YDIT-TROIS, Saison 3, Episode 3 / La diction du docteur SIMOMEAU.

Rappel – pour les mémoires lourdes : YDIT s’interroge maintenant sur la suite, les suites, en particulier sur la possible façon de poursuivre une petite route intérieure sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). On ne peut pas initier une série 3 sans un peu d’aide, Docteur !

Quand il avait aperçu YDIT cheminant avec peine au travers de l’esplanade, aux Invalides, Le Doyen avait conseillé un congé, du repos, un traitement, des soins, quoi que ce fût de nature à lutter contre la visible trop visible ADDICTION, avec le bras d’un éminent spécialiste comme béquille ( fin lettré, Le Doyen ne répugnait pas à la citation de formules célèbres, surtout les métaphores boiteuses ).

YDIT avait opté pour le spécialiste le plus aguerri : son médecin de compagnie, cabinet ouvert pas si souvent, tout petit appartement avec salle d’attente sur balcon. Docteur SIMOMEAU, dit Momo, mais ne pas confondre. Momo, son addiction, c’est l’attention à la tension. Aussi, une parole qui s’empresse, s’écoule vive, se presse. Parfois, sa diction pourrait conduire direct neuroleptique.

Depuis trente trois ans, et davantage, c’est un identique endroit dans le même quartier, mes neurones et mes leucocytes savent par cœur le chemin du cabinet. Ensemble, lui et moi, dans son tout petit bureau de consultation, (et il n’a même pas recours à une secrétaire qu’on aurait décrite jadis seyante, naguère efficace, et aujourd’hui rien du tout, chaque adjectif étant par avance coupable comme une onomatopée dans la messe en latin), ensemble, à deux, lui- râblé, petit et moi -sportif, placide-lui parlant vite, moi taiseux, nous avons vécu ce que vivent les visiteurs : grippes ( ça va passer, il n’y a rien à faire); début de tendinite (il n’y a qu’à attendre que ça finisse, et ne pas courir); début d’interrogation quant à un épaississement menu (il n’y a qu’à changer de menu, moi je me suis mis chaque soir à une soupe thaïlandaise Picard, rien d’autre, et chaque midi deux œufs durs, j’ai retrouvé mon poids d’internat en un petit mois); ou même de très rares épisodes sérieux, Tiens votre Bio exulte en leucocytes ou encore on dirait que votre cholestérol fait son drôle, mais deux semaines plus tard, revenu de toutes les alarmes, SIMOMEAU se flatte le Vidal d’un doigt d’ado bien nourri, il enchaine rapidement : Ce n’était rien, tous ces petits chiffres facilement agaçants ont repris leur place, d’ailleurs y’ avait qu’à attendre, ça finit par passer : on rejoint la moyenne dans la colonne des Moyens. Vous pourriez être malade comme cette personne dans la salle d’attente.

Un médecin qui depuis plus de trente ans répète : Y a pas grand chose à faire, de toute façon ça va finir par passer, c’est plus sérieux que Socrate ou Bouddha sur l’énoncé de l’évidence : si on attend, ça passe, jusqu’à la fin.

Désoeuvré par mon refus de symptômes, privé de grandes annonces et de longs combats, le docteur SIMOMEAU en revient à de satisfaisantes mais pas excitantes mesures : « La tension, c’est bon, le scanner abdomen ça va, les mesures prostate ou foie rien à dire, l’EEG n’en parlons pas, le colon ça roule, la rate ça se dilate, et le seul point sérieux serait votre cœur, comme toujours il bat très lentement, si lentement qu’on pourrait lire un paragraphe de Balzac entre deux battements, un jour ça peut ennuyer, un cœur qui bat si lentement, imaginez qu’on veuille passer au paragraphe suivant, évitons Proust« , ( il s’amuse, ça aurait été plus varié avec Hugo), c’est vrai qu’une parole lente pour ce docteur vif c’est improbable, « Mais bon, cette fois encore, je regrette, enfin non ce n’est pas ce que je veux dire » ( il fait ce bon mot depuis 15 ans), « enfin il n’y a rien à soigner, je vous mets un peu de Doliprane pour les courbatures du lendemain de semi-marathon? Un peu de Lexomil comme il y a cinq ans, un quart de comprimé par quinzaine, le dimanche soir ? » ( on, entend son ricanement attendri).

Docteur, vous oubliez les trois grammes de Valériane chinoise et l’infusion de Tilleul du Tibet pour mon accès impossible au sommeil du soir?

Ce qui étonne YDIT : aucun médecin, aucun scanner, aucune radio n’a mis à jour l’ ADDICTION repérée par Le Doyen, naguère. Mystère du visible dans l’incertain?

Mais en fait, nom d’un VIDAL, vous avez VRAIMENT quoi, s’indigne-t-il ?

