YDIT-TROIS / Saison 3-Episode 8 : Un petit vers de Chablis, ça peut pas faire de mal?

Rappel – pour les mémoires lourdes : YDIT s’interroge de plus en plus (sinon de mieux en mieux !) quant à la possible façon de poursuivre une petite route sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). Entre deux consultations – autrement dit rêveries – le voici qui s’adonne à son toxique, le récit.
LA SUITE

Attendant la dépanneuse, sur la place de Narcy, tout ce que j’avais pu trouver en réserve, dans la mémoire qu’affaiblissent le temps et les superpositions de métiers, c’étaient un ou deux incipit célèbres, pour toujours inimitables, et un trop petit nombre de vers, comme sans goût, à force d’avoir été noyés dans la répétition. J’attendais, les souvenirs venaient sans effort.

Incipit :

« Lorsque l’Enquêteur sortit de la gare, il fut accueilli par une pluie fine mêlées de neige fondue ». Ou ceci : « Courir le matin sur le Môle de Barranco, quand l’humidité de la nuit imprègne encore l’atmosphère, rend les trottoirs glissants et luisants, est une bonne manière de commencer la journée » (trad : Albert Bensoussan)

FRED – qu’on ne connait pas encore beaucoup, mais patience, on a verra bien assez tôt, l’irrévocable FRED – sur le ton de la tendresse relevé d’une pointe de lassitude (déjà ?) – demande si, en cette période connue pour ses dangers, dans les débuts de récit, de série, d’ici c’est Sissi, se demande « si le narrateur a bien raison d’assommer le chaland par des incipit – « pardon, je corrige » (corrige-t-elle), « des incipeunt », surtout que le procédé semble un peu facile : commencer par les débuts des autres, une sorte de fausse mise en abyme…« 

Un point certain : lancé sur cette trajectoire, le récit ( quand il commencera par autre chose que les commencements déjà usés, mais commencer un récit est producteur de l’angoisse de ne plus finir), le récit ça ne sera pas la chronique du quotidien vue par « La Maine Libre » ou « L’Yonne Républicaine » ( départ du commandant des pompiers, journées portes ouvertes à l’EPAD, voyage à Paris des lycéennes de « Institution Sainte Jeanne d’Arc » cuisinière à vendre et grange à rénover). Rien ne prouve que ce sera mieux, par ailleurs : des fragments d’une mémoire entre 2 et 72 ans ? De quoi s’effrayer, oui.

Dans ce qui remontait de la mémoire, encore incipit, d’ailleurs :

Qui peut, en cet instant où Dieu peut-être échoue,
Deviner
Si c’est du côté sombre ou joyeux que la roue
Va tourner ?

De quoi dans les siècles croire aux légendes, n’est-ce-pas Tonton H ? Aux apparitions et contemplations ?

« Sinon, quels autres brimborions déclassés, dans ce « Garage Sail » approximatif ? ». L’interpellation vient, cette fois, de l’autre comparse principal de la nouvelle série, le très invasif et international COCO19. Ne pas compter sur lui pour la bienveillance ou la bien vaillance. D’ailleurs, en songeant à ce récit borné par  » à 75 j’arrête », en marchant seul avec un crayon, YDIT s’interroge : faut-il conserver de faux personnage, cette danse macabre délitée sur un mur d’église rurale? On verra. Vous verrez? Si vous êtes encore là ?

Brimborion ? Tel un savant agité parcourant les bulles de Tintin, « Brimborion, moi, Brimborion? » le narrateur (ou qui semble tenter de l’être), lancerait volontiers au visage du vent (glacial : il attend la dépanneuse sur la place de l’église-mairie à Narcy, on vous rappelle !) quelques vers (sans doute excessifs) décrivant la situation :

Un calme effrayant marquera ce jour
Et l’ombre des réverbères et des avertisseurs d’incendie fatiguera la lumière
Tout se taira les plus silencieux les plus bavards
Enfin mourront les nourrissons braillards

Excessifs, car on n’en était tout de même pas déjà si loin dans l’expérience de la finitude, du grand Non-Retour, contrairement à ce poète mort dans un camp de guerre.

Ydit raconte qu’il avait un peu été alerté, la veille, juste avant de garer la vieille Peugeot près de la maison de Nadia Dannet. Mais la nuit de Morvan était pleine. Des sapins juste découpés, très décorés, précédaient chacune des maisons du village. De vagues odeurs de bois brûlé, de vin chaud, de boudin grillé surpassaient la senteur un peu aigre-douce de l’épais brouillard. On avait envie du potage de potimaron et de la salade farcie achetés en ville -une erreur la salade, car la maison ne parvenait pas à chauffer au-dedans de ses verrières .

Place de Darcy, mairie-église, pourquoi ici, qui n’est pas tout à fait le plus invraisemblable des centres du monde ?

En quittant le village, le matin, vers Paris, le désir avait été de visiter sur la route le célèbre village médiéval, à mi-chemin de l’autoroute. Très vite, les intermittences du moteur contrariaient le projet: en côte, sur la route sinueuse où le brouillard coagulé cachait le prochain virage, la voiture s’arrêtait, comme exténuée. On aurait le récit de vie jamais commencé d’un vieil homme hésitant à finir de se narrer. On aurait dit l’une des AAA d’un épisode, voisin. Anxiété, surtout, de n’être pas vu, derrière le virage et le brouillard, par l’un de ces poids lourds quittant l’autoroute. Après environ 300 posts, se faire effacer par un 22 tonnes posté en bas de côte, c’est regrettable, non ? Un peu comme un Ancien que le temps pousse vers l’oubli de soi.

COCO19 se gausse : craintitude de parisienne attitude, et il ne s’est rien passé : la preuve, la narrateur narre.

Par soubresauts successifs, quinze ou vingt mètres, sollicitant la voiture comme un méhari d’antan son chameau blessé… ( on s’interroge dès qu’on touche la première case d’un clavier : d’où viennent les images ? Des vers, en répons

« La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots de mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter »,

…l’Ydit rejoint la place d’un village classiquement respectueux des normes : église, mairie, troquet, parking, tout cela fermé – sauf le parking. L’impraticable brouillard du Morvan continue d’épaissir les paysage : on peut à peine traverser la rue, et encore moins la vie devant soi.

Jointe au téléphone, la dame bavarde et méridionale (on l’envie !) de l’assurance garantit le dépannage, mais il est (nous sommes ) entre midi et 14 heures, vraie France : pause.

L’arpenteur, c’est une autre histoire. Mais Ydit parcourt en tous sens les rues en général délabrées de ce village sympathique quoique désert. Plus un commerce. Pas un petit pain. Ou un boudin. Un saint Frusquin. Un moins que rien. Pas l’ombre d’un destin. Encore moins d’un festin.

