Rappel – pour les mémoires récentes : après deux Séries longues, YDIT s’interroge maintenant sur la suite, les suites, en particulier sur la possible façon de poursuivre une petite route intérieure sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). Pour une courte série – « A 75 j’arrête » prétend-il. Mais comment faire court avec le Docteur Simmoneau?

Ydit a pris rendez-vous , avec le bon docteur. Depuis toujours, YDIT fait comme on dit. Cette fois, il continue à préparer ce qu’il va dire. Toute entrevue est une examen, de conscience, de confiance.
Etat de manque? Le besoin affleure sa vase ? L’envie tenaille au fer rouge ? Ydit : « Juste un petit coup, un short, un shoot » ( avec de l’O dans son vain), pour une consommation rapide, clandestine ou presque, légère, sur les rayonnages des meubles où sont rangés les volumes, un petit produit on dirait masqué lui aussi, on ne sait pas ce qu’il y a derrière juste on attrape d’une main sévère et soucieuse ( pas déjà tremblante) le volume réduit, celui à 2 euros, docile à glisser dans la poche arrière du short, avec l’opaque discrétion d’un qui aurait volé sur l’étalage, mais c’est plus de son âge, mince volume à deux balles mais plusieurs instants de plaisir, on ouvre, on hume, on lit. Evidemment, désormais on peut même trouver tous les produits à se faire livrer, un clic ça cloque, un tic ça toque.
Tout ça ne va pas très loin, le choc chic du shoot short, cher de la page, mais c’est pratique, parfois goûteux, insuffisant souvent, discret toujours : ça sert comme ça coûte.
Ydit prépare, donc se souvient encore :
Bien sûr, les jours tranquilles, les soirs sereins, le plus courant ce sont les formats du quotidien, ceux qu’on trouve en montre dans toutes les bonnes vitrines, en caisses d’étalage à la saison du Livre nouveau, dégustation et signature, et jusqu’aux étals banals de chez Attal ou Fatal, les hyper-marchés d’outre-ville : on peut y voir les « foires au livre » à la période des chasses, des rentrées sans classe. Le poissonnier au rayon frais mer, écaille; le boucher, au rayon fais terre, détaille; le conseiller volumes, au rayon air, déraille. Déguisées en liseuses farouches, d’âpres jeunes femmes maquillées au bandeau-annonce (généralement rouge), surgissent depuis le rayon hygiène ou chaussettes hommes pour vous suggérer un achat, au moins deux ou trois conseils.
« Rassurez vous, Msieur Ydit, dit la conseillère à Didi, on ne va pas vous laisser tout abandonné près de tous ces volumes, comme un pêcheur sans marée, un Vatel sans son ciguë, y a tant de bonnes maisons et d’appellations décoincées, si vous retournez le truc, là, comme ça ( elle tient le volume et le main d’ydit dans une même souple et convaincante approche) vous lisez l’origine, si c’est une production bio, ou hagio ( on les forme surtout au préfixe), tout ça, et ce que vend d’habitude ce producteur. » Affichant un sourire de noël, la conseillère se demande : « Vous avez plutôt l’habitude d’un gros récit avec plein de crème ou d’une petite passade vaguement amère? Un monument de goût en version Allégée 10% ? Une œuvrette à lire en rencontre discrète? Une série infinie à temps perdu, à temps trouvé à fonds perdus? « (YDIT pense alors aux courts de la course, ça dissipe l’attention vers d’autres volumes, de transaction). Selon la verbeuse vendeuse de verbe et de rêves, « On va trouver, nos distributeurs sont imbattables, ils pourraient même vous dénicher un roman où l’on vous offre trois ou quatre traductions possibles d’un même passage de Virginia Woolf, si ça existe, ils le trouvent« .
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Le format plus courant semble raisonnable, sauf si on se tape tout d’un coup, comme un goulu, un ventru, un excessif, un accro donc : enchaînant les volumes lichés l’un après l’autre, genre des Hommes de bonne veloutée, qui ont la peau de même, quoiqu’habitué aux longueurs le danger s’accroît dès le troisième volume, la longueur devient langueur et même si le café lui aussi est allongé, rien ne va plus très rond dans le circuit de la conscience. Ainsi, je me souviens ( observation terrible : plus personne devant Ydit, depuis Georges, ne peut dire « Je me souviens » sans que cela semble une référence, une révérence, une déférence- une obsolescence aussi, le tout privé de « mode d’emploi »), elle se souvient dit-elle des superbes et interminables soirées ( terminées cependant avec l’aube célèbre aux doigts de rose) dans l’immense grenier très bourgeoisement réaménagé de la Touraine, en famille se consommaient les volumes, chacun son choix, sur les canapés les sofas, de la Blanche pour l’une, la Noire pour l’autre, l’arc en ciel pour la plus jeune, les volumes s’enquillaient ( le père consommait vite, bon marché, à moitié de travers) entre temps on parlait, et la vie passait devant soi sans se faire remarquer.
« Ceci étant, ajoute t-elle à voir qu’YDIT hésite devant une saveur sans doute trop épaisse sous la langue, trop de tanin teintant les tons ténus du produit, elle pense que, oui – on commençait par ça tout à l’heure, un petit à 2 euros, ça se love dans la poche, ça pèse pas dans la main, trop léger pour passer de main en main, parce que sinon en effet ça revient vite cher, la conso en ces temps de prolifération productrice, on a beau se montrer solidaire (et même solitaire) afin de résorber l’excédent français de la production ( des stocks attendent sous le rocher), «
faut de la thune et de l’espèce d’espace pour écluser tout ça, spécialement les volumes des grandes années, les collector, les goûteux qu’on hésite à finir, comme on hésite à partir en week-end avec Saint -Joseph.