Ydit : (soudain se parlant ) : C’est simple , tu es là, tu regardes un film sur l’ordi, ou tu prends un bain (pourquoi pas ?), tu achètes des flocons d’avoine chez Monop (il sont meilleurs),et hop, Monop ou pas, c’est la virulence de l’envie, tu as juste cela, cette envie de, d’un papier d’un crayon, de n’importe quoi, même un texto à toi -même envoyé ( sauf si tu conduis et pas de zone de repos), pas de file d’attente, pas d’idée attente, pas de ticket pour la queue, pas de billet, rien, tout de suite , tu dois, tout de suite, crayon, n’importe quoi , même le rouge à) lèvres de Fred dans le fond du sac, tu veux bien notre, Fred?, l’eyeliner Chanel à 12 balles, tu le prends, hop, pour écrire et le support n’importe quoi, un dos de PV ( 54 km , limite 50, sortie de village en Creuse) , le revers de la résa pour le théâtre, ou ( mieux) , le sachet papier du charcutier, tout est bon pour que s’installent la narration, le récit, la fiction …

Et l’autre face du délit, ce sont les volumes, j’aime les sentir, j’aime les anciens avec cette odeur de poussière noisette, j’aime les tout jeunes à peine sortis de pressoir, gouleyants et ronds, avec le goût de l’encre et de framboise sur le bout des doigts, j’aime les palper d’une paume moite, j’aime les ouvrir avec douceur, écarter les fissures de la narration, mettre en lumière les sournoiseries de la fiction, découvrir dans leurs pliures intimes les chaleurs et les éclairs du récit.. C’est grave, docteur, voyez !

L’énoncé du problème, YDIT le sait par coeur.

Le médecin grommelle, et c’est ainsi depuis vingt ans, peut-être trente, de sa diction de formule 1, il retrouve le nom de la molécule que je déguise en Valériane, se frotte les mains comme un qui ne parviendrait plus à saisir un stylo (un Bic, chez lui, revenus modestes, le MontBlanc c’est pour gravir l’été), expertise sa mémoire en fouillant l’ordi (tout de même un Mac pour ce mec austère), » Mmm, bon, ça fait six mois que je vous en ai prescrit pour trois mois ( il spadassine l’ordonnancier dont la première page est un peu écornée), je le répète n’abusez pas », ( il aime les patients bien portants, ou guéris à la soupe Picard), « Vous savez ce que j’en pense, et pas en même temps que le Doliprane, chaque mot pour chaque mal, le mieux c’est zéro » ( il sait qu’on va tricher), « Et si vous ne parvenez pas à dormir, allez marcher, Paris c’est revigorant la nuit, ou alors branchez vous sur un Replay de Parsifal, ou Faust, ça vous occupera« . Tout ça dit très vite : la diction est son remède. Le contraire d’YDIT !

Avant de se quitter – à présent c’est une tradition, pire un rituel- nous  » faisons un dernier tour » : feuilletage rapide mais savant de mon – épais depuis le temps- dossier, rangé visiblement selon un ordre à lui seul accessible (secret médical) : derniers examens en date, tout y passe, mais à part l’infiniment inguérissable du vieillir, même avant les Soixante-Dix – poches sous les yeux, taches sur les mains, besoin de lunettes – rien qui progresserait dans l’ombre, sournois, tapi, en silence, et soudain brandissant un sabre au soleil, comme écrivait le vieux Verlaine après sa ( quadruple) dose d’absinthe.

Je me suis levé, nous devisons depuis 27 minutes ( SIMOMEAU : deux rendez-vous par heure, ça explique le Bic à la place du MontBlanc), je vais partir, rangeant la carte vitale entre la bibliothèque municipale et l’abonnement sauna, rien que du bien-être, et, euh , Docteur, tout de même, voila, il est arrivé que je vous en parle, déjà, et vous n’avez pas trop pris ça au sérieux, jamais, pourtant , enfin, mais la situation soudain s’aggrave, mon Le Doyen l’a vu, vous savez bien, mais si, comment dire, mon… addiction, ça devient très présent, trop présent, vous vous souvenez?

Il s’en souvient, mais le patient suivant a sonné. « On en reparle si vous pensez que ça se renforce? » Dans la salle d’attente, une femme plutôt jeune, en survêtement gris-vert collant, masque sur le nez, gel sur les mains, yeux au sol, je me demande bien ce qu’elle lui veut à docteur SIMOMEAU, elle a l’air en pleine santé, à supposer que de vrais malades viennent jamais le voir ?

Quinze jours plus tard, pas avant, la prochaine consultation ( à deux patients par heure et pas de rendez-vous le mercredi, SIMOMEAU se fait attendre, il navigue petite rame, il godille petit flux- mais son voisin de cabinet reçoit toutes les 12 minutes, ça compense.)

En attendant, YDIT consacre deux ou trois soirées ( toujours longues, le sommeil est un dur à cuire) à consommer de la ligne, non pas en poudre, sniffée sur un miroir qui revient ( on voit ça dans les films pour ados ) mais en affaiblissant ce qu’il subsiste de ses yeux sur les lignes bleues (non pas des Vosges) des écrans, séquence Internet, tribu Google, et pour varier le paysage : Safari. Ca donne ce qu’on cherche sur le sujet de cette Addict. : pas grand chose.

MENU :

ENTREE : depuis longtemps déjà

Plat du jour : ADDICTION

Dessert : comment s’en débarrasser?

Boisson : vite, maintenant.

C’est la formule à pas cher, mais toujours mieux que la formule du professeur Sigmund, non?

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Didier JOUAULT, pour YDIT-TROIS, Saison 3, Episode 3 La diction du docteur SIMOMEAU. A suivre.

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