« La bise se rue à travers
Les buissons tout noirs et tout verts,
Glaçant la neige éparpillée,
Dans la campagne ensoleillée ».

Sauf que le soleil sans doute est resté dans la plume du poète, à Londres ou Bruxelles, ou chez Mathilde abandonnée, ou dans un Pub où l’on s’engueule une fois encore avec cette sale mais superbe petite gouape d’Arthur?

FRED s’amuse – ou fait mine : un prix (une dispense d’abonnement à YDIT-BLOG ?) pour qui peut nommer les auteurs cités, en repérant les indices? Au fait, pour le troisième, pas d’indice? Serait-ce qu’il s’agissait d’un poème pour soirée de Gala ? La trace d’un Grain d’Elle ?

Soixante quatorze minutes après l’appel au secours de l’ assureur, survenait le dépanneur. C’est bien soixante quatorze minutes, plus long que « Bonjour Tristesse », plus court que « Autant en emporte le vent », deux ouvrages très adaptés à une panne en Morvan.

En cette étape de l’attente, déjà, la mémoire d’YDIt avait épuisé les réserves, déjà plus qu’asséchées par 180 Séquences Publiques d’Oubli, n’oubliez pas cela. Depuis le temps qu’on joue ici avec la mémoire, elle s’agace, se dispense, se disperse, tierce et dix de der. Peut-être, en fouillant comme un paysan pour la dernière pomme de terre, une ressource ultime, genre premières phrases de « A la recherche du temps perdu » commentées par Tadié, de « Le voyage au bout de la nuit », interprétées par Lucchini, un sauvetage comme par les balises Rouge et Vert pour les baladeurs perdus ?

Dans la cabine du remorqueur – « Mettez bien le masque« – on bavarde, « Ah oui, le village de Nadia Dannet, où vous séjournez parfois dans la grande maison et le salon cathédral glacial, je connais, je remorque un peu partout, mon pote Grémillon m’inspire, et moi souvent j’y chasse avec les amis. » Le dialogue s’embourbe un peu, mais – dépannage oblige – on trouve un accord, ah oui, des cons très cons y en a chez les chasseurs comme chez les randonneurs. On a tous ses lâchetés, quand il faut se faire dépanner

À la concession Peugeot, zone d’activités, Chablis, c’est fermé. Cependant le patron est là : « Moi faut bien que j’assure quand les gars sont en pause, bon, ils font le diagnostic dès qu’ils se donnent la peine de revenir, et si on a la pièce, on répare« .

Sinon ? Sinon : Rapatriement ? « Je suis Peugeot, moi, et ni la MAIF ni Sainte Rita. » Méprisant la plaque : « Vous êtes pas du coin… Vous venez souvent par ici ? Vous habitez chez vos parents ? Vous avez un garant ? Un Varan ? Un variant?« 

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Didier JOUAULT pour YDIT-BLOG , Saison 3, Episode 9 : « Un petit vers de Chablis, ça peut pas faire de mal ? » …Toutes questions auxquelles nul ne sait si on peut répondre !

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YDIT-TROIS, Saison 3 Episode 7 : Docteur SIMOMEAU et la patine, ça piétine.

Rappel – pour les mémoires récentes : après deux Séries longues, YDIT s’interroge maintenant sur la suite, les suites, en particulier sur la possible façon de poursuivre une petite route intérieure sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). Pour une courte série – « A 75 j’arrête » prétend-il. Mais entre temps, il consulte, c’est ainsi qu’on avance, dit-on.

Quinze jours plus tard, encore chez SIMOMEAU, dans son petit cabinet de médecin genre XIXème branché XXème- et mots enchainés comme les pilules vertes puis roses du combat toujours inutile mais nécessaire contre l’anxiété de la maladie ( qui vous fait plus malade que la maladie). Y a juste à se déguiser en YDIT, pour passer le temps.

En attendant, YDIT avait consacré deux ou trois soirées ( toujours longues, le sommeil est un dur à cuire) à consommer de la ligne, non pas en poudre, sniffée sur un miroir qui revient ( on voit ça dans les films pour ados ou animations EPAD ) mais en affaiblissant ce qu’il subsiste de ses yeux sur les lignes bleues (non pas des Vosges) des écrans , séquence Internet, tribu Google, et pour varier le paysage : Safari. Ca donne ce qu’on cherche, pas grand chose, mais comme chaque fois dans un cabinet médical, toujours ça de pris contre.

MENU :

ENTREE : depuis longtemps déjà

Plat du jour : ADDICTION

Dessert : comment s’en débarrasser?

Boisson : vite, maintenant.

C’est la formule à pas cher, sans service.

SIMOMEAU, sa formule, jusque là, c’est « Comment, toujours rien de de grave ? A peine un peu de givre sur les branches, un zeste de rouille sur la cornée, une poudre légère d’éreintement le matin ?« .
SIMONEAU n’aime pas qu’on le consulte s’il n’a pas une ligne de Vidal, au moins, à vous livrer en partant, roulée comme un message secret le soir des fiançailles, comme une lettre de bouteille sans mère, comme une surprise autour de la gaufrette à la cantine.

On sent que si -maintenant- il n’y a pas du lourd, du fort, du 90° pour désoiffer le Doc. , fini l’ordonnance Doliprane : punition.

De nouveau, il fait mine de regarder mon dossier – la plus sèche et impartiale description des étapes de mon corps et de sa fin prévisible – » Mais y a rien à faire sauf à attendre, » c’est sa réplique préférée – il écoute le cœur- « C’est toujours aussi long entre deux battements, chez vous, on s’habitue à lire Quignard ou Le Clézio en attendant, et donc ? « 

Pour une fois, Ydit raconte les histoires dans l’ordre et entièrement, ce qui en surprendrait beaucoup, son récit étant parfois elliptique à l’excès, mais ici est un espace de secret médical : plus la peine de cacher la continuité des ruptures. Dans le récit, on parle de toc et de faille. Ici, on parle d’estoc et de taille.

Le mot : ADDICTION.

Il comprend, il soigne des nonagénaires suppliant le cachet bleu de la puissance, des gendarmes requérant le sirop de la grosse voix, des institutrices en robe grise suppliant qu’on les aide à sortir de la photo, même en Suisse.

YDIT explique, raconte, décrit .

C’est surtout le soir.

Il faudrait sans doute dormir.

Mais le sommeil est déjà mort, ou c’est une denrée rare.

ET donc l’addiction.

SIMOMEAU comprend. Rien dans le VIDAL ou le ROBERT là-dessus.