Ydit se souvient encore : La jeune femme, qui se lasse, sait bien que, comme pour toute addict, la question du coût s’impose parfois à la question du goût. Elle se souvient non pas d’un thé au Sahara ( elle voyage peu) mais d’une cliente à présent disparue. Avant la claustration ( ainsi nomme-t_elle les confinements, par goût pour les appellations d’origine, enfermement, internement, isolement, réclusion), bref « Une jeune femme d’à peine plus de trente ans, elle venait ici acheter par cher et beaucoup dans les petits formats de rouge, du 120 pages vite fait vite vu, léger pas nocif, de l’Irène Frain allégé, du Préfontaine (Yves) raccourci, son mari ne voyait rien, elle supportait parfaitement le choc, seulement de plus en plus absente et perdue d’heure en heure, mais cela ne le gênait pas, les hommes ça ne les ennuie pas quand on existe moins, elle gagnait un peu d’argent par des petits boulots faits en secret dans le quartier : lire une quatrième de couv. à une grand mère quasi aveugle, déchiffrer la critique du Parisien pour le pharmacien originaire d’Yvetot…
Puis voila ( continue la conseillère narratrice un jour, toujours) le temps de l’obstruction, le confinement, pour elle une violente épreuve, plus de courses discrètes possibles, elle se faisait livrer des caisses de six volumes de rouge bien rouge, épais et nauséeux comme un jus de betteraves, le moins cher de toute la boutique, mais rien à faire, même comme ça, elle manquait, ça manquait, sans parler de la honte devant le livreur haletant son effarement, au bout du compte le mari s’est aperçu de l’addict, s’est ennuyé, fâché, bouleversé, alarmé. Dès la fin de la peste COVID , elle a commencé à voir un psy-pour tenter de répondre à la question, votre question : comment s’en débarrasser?«
Bah, tout à fait ça, justement, respire Ydit : De cela comment se débarrasser ?

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Didier JOUAULT, pour Ydit-Blog saison 3, Episode 5 : Six volumes de Rouge bien rouge, à suivre – plutôt sans modération !