YDIT-TROIS – Saison 3-Episode 9 / Un deuxième petit vers de Chablis, et après j’arrête.

Rappel – pour les mémoires lourdes : YDIT s’interroge de plus en plus (sinon de mieux en mieux !) quant à la possible façon de poursuivre une petite route sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). Entre deux consultations – autrement dit rêveries – le voici qui s’adonne à son toxique, le récit. Interruption inopinée : la panne de la vieille Peugeot…la panne de mémoire .


LA SUITE

C’avait été la panne brumeuse, embrouillardée, dans une côte de Morvan (millésime pas très gouteux). Après soixante-quatorze minutes d’attente sur la place de Narcy, gel et brouillard, dans la cabine du remorqueur – « Mettez bien le masque » – on avait bavardé, « ah oui, le village de Nadia Dannet, je connais, souvent j’y chasse avec les potes. » Le dialogue s’embourbait un peu, mais – dépannage oblige – on trouvait finalement un accord, ah oui, des cons très cons y en a chez les chasseurs comme chez les randonneurs.

À la concession Peugeot, zone d’activités, Chablis, c’est fermé, cependant le patron est là, moi faut bien que j’assure quand les gars sont en pause, bon, ils font le diagnostic dès qu’ils se donnent la peine de revenir, et si on a la pièce, on répare. Sinon ? Rapatriement ? Je suis Peugeot, moi, et pas la MAIF ou Sainte Rita. » Méprisant la plaque : Vous êtes pas du coin…

Quoi qu’il en fut, attendre sur place était impossible, malgré les fauteuils luxueux des berlines en vente, à des prix défiant non pas la concurrence, mais la simple décence : « C’est pas prévu pour faire salle d’attente, ici, mais y a de bons restos en ville, on est à Chablis tout de même, c’est pas loin, à peine plus d’un kilomètre. Si ça se répare, je vous appelle. Sinon, ya aussi de bons hôtels ».

YDIT part trop vite, dans l’humeur d’un sanglier qui entend les chiens. Il oublie de prendre l’un des livres peuplant son sac de voix discretes.

À l’hôtel-restaurant de la poste, « hôtel fermé », la salle est décorée pour noël tout proche, mais déserte. C’est l’heure où les mécanos rejoignent leur atelier, les cuisiniers leur maison en ville, les AUTEURS ANONYMES (fameux AA !) le clavier malicieux. Mais deux très jeunes femmes (vitrine : « recherche apprenties, nous logeons ») mettent en place le couvert du soir.

« Le patron n’est plus là, mais Raoul est encore en cuisine, on va voir, vous avez votre pass-santé ?« 

Seul, dans la lenteur du service qu’entrecoupent les atermoiements de cuisine et les nappes-papier à étaler, YDIT commence à éprouver la très lancinante sensation du manque : rien à lire, sauf le menu à 15 euros, salade campagnarde, rôti de porc sauce au poivre, tarte du jour, ce qui laisse grandement sur sa faim, en matière de lecture, même pour qui s’amuse à mouiller les mots d’humeur légère. Un tremblement, léger encore, mais qu’on anticipe grandissant, entrechoque les couverts d’aluminium doré au brouillard de Morvan : c’est la main vide de volume, la main privée de sa dose, on tremble le manque. Rien à lire, rien à rêver, rien à écrire, rien à trouver.

Les deux jeunes filles sont prévenantes, encore apprenties de la chalandise, des lycéennes peut-être, qui tentent de combler un peu le manque visible. Puis, le patron, réapparu, balourd punk retraité au crâne brodé de cheveux découpés en carrés, leur demande si elles n’ont vraiment plus rien à faire. Elles désignent Ydit d’un doigt compatissant : il a oublié son livre, il n’a rien pour écrire. Donne lui tout de même à boire dit le Patron. Il apporte la journal local. Dans « La vie de Chablis », surtout des encarts publicitaires pour les innombrables caves et boutiques vouées au vin local, même pas de météo, d’horoscope, avec des mots doux qui font rêver l’YDIT qu’on a privé de récit, les mots-allumage comme « ensoleillé », « demain », « surprise ».

L’Iphone est déchargé ou presque. Le patron du menu à 15 euros accepte d’un regard haineux mais résigné que le déjeuneur – au reste attardé – se branche, et je vous sers un autre café ?

Dans la salle noire et blanche, trois héros : Ydit mutique, l’Iphone déchargé, Le journal qui a débrayé. Comédie banale du Trio bancal ?

Le patron de chez Peugeot appelle : « Coup de pot le Parigot ! « On peut réparer votre brocante à roues, mais pour 16h30 ou 17 heures, pas avant, faut la travailler avec la rouille.« 

Le patron de Chez Restau éteint les lumières dans la salle : « Comme je vois que ça vous gène pas, et pour l’addition c’est prêt, y a qu’à venir au bar. »

YDIT part trop vite, là encore ( mais c’est un peu toujours ainsi, dans le quotidien, souvent il s’ennuie vite, sauf pour les commencements des récits, alors là ça traine, ça lambine, ca déambule, et une fois encore, il étire, il chewingum, il élastique), un peu comme dans l’humeur d’un sanglier qui entend les chiens. Il oublie de retirer le fil de recharge pour l’Iphone. Il part trop vite, vous vous souvenez ?