Il se demande : « Puisque c’est le soir, si vous sortiez marcher, une ville c’est apaisant le soir ? Respirer à pleine gorge derrière le masque, écouter à pleines oreilles, rues vides, pass sanitaire en poche, et regarder( de loin) les jeunes qui boivent des bocks à six euros sous les chauffages électriques des terrasses tout en se roulant par terre pour sauver la planète, ça ne vous réjouit pas ?  »

YDIT fait le moue : rien de mieux? Une donnée certaine, calme SIMOMEAU , on n’a pas inventé la pilule anti-addicta. Sinon, y aurait autant de vedettes que de médecins au chômage, le monde serait triste. Et puis ( mais YDIT le soupçonne d’une forme cultivée d’anarcho-doux, tendance Louis-Ferdinand moins la haine et l’éructation, mais au fait que reste-t-il alors, bref), aurait-on pilule, qui donc ensuite remplirait les Assemblées, les corbeilles de Traders, les cellules des monastères? Sans même parler des marcheurs de l’écriture, dont vous, YDIT, ici-présent?

Doc, on piétine. L’embrayage patine. L’espérance satine. La santé se ratatine.

Pour la première fois depuis tout ce temps, SIMOMEAU paraît désemparé : silencieux. On ne lui espérait pas cette peine. Mais non, VIDAL, MICHELIN, Guide du Citoyen parfait, Annuaire des Etapes spirituelles, recueil des demeures d’artistes maudits, rien : pas de littérature scientifique pour ce trop de littérature. Pour un peu, le Doc. suggèrerait le retrait, l’art vivant, l’oubli de soi.

Ydit ne peut que mimer la répétition du symptôme : dans les cas les plus extrêmes, et pas si rares, on lit/écrit jusqu’à davantage encore que plus soif, jusqu’à la nausée, le cauchemar, l’errance nocturne dans les mémoires les plus lointaines pour essayer de pêcher un présent plus endormi, pour dépasser le malaise, la douleur, le manque. Se rendre malade d’excès au bout de la nuit, sans voyage intérieur, pour aller au terme du récit infini de la veille.

Un peu à bout de force, le doc. questionne – la demande porte son profond désarroi –si on ne voudrait pas une petite prescription de Stilnox, trois- même six mois -le soir et Xanax le matin? Une cure épuisante Valse-des-Mains ( Bains, vapeurs, massage, pot-au-feu 1/2 Vichy) SIMOMEAU, on le découvre soudain qui ne resterait pas insensible

à une kinési, une cuisinière,-mais il ne s’agit que de cure ou d’objet…

Il s’assied à son bureau, ferme le dossier, arrache la prise du Mac, enferme le tensiomètre à double tour. D’un coude vague mais vigoureux, renverse une part des boites de drogues laissées en pile et au pire par les représentants de la Haute Science, se maîtrise, « Allez on va se quitter bons amis, après tout ce temps – un peu comme les héritiers sortant de chez le notaire, chèque de 250 à l’ordre du fisc pour solder les retards et dettes de Papy, rien d’autre, pas une solution à votre présent, vous espériez quoi ?..« 

Puis, comme je pose la main (enduite de gel) sur la porte, d’un verbe lent et las de sénateur cherchant Brutus pour qu’on en finisse, quelquefois ça, ça a (*)trop duré : « Peut-être? Mais je dis ça pour plaisanter- peut-être les AAA ? Dans votre cas, on sait jamais ?

Après tout, c’est pas pire que la cure. Mais c’est comme l’Armée du salut ou le Bloc Populaire, faut y croire pour le voir.« 

________________________________________________________________________________________________________________Didier JOUAULT, pour YDIT-TROIS, Saison 3 Episode 7 : Docteur SIMOMEAU et la patine, ça piétine.

(*)ca, ça a : naguère une telle salve, hiatus et compagnie, on aurait supprimé. Mais on s’allège, Ydit l’a dit, toc !


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YDIT-BLOG saison 3 – Episode 6 : Des bouts debout à Florence, et sans assise à Pise.

Rappel – pour les mémoires récentes : après deux Séries longues, YDIT s’interroge maintenant sur la suite, les suites, en particulier sur la possible façon de poursuivre une petite route intérieure sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). Pour une courte série – « A 75 j’arrête » prétend-il. Entre deux consultations- une interminable succession commence (on devra bien la finir?), comme d’usage, les récits reviennent sur la vague de la mémoire

Dans le cabinet du docteur Simomeau, le cœur bat lentement- si lentement qu’on pourrait lire « Les vagues » en attendant le deuxième battement de la marée.

« Revenez », avait dit le médecin, alors qu’Ydit le quittait, « et tentez au moins de retrouver les moments où vous avez compris qu’un vrai problème commençait à se poser ». Il paraît que savoir c’est comprendre, et comprendre c’est agir.

FRED – l’irremplaçable- s’agace un peu : « Etrange monde, dit- elle, où l’on vous demande sans cesse de raconter du passé, quand vous attendez seulement qu’on vous parle de la suite : que va-t-il se passer d’autre que ce passé? « 

YDIT, sans répondre, car il atteint cet âge où répondre à tout ne sert plus à rien, se raconte :

« Nous revenions de Florence, comme on revient de province, après la Toscane chaque fois nourricière et pacifiante. C’était l’hiver, environ midi, l’aéroport. Sans miséricorde (malgré la saison) le brouillard infini s’opposait à tout décollage. Arrivés tôt on attendait, patients, pris dans ce curieux piège à temps des aéroports. « 

YDIT : « L’après-midi passait, en même temps que les hôtesses, moins vite et moins bien. Le tableau « Départs » fascinait autant qu’un feu de bois dans l’horizon du trappeur : nécessaire, mais sans cesse changeant. A force, au bout des yeux, le soir vint. Reste à partir, dit la voix, mais à pied. On nous déprogramma, on nous autoabusa, on nous hôtel d’accueillit, zone hangars.

Autour, rien, sauf le brouillard qui persévérait dans l’opaque. Pas la moindre sortie possible.

Les voyageurs, d’abord goguenards, s’irritaient. Le buffet dinatoire d’urgence dressé dans le hall, en cette période festive, parût pure provocation de La Compagnie des Airs.

Au matin, rendez-vous tôt, café d’hier. On prétendit nous conduire à la frontière, autrement dit l’aéroport. Mais Florence, avec l’obstination d’une courtisane fatiguée, refusait de se lever sous son brouillard. On nous déprogramma, on nous autoabusa, on nous détourna vers Pisa, aéroport d’accueil, zone transfert, d’ici on partirait, disait-on. Dans le car trop froid, derrière les vitres, on ne voyait pas la route. Et encore moins la fin de l’attente.

