO ! SILVIA !..Comme si je n’avais pas senti les mensonges et perçu les finesses. Comme si nous n’avions pas – lui et moi de concert –trouvé un accord à moitié amusé, à moitié trompeur, chacun sa partie .
Là, peu de cafés sont fermés, je choisis le premier, mélange de faux vieux décor et de vrais jeunes buveurs de bière. Amoureux de rien d’autre que de mon regard porté en traînant sur le temps et les passants, je rédige les dernières notes, un ristreto, deux ristreti.
Ensuite dans l’hôtel (j’y dors toujours encore plus mal!) le cauchemar est ainsi :  J’ai commis une faute, mais je ne sais pas du tout laquelle ( état banal), j’ai honte. Je monte en voiture, agrippe au collet ce pauvre Georges B ( ou Georges P?, prononciations voisines, sourde ou sonore) , et tout le monde estime que je suis un peu trop nerveux, dans l’Agence. A l’arrivée, on me repousse de chaque salle où d’autres sont réunis, travaillant ou mangeant des sandwiches au cochon. Rejeté de partout (il y a de nombreux groupes, surtout des jeunots) je reste dans le couloir, où j’assiste à des entrées ou sorties de salles, très étonnantes : «  -Qui frappe ici ainsi ?- C’est un chevalier qui cherche sa lumière ! ». Un homme d’aspect vénérable sort, portant de la main gauche une épée brandie devant lui, bien dressée, et me demande pourquoi je ne cherche pas l’amélioration matérielle et morale de l’humanité, moi aussi ? Me prenant par sa main droite, il m’introduit dans une pièce sombre, où trois hommes sont assis à une table, tel un tribunal. Ils parlent en chœur et me demandent sans attendre ni ménagements « où en est ce foutu de nom de dieu de rapport, on va quand même pas le faire nous-mêmes, ce rapport ou le déterrer du jardin avec nos griffes de jeunes loups, ce rapport ? Tu es parti là-bas pour écrire, pas pour rêver que tu marchais sur les eaux, le désert, les nuages, c’est-à-dire le balcon de la Silvia »

Au réveil, matinal et en pleine forme, sur la table du petit déjeuner je déplie les mels, mets à la corbeille celui des copains réclamant d’actualiser mes notes pour le rapport ( j’ai déjà bien donné cette nuit, merci les amis ! ), lis à peine un mot de Silvia sur le site Airbnb, habituels « commentaires », on est déjà loin de tout ça.

Son petit manège au fond à peine discret avec NERO? Comme si je n’avais pas senti les mensonges et perçu les finesses : comment soutirer avec sourire et malice le maximum d’ Euros à ce touriste chez les divers copains ou beau-frère, ou restaurants, leur spectacle bien rôdé m’a beaucoup amusé. D’ailleurs- et ça vaut le prix, du reste ( car il en reste ! ) pas si élevé de la prestation – tous deux s’en sont plutôt tirés avec élégance, une certaine insouciante légèreté de l’être, tout à fait ce qui me convient, ce qui me plait, une rieuse souplesse, davantage Marivaux que Pirandello. Reste à grignoter le récit.

De la vieille FERRARRE présentée par leur impeccable duo, je conserve un immense présent, et des mois de rêve, de promenades, de soucis, d’écriture, surtout d’écriture. De ce passé- comme souvent – proviennent de multiples futurs. Et je n’ai pas eu à regretter la qualité des diverses compensations, même si je m’interroge soudain sur le prix de trois miroirs en tiroir à Ferrare, ou sur la présence cocasse d’un string noir, obsolète et un zeste vulgaire, entraperçu ici ou là : au fond chacun a tiré sa pelote et ce qu’il attendait, au moins -le reste a été banal. On est habitués.

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YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 90/99, Chapitre 30. Qui frappe ici ainsi ?

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YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 89/99, Chapitre 29. Et pour chute : un jardin.

A l’heure du dîner, peu après , tandis que je prends ici ma chambre d’étape à Bologne, avant l’avion du très matin, là bas, dans le jardin rose de SILVIA, dans ma FERRARE, c’est NERO le Guide qui arrive.

L’orage va crier, mais on peut encore boire un verre sur la terrasse du second, celle de l’appartement où- sans doute et sauf exception- ne pénètrent pas les touristes hébergés dans le studio-duplex. Avec Silvia, ils parlent du visiteur, ce vieux Français qui a semble-t-il été impressionné par toutes ces traces dans la ville authentifiant le récit de Bassani, par les rumeurs. Par toutes les histoires de Néro

« Oui, avoue NERO, la visite précipitée et comme baroque  du ghetto n’a pu que renforcer les confusions. Mais tout est bien comme ça. » Silvia se demande si le visiteur s’est aperçu de quelque chose pour eux deux ?

NERO :« Et qu’est-ce que ça ferait ? On l’a bien encadré celui-là , sans qu’il le sache, voilà tout, rien de plus. A la fin, j’avais le sentiment que, en peu de jours, il se prenait de plus en plus pour Bassani lui-même, tu n’as pas cette impression ? D’ailleurs, ça facilitait le travail, ça le rendait sympathique, ce vieux Français ». Silvia sourit : « On l’a bien encadré » dit Néro, à chaque fois, comme si le touriste guidé se muait en oeuvre d’art pour brocante à Mantoue : accroché au mur du couloir chez la belle Erika. 20.000 les quatre ( on s’en souvient ?)

« Du reste, ajoute Silvia, on n’a pas appris grand-chose de lui au fond, même quand tu as essayé de le saouler au Gourmet Burger. A mon avis, tu étais plus saoul que lui, heureusement que je t’ai appelé, te sortant de là avec le coup de la pauvre petite fille qui attend« .

Pour NERO, « Si quelqu’un ici a pu en savoir davantage, dans de ces circonstances où on se laisse aller, chacun le sait tout de même, ce ne peut être que l’accueillante et accorte logeuse, non ? Si elle voit ce qu’il veut dire ? Au fait, hein, après le dîner du Ghetto, quoi, quelle saveur pour le dernier verre? « 

Pour Silvia : « Quoi, « après le dîner », qu’est-ce que NERO voudrait savoir, qu’est-ce que ça peut bien signifier, «  après le dîner ? », et en plus qu’est ce que ça peut bien lui faire, à lui, ce qui s’est passé ou pas, même pas un vrai frère, NERO, un beau-frère à peine, un faux-frère à coup sûr, laisse tomber, il n’y a rien à savoir, et comme toujours il n’y a jamais rien à savoir à Ferrare, tu devrais le savoir ! « 

Ils rient ensemble, et aussi des démarches ridicules du vieux Français pour tenter de signer un contrat pour un duplex à louer, ou de négocier un contrat pour l’abonnement au club de tennis. « Un drôle de type ton visiteur, tout de même », et-désignant la maigre étoffe posée sur un coussin vert de la terrasse : « Quand même, un type dont les chapitres ont pour fil rouge un string noir, et pour chute un jardin clos, ça ne peut pas être dangereux, si ? »

Se levant pour chercher à boire, Silvia lui dit qu’aujourd’hui, elle, c’est un string rouge qu’elle porte. Cela n’intéresse ni de regarde Néro, il s’en fiche, de l’intimité de Silvia, il demandait ça tout à l’heure juste pour taquiner. On entend le voisin pousser la lourde porte du double vantail, au 33 B Belfiori, et on passe à la suite.

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Didier Jouault pour : YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 89/99, Chapitre 29. Et pour chute un jardin.

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