Chablis, c’est sûrement joli, au printemps, au soleil, amie au bras, photo de FRED en poche, bouteille à goûter. Brouillard, froid (l’écharpe elle aussi est dans la voiture), tout encore fermé ( fin du monde entre 12h30 et 16h30). Il y une porte ancienne, une vieille synagogue, toujours ça de pris : notices informatives à lire, broutilles de récit, miettes de narration, ça réchauffe, ça réconforte, comme une simulation brève de réponse à la caresse des mots, mais ça ne dure pas. Un petit parc, grille entrouverte sur le néant glacé.

« VAUVENARGUES dit que dans les jardins publics il est des allées hantées principalement par l’ambition déçue, par les inventeurs malheureux, par les gloires avortées, par les cœurs brisés, par toutes ces âmes tumultueuses et fermées, en qui grondent encore les derniers soupirs d’un orage, et qui reculent loin d’un regard insolent des joyeux et des oisifs »

FRED, l’irréparable et cependant toujours vive, suggère qu’on ne donne pas d’indice pour cette citation là ? Qu’on s’abandonne simplement au Spleen, même si loin de Paris? Qu’on le renvoie vers sa Jeanne, la Duval ?

Dans les rues de Chablis, le narrateur privé de lecture, dont les syndromes de manque vont s’accentuer, tente d’écouter quelques grands moment de radio, podcast de France-Culture, la conférence-vertige qu’Artaud a délirée au Vieux Colombier, un montage de souvenirs trafiqués par Augustine Célestine Gineste, née le 17 mai 1891 à Auxillac (Lozère), épouse de Odilon Albaret, et qui ment son Marcel dans le texte.

La suite est un peu lourdement téléphonée. Mais oui, justement : la batterie de l’Iphone est dans l’état de la batterie d’artillerie impériale à Waterloo, quand le chef de bataillon Raoul est blessé à mort.

Ydit est retourné à l’Hotel-restaurant de la Poste pour récupérer le fil oublié. Un fil ?… Quoi un fil ? Pour un menu à 15 euros ? Pas de fil, vous pouvez aller chercher dans la salle, avait dit le patron. Pas de petits profits, la connectique de chez Apple c’est cher.

Alors, plus rien, dans la vague montée d’angoisse de l’après-midi, la banale anxiété du vide, rien hormis le flou déroulé intérieur des lacis de mots privés de leur narration. On va pas tout de même se raconter à soi-même avec ses propres mots son histoire à soi, onanisme du discours à cet âge en plein jardin public, on n’est pas dans une chanson de Trenet.

Plus tard, Patron chez Peugeot appelle, ce sera prêt vers 17h30. C’est cher, mais c’est neuf. Le contraire de la vie, non ? Il ricane.

Ydit dans l’espace confiné de Chablis voir s’éveiller au chaland quelques boutiques accortes, mais pas de librairie, pas de maison de la presse. À l’office du tourisme (YDIT : un peu de sueur dans le dos, mâchoire comme déjà crispée par le manque, regard incertain d’auteur dramatique privé de comédienne chez Balzac) seuls quelques prospectus vinicoles pourraient atténuer l’agacement de la privation, mais c’est menu fretin de l’imaginaire, c’est claudication du narratif, c’est balbutiement de récit. C’est squelette éparpillé de syntagme mort.

FRED : À force de mots confus et d’allusions privées d’indices, vous allez…(Pour la comédie des souvenirs, elle le vousoie parfois)

Dans la voiture, lourde addition réglée (mais visiblement lourde addiction non traitée), YDIT a pour premier geste de chercher une station-radio qui raconte. Mais c’est déjà l’heure des blablas d’info, des fausses fables documentaires, pas la moindre histoire à se mettre dans les oreilles du cerveau, pas une bouchée de gras-récit, pas une goutte de narreme : le pur manque. Sur le volant, la main tremble. Pour passer les vitesses (pas celles du récit, hélas !), le poignet frissonne. La jambe de l’accélérateur tend à la convulsion.

Et , donc, interroge COCO19, la station Total, chemin de Damas ?

Et, donc, répond Ydit : « C’est là, au péage de Saint Arnoult, que j’ai eu le sursaut de révolte, pris la décision de retrouver ma liberté, peut-être même ce qu’on nomme dignité. « 

C’est là que – déjà trop en retard pour le théâtre du soir, et j’arriverai pour l’acte II, là que j ‘ai dit ( pour la première fois) : MAINTENANT, J’ARRETE.

MAINTENANT
J’ARRÊTE.
FINIE la DICTE, l’ADDICTION.
PROMIS

On s’en doute : COCO19 partit alors d’un immense rire, et FRED pleura ( ou fit semblant)

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Didier JOUAULT, pour YDIT-BLOG , Saison 3, Épisode 9 « Un deuxième petit vers de Chablis, et puis j’arrête« . Ensuite, ça ne s’arrête pas, mais ça commence à se soigner : deux passages chez ces autres toxicos, les AA- et pas de quoi rire!

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