Sur les sièges, dans les travées, une impatience furieuse s’installa. Dans l’espace bondé de l’aéroport, d’un siège à l’autre, la colère prenait son aise. La Compagnie des Airs allait payer, oh et puis ces enfants s’ils pouvaient enfin se taire, on n’a plus rien à boire ? Et ce vieux là-bas, qui passe temps à lire, pour qui se prend-il ? Lire, toujours lire, corps immobile derrière le voyage intérieur, c’est irritant d’absence, agaçant de distance.

Ecoutant d’une pointe distraite, COCO 19 surveillait lui aussi la frétillante famille de sa filiation – mutante sinon mutique. On voyait Gamma et Mu repoussés ventre à terre, tandis que Delta conservait pour l’heure sa position dominante sur le marché, non sans craindre l’outsider à la résistance type années folles et nuits blanches : Omicron. Et ainsi de suite. Sauf que, en cette fin d’année, à Pise – substitut de Florence, COCO19 n’existait pas encore ailleurs que dans les cauchemars. Cette année là on avait le brouillard.

On pensait que c’était le bout du monde, de la piste, de l’année. On ne savait pas encore.

« L’année Terrible? Eh bien non, pas celle-là » murmure VHI, père HUGO, perdu dans l’univers de ses propres lettres.

A midi- vingt quatre heures de retard déjà- on s’embrumait et s’embrouillait, le tableau affichait un horaire et, faute de soleil, le vol disparaissait avant de s’envoler.

Des voyageurs de Nouvel An brisaient l’écume de leur rage contre les vitrines vides des boutiques à sandwiches, aussitôt ravagées dès que livrées par des pourvoyeurs hagards masqués en POM POM GIRL Compagnie des Airs, serveuses bouleversées jusqu’au fond de leur shako de ne plus savoir lever la jambe ni sourire au vent. Même les chocolats COCOH1N1 vendus à la sauvette en Free Tax n’apaisaient plus les faims ravageuses.

La Compagnie des Airs ( louche) distribuait des croutons mous, de l’eau en plastique dégradé, provoquait ainsi des ressauts de fureur.

Des familles entières, vers 15 heures, parcouraient en diagonale du fou l’espace réduit de Pisa Aéroporte. On pouvait en venir aux mains, mais aucun vol ne prenait son envol : impossible, même de prendre d’assaut le Pisa-Berlin déjà très fréquenté entre 42 et 44.

Surtout, chaque visage, chaque geste, chaque pas racontait ce qu’il peut arriver de pire : l’ennui. Pire qu’un dimanche après-midi l’hiver à Châteauroux quand on est seul et privé de compagnie et d’électricité pour la tablette.

Tout devenait davantage que souci : malheur. Inutile de se couvrir la tête de cendres, on n’avait déjà plus de cheveux. On se regardait, on se parlait, on se tenait la main un peu comme si l’on participait à l’enterrement de l’aïeule.

FRED – l’impatiente – voudrait connaître le lien de Florence et du docteur Simomeau?

YDIT : C’est là, dans l’aéroport de Pisa, que j’ai compris l’ ADDICTION. Pendant tout ce temps, à la souffrance des autres, à la question « Comment donc faites-vous pour assassiner toutes ces heures », je sortais le volume, offrais une dose de ( par exemple) « L’homme qui aimait les chiens « ou » Les détectives sauvages  » ou « A la découverte du ciel », ou « Les Bienveillantes »? Après un silence : je consomme beaucoup, mais discrètement, parfois même en secret, vous savez, c’est comme les ampoules de Mishima ou de Steinbeck- un peu hors d’âge – je les cache dans les coutures de boxer-short, mon préféré, le rouge couleur La Vermillon.
Oui, l’ADDICT ça l’est. Du coup l’ADDICT ou Comment s’en débarrasser. Tout s’explique ( même si on dirait que Père Hugo peine à suivre).

YDIT raconte encore : parfois, même, il pétrissait des boules d’amande où l’on glissait de la poudre de Virginia Woolf, des grains de James Joyce, un zeste d’Ezra Pound, mais on risquait vite l’overdose, surtout avec les produits d’import, achetés subrepticement au rayon exotique des bonnes boutiques.

YDIT raconte encore ceci que parfois, surtout l’été, il allait jusqu’à cuire dans des chaudrons secrets des confitures jamais trop sucrées à base de Michaux ou d’Artaud que pimentaient à l’excès une pincée de concentré au Barthes ou au Foucault. Rien de très neuf ou originel, mais avec tout ça, votre départ pour l’Infini était garanti.

FRED l’irrécusable ne dit rien.

YDIT rappelle que, pourtant, c’est du classique – tout ADDICT en fait son brouet quotidien. Certains sont obligés, faute de moyens, de se limiter à des lignes pas chères, du Sartre perdu sur de pseudos chemins de la liberté ou du Malraux bredouillant son espoir…

A Pisa, il ne voyait rien, supportait tout. Les voyageurs se transformaient en squelettes. Lui, à l’inverse de tout le monde, quarante-huit heures durant, deux pleins jour d’attente lourde dans deux aéroports : sauvé des os. Ydit, lui, avait ses drogues en format-poche, ses bonheurs en 10/18, sa poudre en Collection Blanche, et les petits copains variants de COCO19, Gamma ou Mu très vite battus, ou Delta encore dominant, ça lui glissait sur l’épiderme comme une patineuse à peine artistique tôt cassée par sa rencontre inopinée avec une crosse de Hoquet dégouté par la facilité de la proie, genre lycéenne du Montana consommant sa boule de Williams Burrough.

Vers 19 heures, la nuit venue, le brouillard se leva : vol Florence-Paris Charles-de-Gaulle, depuis Pise vers Orly, on embarque. Après tout ce temps, trente six heures sur les bois de Pise, même une pirogue pour les quais de seine aurait été envahie en deux minutes. L’équipage dépenaillé gagnait le bord sous les vivats de touristes prêts à payer un nouveau billet pour se laver de l’attente. Leurs shakos repassés, la jupe re plissée, les doigts repeints à la couleur de La Compagnie des Airs, quatre hôtesses un peu fantomisées attisaient d’un geste les endormis du banc.
On fit les comptes, dans la carlingue enfin libérée. Manquait un passager. On recompta. Nul doute. Taux de perte élevé, surtout dans la prison de Pisa aéroporto.
YDIT, c’était lui, on le devinait, fut retrouvé, peu après, dans la salle de prière œcuménique où, dépouillant les doublures de la veste Harris Tweed, il consommait en secret sa dose de Modiano – pratique pour la poche.

A trois, elles durent l’arracher, le convaincre, le séduire en promettant une goulée de William Boyd seul choix à bord, mais…

Enfin, il trouva la force de quitter les lieux saints, sachant que rarement, peut-être jamais, il ne retrouverait des heures si belles pour s’abandonner à l’ADDICT, à la douce quiétude distanciée de ses doses, sous le regard de tous, et sans l’accusation de personne.
YDIT : c’est là que j’ai compris l’ADDICTION : le bonheur de jouer à être là en existant ailleurs. Mais c’est aussi là que j’ai appris la radicale fin de ma liberté intérieure .

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Didier JOUAULT pour Ydit-Blog , saison 3 Episode 6 : Des bouts debout à Florence

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Ydit-Blog, saison 3, Episode 5 : six volumes de Rouge bien rouge.

Rappel – pour les mémoires récentes : après deux Séries longues, YDIT s’interroge maintenant sur la suite, les suites, en particulier sur la possible façon de poursuivre une petite route intérieure sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). Pour une courte série – « A 75 j’arrête » prétend-il. Mais comment faire court avec le Docteur Simmoneau?

Ydit a pris rendez-vous , avec le bon docteur. Depuis toujours, YDIT fait comme on dit. Cette fois, il continue à préparer ce qu’il va dire. Toute entrevue est une examen, de conscience, de confiance.

Etat de manque? Le besoin affleure sa vase ? L’envie tenaille au fer rouge ? Ydit : « Juste un petit coup, un short, un shoot » ( avec de l’O dans son vain), pour une consommation rapide, clandestine ou presque, légère, sur les rayonnages des meubles où sont rangés les volumes, un petit produit on dirait masqué lui aussi, on ne sait pas ce qu’il y a derrière juste on attrape d’une main sévère et soucieuse ( pas déjà tremblante) le volume réduit, celui à 2 euros, docile à glisser dans la poche arrière du short, avec l’opaque discrétion d’un qui aurait volé sur l’étalage, mais c’est plus de son âge, mince volume à deux balles mais plusieurs instants de plaisir, on ouvre, on hume, on lit. Evidemment, désormais on peut même trouver tous les produits à se faire livrer, un clic ça cloque, un tic ça toque.

Tout ça ne va pas très loin, le choc chic du shoot short, cher de la page, mais c’est pratique, parfois goûteux, insuffisant souvent, discret toujours : ça sert comme ça coûte.

Ydit prépare, donc se souvient encore :

Bien sûr, les jours tranquilles, les soirs sereins, le plus courant ce sont les formats du quotidien, ceux qu’on trouve en montre dans toutes les bonnes vitrines, en caisses d’étalage à la saison du Livre nouveau, dégustation et signature, et jusqu’aux étals banals de chez Attal ou Fatal, les hyper-marchés d’outre-ville : on peut y voir les « foires au livre » à la période des chasses, des rentrées sans classe. Le poissonnier au rayon frais mer, écaille; le boucher, au rayon fais terre, détaille; le conseiller volumes, au rayon air, déraille. Déguisées en liseuses farouches, d’âpres jeunes femmes maquillées au bandeau-annonce (généralement rouge), surgissent depuis le rayon hygiène ou chaussettes hommes pour vous suggérer un achat, au moins deux ou trois conseils.

« Rassurez vous, Msieur Ydit, dit la conseillère à Didi, on ne va pas vous laisser tout abandonné près de tous ces volumes, comme un pêcheur sans marée, un Vatel sans son ciguë, y a tant de bonnes maisons et d’appellations décoincées, si vous retournez le truc, là, comme ça ( elle tient le volume et le main d’ydit dans une même souple et convaincante approche) vous lisez l’origine, si c’est une production bio, ou hagio ( on les forme surtout au préfixe), tout ça, et ce que vend d’habitude ce producteur. » Affichant un sourire de noël, la conseillère se demande : « Vous avez plutôt l’habitude d’un gros récit avec plein de crème ou d’une petite passade vaguement amère? Un monument de goût en version Allégée 10% ? Une œuvrette à lire en rencontre discrète? Une série infinie à temps perdu, à temps trouvé à fonds perdus? « (YDIT pense alors aux courts de la course, ça dissipe l’attention vers d’autres volumes, de transaction). Selon la verbeuse vendeuse de verbe et de rêves, « On va trouver, nos distributeurs sont imbattables, ils pourraient même vous dénicher un roman où l’on vous offre trois ou quatre traductions possibles d’un même passage de Virginia Woolf, si ça existe, ils le trouvent« .

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Le format plus courant semble raisonnable, sauf si on se tape tout d’un coup, comme un goulu, un ventru, un excessif, un accro donc : enchaînant les volumes lichés l’un après l’autre, genre des Hommes de bonne veloutée, qui ont la peau de même, quoiqu’habitué aux longueurs le danger s’accroît dès le troisième volume, la longueur devient langueur et même si le café lui aussi est allongé, rien ne va plus très rond dans le circuit de la conscience. Ainsi, je me souviens ( observation terrible : plus personne devant Ydit, depuis Georges, ne peut dire « Je me souviens » sans que cela semble une référence, une révérence, une déférence- une obsolescence aussi, le tout privé de « mode d’emploi »), elle se souvient dit-elle des superbes et interminables soirées ( terminées cependant avec l’aube célèbre aux doigts de rose) dans l’immense grenier très bourgeoisement réaménagé de la Touraine, en famille se consommaient les volumes, chacun son choix, sur les canapés les sofas, de la Blanche pour l’une, la Noire pour l’autre, l’arc en ciel pour la plus jeune, les volumes s’enquillaient ( le père consommait vite, bon marché, à moitié de travers) entre temps on parlait, et la vie passait devant soi sans se faire remarquer.


« Ceci étant, ajoute t-elle à voir qu’YDIT hésite devant une saveur sans doute trop épaisse sous la langue, trop de tanin teintant les tons ténus du produit, elle pense que, oui – on commençait par ça tout à l’heure, un petit à 2 euros, ça se love dans la poche, ça pèse pas dans la main, trop léger pour passer de main en main, parce que sinon en effet ça revient vite cher, la conso en ces temps de prolifération productrice, on a beau se montrer solidaire (et même solitaire) afin de résorber l’excédent français de la production ( des stocks attendent sous le rocher), « 

faut de la thune et de l’espèce d’espace pour écluser tout ça, spécialement les volumes des grandes années, les collector, les goûteux qu’on hésite à finir, comme on hésite à partir en week-end avec Saint -Joseph.

Ydit se souvient encore : La jeune femme, qui se lasse, sait bien que, comme pour toute addict, la question du coût s’impose parfois à la question du goût. Elle se souvient non pas d’un thé au Sahara ( elle voyage peu) mais d’une cliente à présent disparue. Avant la claustration ( ainsi nomme-t_elle les confinements, par goût pour les appellations d’origine, enfermement, internement, isolement, réclusion), bref « Une jeune femme d’à peine plus de trente ans, elle venait ici acheter par cher et beaucoup dans les petits formats de rouge, du 120 pages vite fait vite vu, léger pas nocif, de l’Irène Frain allégé, du Préfontaine (Yves) raccourci, son mari ne voyait rien, elle supportait parfaitement le choc, seulement de plus en plus absente et perdue d’heure en heure, mais cela ne le gênait pas, les hommes ça ne les ennuie pas quand on existe moins, elle gagnait un peu d’argent par des petits boulots faits en secret dans le quartier : lire une quatrième de couv. à une grand mère quasi aveugle, déchiffrer la critique du Parisien pour le pharmacien originaire d’Yvetot… Puis voila ( continue la conseillère narratrice un jour, toujours) le temps de l’obstruction, le confinement, pour elle une violente épreuve, plus de courses discrètes possibles, elle se faisait livrer des caisses de six volumes de rouge bien rouge, épais et nauséeux comme un jus de betteraves, le moins cher de toute la boutique, mais rien à faire, même comme ça, elle manquait, ça manquait, sans parler de la honte devant le livreur haletant son effarement, au bout du compte le mari s’est aperçu de l’addict, s’est ennuyé, fâché, bouleversé, alarmé. Dès la fin de la peste COVID , elle a commencé à voir un psy-pour tenter de répondre à la question, votre question : comment s’en débarrasser?« 

Bah, tout à fait ça, justement, respire Ydit : De cela comment se débarrasser ?

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Didier JOUAULT, pour Ydit-Blog saison 3, Episode 5 : Six volumes de Rouge bien rouge, à suivre – plutôt sans modération !

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YDIT-BLOG, saison 3, Episode 4 : Les Bijoux indiscrets à partir de 18 heures?

Rappel – pour les mémoires récentes : après deux Séries longues, YDIT s’interroge maintenant sur la suite, les suites, en particulier sur la possible façon de poursuivre une petite route intérieure sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). Pour une courte série – « A 75 j’arrête » prétend-il.

AILLEURS, mais comme tout à côté, la brutalité indicible mais voyante de la guerre s’impose dans un mélange d’images trop crues et truquées, un nuage de mots douloureusement privés de leur sens, « nazi », « génocide ».

A la question si le Ydit va interrompre le trajet narratif en cours ( des posts faits et programmés, à cette date, jusqu’à mi avril), question que pose Hugo ( si légitime car il sut jadis choisir le silence), Fred répond en citant( une fois encore ! ), J.-L. BORGES :  » J’écris…pour adoucir le cours du temps. »

Donc…

Entre deux rendez-vous chez le bon docteur Saumoneau ( on dirait que le nom change à chaque fois, différent et pourtant le même), à la recherche des sources d’un certain malaise, YDIT raconte, plutôt explore : cent fois ce geste, cent fois ce mouvement de la main, cette pulsion provenue du bout des neurones, là où sont gravés depuis la première fois les circuits imprimés du plaisir, le geste qu’il serait facile de contraindre, d’interrompre, avant qu’il soit trop tard, mais pour quoi faire ? Et surtout pour quoi faire d’autre ? D’ailleurs se poser la question atteste qu’il est sans doute déjà trop tard ? L’empreinte est posée, la plaque a été bousillée par l’éclair du flash, la mémoire burinée par les premières fois : on n’efface pas les veines du marbre, sauf à détruire la pierre. A quoi bon l’effort qui n’efface que par la disparition du sujet?

Certains passent devant une pâtisserie à Pithiviers, un marchand de marrons-vanille à Viviers, un charcutier spécial boudin à Mortagne, hop, ils entrent, la main déjà dans la poche pour sortir la carte, ensuite- peu importe le prix- une Eclair à pleine bouche, deux marrons enrobés à croquer joliment, ça y va, plus la peine de simuler l’attente, le délicat et très bourgeois plaisir du désir qui diffère.

Rien de tel, ici : la voracité joyeuse du populaire un jour de fiesta, dans la rue ça s’ouvre de la couverture, ça se consomme des yeux, ça s’éparpille en feuilletant, ça fait si chaud, d’un coup, si chaud si doux que le langage s’emballe, la cervelle se cent dix mètres haies, gnou, gnou, gnose, gosier. Juste rien qu’une petite bouffée de l’Art maniaque, et l’on commence à sentir que le plaisir remplace le besoin. Babel, en cours d’affaissement derrière la vitrine ( affichette : »masque décommandé »), on n’observe même pas la coulée de bonheur dans la main du liseur.

COCO19, ricanant sur son génome planté, bien qu’ayant perdu sa verve devant la concurrence implacable d’un Russe à l’univers dévoilé : « Père Ydit, c’est un beau sujet ; une fois que t’es cuit, tu redeviens jamais cru. Pas la peine de rêver. »

YDIT : Le geste, la pulsion. Reste à trouver à tout prix et dans n’importe quelle boutique un livre à toucher, feuilleter, humer, ouvrir d’une paume large, commencer à déguster. Ensuite ça va mieux. C’est samedi, très tard à Mammers, Sarthe, rien d’ouvert sauf le café-tabac-Maison-de-la-Presse où puent d’un commun accord le vieux tabac, le mauvais café, l’odeur des saucisses frites de midi.

Bernard- on l’appelle Bébel -est déjà dans l’état joli que produisent les alcools recroquevillés sous une couette d’insomnie, quand on va s’endormir sur le tabouret du bar devant la télé. « -Café corrigé? »-Non, copie corrigée ! Bebél se lève à peine, montre le double rayon où s’affaissent des romans gais et vifs comme des lapins de clapier au matin de la terrine. A cette heure, tous les volumes se valent, et les appellations s’estompent.

-COCO 19 demande c’est qui les noms sur l’étiquette, au moins Delly? Guy des Cars?

YDIT, sans répondre : Au bar-tabac de Mammers, nuit grasse dehors, rien que Delphine et Marinette sirotant un Picon-bière sur du Formica, Ydit demande :  » Ya que ça ? » Bébel : « Pour autre chose, boutique lundi, car dimanche c’est fermé. Le mieux que j’ai c’est du Violet Tréfusis, mais c’est une occase, une Angliche l’a laissé pour payer son thé. Vous prenez quoi, au fait ? »

YDIT l’achète, s’en jette une page, s’y jette.

YDIT, Lui c’est les boutiques de livres, les petiotes pétoires de province dessinées en suaves labyrinthes où se perdent les invendus de Laval, comme les six-coups six étages où se prélassent en reliures dorées les vedettes trop vendues par Instagram. Il passe (dit YDIT), il entre, tant pis s’il n’a pas besoin en cet instant, tant pis si déjà des réserves d’avance sur des rayons, trente, quarante volumes achetés, pas encore ouverts, tant pis, juste les savoir-là, le bonheur simple et rude : se savoir-là, l’impulsion couvrant par avance le risque du manque, c’est aussi fort qu’une éruption de Vésuve, si on ne trouve pas le bon geste, la bonne ligne ( de fuite) ça finit sous les cendres.

Même en plein été, immense balade sur les chemins fréquentés de soleil et de solitude, cuisses enfermées dans les tenailles de la fatigue, diverses sueurs sur diverses peaux, rien à faire bientôt que la douche et le pain, revenir très vite à l’ombre de la maison louée, mais non : sur trois étages d’une belle maison de maître devenue librairie, livres, livres, petits formats et grand art « Parfum de glace » de YOKO ITO OGAWA », 7,77 euros ou « l’Art pariétal du pléistocène à travers les pétroglyphes de Zarzuel, 47 illustrations couleur », 145,99 euros, oui, je vais voir si je le prends, vous pouvez le descendre du rayon ? Pareil sur les étals découverts dans les foires en voyage.

Boutique, rayons, miel, ça pulse, ça impulse, ça implose, ça humecte le doigt, ça hume et ça fume, ça feuillette et ça guillerette, c’est comment l’Incipit ? Goût framboise avec des arrières-notes de boisé? Quant à la fin, la dernière lampée, on sent le cépage sur le sable de la colline? C’est ça tout bête et ça embête, la tête en fête qui s’entête. Et s’emmêle ? Et s’en fêle ? Parfois, l’urgence est telle qu’on entre par l’écoutille dans le paquebot de la FNAC – haut lieu des petites vendeuses souriant de toutes leurs lacunes – comme on aurait pu s’introduire jadis ( jamais osé ! ) dans une sex-shop du boulevard Hugo, avec un peu de toute honte bue quand même, trop à voir pour choisir.

Souvent le temps pressant mais pas tant pourtant, dimanche matin pas chagrin, café passé pas pressé, c’est la petite maison à l’usée vendeuse livrant ses commentaires comme on se livre à l’usure . « Celui-là, c’est léger comme un Prussien, mais pourtant j’ai entendu parler d’une Polonaise qui en prenait au petit déjeuner » (à Moulins, rue Traversine, ça peaufine et confine, la devanture porte l’enseigne  » Aux Trois Tontons, neufs et occasions »), » sinon – pour vous quand vous serez en plein manque- j’ai ces volumes à déboucher d’une ruelle en pleine lumière un soir de neige, des rossignols mutiques de chez les Compagnons d’Emmaüs, éreintante (vocabulaire de Gustave) diversité polymorphe provenue de polygraphes incontinents, ouvrages pour dames, ou même messieurs-dames, abandonnés par des passantes sans soucis aux mains compassées de brocanteurs pratiquant l’Art Royal dès l’aube et distribuant « Les Bijoux indiscrets » à partir de 18 heures. »

Mais, ajoute-t-elle, reprenant souffle : Tout est bon quand le besoin provient !
Façon de voir.

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Didier JOUAULT, pour YDIT-BLOG, Saison 3 Episode 4 : Les Bijoux indiscrets à partir de 18 heures?

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YDIT-TROIS, Saison 3, Episode 3 / La diction du docteur SIMOMEAU.

Rappel – pour les mémoires lourdes : YDIT s’interroge maintenant sur la suite, les suites, en particulier sur la possible façon de poursuivre une petite route intérieure sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). On ne peut pas initier une série 3 sans un peu d’aide, Docteur !

Quand il avait aperçu YDIT cheminant avec peine au travers de l’esplanade, aux Invalides, Le Doyen avait conseillé un congé, du repos, un traitement, des soins, quoi que ce fût de nature à lutter contre la visible trop visible ADDICTION, avec le bras d’un éminent spécialiste comme béquille ( fin lettré, Le Doyen ne répugnait pas à la citation de formules célèbres, surtout les métaphores boiteuses ).

YDIT avait opté pour le spécialiste le plus aguerri : son médecin de compagnie, cabinet ouvert pas si souvent, tout petit appartement avec salle d’attente sur balcon. Docteur SIMOMEAU, dit Momo, mais ne pas confondre. Momo, son addiction, c’est l’attention à la tension. Aussi, une parole qui s’empresse, s’écoule vive, se presse. Parfois, sa diction pourrait conduire direct neuroleptique.

Depuis trente trois ans, et davantage, c’est un identique endroit dans le même quartier, mes neurones et mes leucocytes savent par cœur le chemin du cabinet. Ensemble, lui et moi, dans son tout petit bureau de consultation, (et il n’a même pas recours à une secrétaire qu’on aurait décrite jadis seyante, naguère efficace, et aujourd’hui rien du tout, chaque adjectif étant par avance coupable comme une onomatopée dans la messe en latin), ensemble, à deux, lui- râblé, petit et moi -sportif, placide-lui parlant vite, moi taiseux, nous avons vécu ce que vivent les visiteurs : grippes ( ça va passer, il n’y a rien à faire); début de tendinite (il n’y a qu’à attendre que ça finisse, et ne pas courir); début d’interrogation quant à un épaississement menu (il n’y a qu’à changer de menu, moi je me suis mis chaque soir à une soupe thaïlandaise Picard, rien d’autre, et chaque midi deux œufs durs, j’ai retrouvé mon poids d’internat en un petit mois); ou même de très rares épisodes sérieux, Tiens votre Bio exulte en leucocytes ou encore on dirait que votre cholestérol fait son drôle, mais deux semaines plus tard, revenu de toutes les alarmes, SIMOMEAU se flatte le Vidal d’un doigt d’ado bien nourri, il enchaine rapidement : Ce n’était rien, tous ces petits chiffres facilement agaçants ont repris leur place, d’ailleurs y’ avait qu’à attendre, ça finit par passer : on rejoint la moyenne dans la colonne des Moyens. Vous pourriez être malade comme cette personne dans la salle d’attente.

Un médecin qui depuis plus de trente ans répète : Y a pas grand chose à faire, de toute façon ça va finir par passer, c’est plus sérieux que Socrate ou Bouddha sur l’énoncé de l’évidence : si on attend, ça passe, jusqu’à la fin.

Désoeuvré par mon refus de symptômes, privé de grandes annonces et de longs combats, le docteur SIMOMEAU en revient à de satisfaisantes mais pas excitantes mesures : « La tension, c’est bon, le scanner abdomen ça va, les mesures prostate ou foie rien à dire, l’EEG n’en parlons pas, le colon ça roule, la rate ça se dilate, et le seul point sérieux serait votre cœur, comme toujours il bat très lentement, si lentement qu’on pourrait lire un paragraphe de Balzac entre deux battements, un jour ça peut ennuyer, un cœur qui bat si lentement, imaginez qu’on veuille passer au paragraphe suivant, évitons Proust« , ( il s’amuse, ça aurait été plus varié avec Hugo), c’est vrai qu’une parole lente pour ce docteur vif c’est improbable, « Mais bon, cette fois encore, je regrette, enfin non ce n’est pas ce que je veux dire » ( il fait ce bon mot depuis 15 ans), « enfin il n’y a rien à soigner, je vous mets un peu de Doliprane pour les courbatures du lendemain de semi-marathon? Un peu de Lexomil comme il y a cinq ans, un quart de comprimé par quinzaine, le dimanche soir ? » ( on, entend son ricanement attendri).

Docteur, vous oubliez les trois grammes de Valériane chinoise et l’infusion de Tilleul du Tibet pour mon accès impossible au sommeil du soir?

Ce qui étonne YDIT : aucun médecin, aucun scanner, aucune radio n’a mis à jour l’ ADDICTION repérée par Le Doyen, naguère. Mystère du visible dans l’incertain?

Mais en fait, nom d’un VIDAL, vous avez VRAIMENT quoi, s’indigne-t-il ?

Ydit : (soudain se parlant ) : C’est simple , tu es là, tu regardes un film sur l’ordi, ou tu prends un bain (pourquoi pas ?), tu achètes des flocons d’avoine chez Monop (il sont meilleurs),et hop, Monop ou pas, c’est la virulence de l’envie, tu as juste cela, cette envie de, d’un papier d’un crayon, de n’importe quoi, même un texto à toi -même envoyé ( sauf si tu conduis et pas de zone de repos), pas de file d’attente, pas d’idée attente, pas de ticket pour la queue, pas de billet, rien, tout de suite , tu dois, tout de suite, crayon, n’importe quoi , même le rouge à) lèvres de Fred dans le fond du sac, tu veux bien notre, Fred?, l’eyeliner Chanel à 12 balles, tu le prends, hop, pour écrire et le support n’importe quoi, un dos de PV ( 54 km , limite 50, sortie de village en Creuse) , le revers de la résa pour le théâtre, ou ( mieux) , le sachet papier du charcutier, tout est bon pour que s’installent la narration, le récit, la fiction …

Et l’autre face du délit, ce sont les volumes, j’aime les sentir, j’aime les anciens avec cette odeur de poussière noisette, j’aime les tout jeunes à peine sortis de pressoir, gouleyants et ronds, avec le goût de l’encre et de framboise sur le bout des doigts, j’aime les palper d’une paume moite, j’aime les ouvrir avec douceur, écarter les fissures de la narration, mettre en lumière les sournoiseries de la fiction, découvrir dans leurs pliures intimes les chaleurs et les éclairs du récit.. C’est grave, docteur, voyez !

L’énoncé du problème, YDIT le sait par coeur.

Le médecin grommelle, et c’est ainsi depuis vingt ans, peut-être trente, de sa diction de formule 1, il retrouve le nom de la molécule que je déguise en Valériane, se frotte les mains comme un qui ne parviendrait plus à saisir un stylo (un Bic, chez lui, revenus modestes, le MontBlanc c’est pour gravir l’été), expertise sa mémoire en fouillant l’ordi (tout de même un Mac pour ce mec austère), » Mmm, bon, ça fait six mois que je vous en ai prescrit pour trois mois ( il spadassine l’ordonnancier dont la première page est un peu écornée), je le répète n’abusez pas », ( il aime les patients bien portants, ou guéris à la soupe Picard), « Vous savez ce que j’en pense, et pas en même temps que le Doliprane, chaque mot pour chaque mal, le mieux c’est zéro » ( il sait qu’on va tricher), « Et si vous ne parvenez pas à dormir, allez marcher, Paris c’est revigorant la nuit, ou alors branchez vous sur un Replay de Parsifal, ou Faust, ça vous occupera« . Tout ça dit très vite : la diction est son remède. Le contraire d’YDIT !

Avant de se quitter – à présent c’est une tradition, pire un rituel- nous  » faisons un dernier tour » : feuilletage rapide mais savant de mon – épais depuis le temps- dossier, rangé visiblement selon un ordre à lui seul accessible (secret médical) : derniers examens en date, tout y passe, mais à part l’infiniment inguérissable du vieillir, même avant les Soixante-Dix – poches sous les yeux, taches sur les mains, besoin de lunettes – rien qui progresserait dans l’ombre, sournois, tapi, en silence, et soudain brandissant un sabre au soleil, comme écrivait le vieux Verlaine après sa ( quadruple) dose d’absinthe.

Je me suis levé, nous devisons depuis 27 minutes ( SIMOMEAU : deux rendez-vous par heure, ça explique le Bic à la place du MontBlanc), je vais partir, rangeant la carte vitale entre la bibliothèque municipale et l’abonnement sauna, rien que du bien-être, et, euh , Docteur, tout de même, voila, il est arrivé que je vous en parle, déjà, et vous n’avez pas trop pris ça au sérieux, jamais, pourtant , enfin, mais la situation soudain s’aggrave, mon Le Doyen l’a vu, vous savez bien, mais si, comment dire, mon… addiction, ça devient très présent, trop présent, vous vous souvenez?

Il s’en souvient, mais le patient suivant a sonné. « On en reparle si vous pensez que ça se renforce? » Dans la salle d’attente, une femme plutôt jeune, en survêtement gris-vert collant, masque sur le nez, gel sur les mains, yeux au sol, je me demande bien ce qu’elle lui veut à docteur SIMOMEAU, elle a l’air en pleine santé, à supposer que de vrais malades viennent jamais le voir ?

Quinze jours plus tard, pas avant, la prochaine consultation ( à deux patients par heure et pas de rendez-vous le mercredi, SIMOMEAU se fait attendre, il navigue petite rame, il godille petit flux- mais son voisin de cabinet reçoit toutes les 12 minutes, ça compense.)

En attendant, YDIT consacre deux ou trois soirées ( toujours longues, le sommeil est un dur à cuire) à consommer de la ligne, non pas en poudre, sniffée sur un miroir qui revient ( on voit ça dans les films pour ados ) mais en affaiblissant ce qu’il subsiste de ses yeux sur les lignes bleues (non pas des Vosges) des écrans, séquence Internet, tribu Google, et pour varier le paysage : Safari. Ca donne ce qu’on cherche sur le sujet de cette Addict. : pas grand chose.

MENU :

ENTREE : depuis longtemps déjà

Plat du jour : ADDICTION

Dessert : comment s’en débarrasser?

Boisson : vite, maintenant.

C’est la formule à pas cher, mais toujours mieux que la formule du professeur Sigmund, non?

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Didier JOUAULT, pour YDIT-TROIS, Saison 3, Episode 3 La diction du docteur SIMOMEAU. A suivre.

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