Rappel – pour les mémoires lourdes : YDIT s’interroge de plus en plus (sinon de mieux en mieux !) quant à la possible façon de poursuivre une petite pérégrination, sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de souvenirs un peu trop lisses (à l’inverse de son front). Entre deux consultations – autrement dit rêveries – le voici qui s’adonne à son toxique, le récit. Interruption inopinée, donc : la panne de la vieille Peugeot, les vers de Chablis, deux épisodes ruraux.
Auparavant ( vous vous souvenez) : chez le docteur SIMOMEAU, c’est un peu le fond du savoir que nous avons exploré, en vain. Ydit ne veut pas conduire un si rare praticien aux extrémités du désarroi, de l’aveu d’impotence. Inutile d’insister.
Puis, comme je pose la main (enduite de gel) sur la porte, d’un verbe lent et las de sénateur cherchant Brutus pour qu’on en finisse, quelquefois ça a trop duré, SIMOMEAU semble s’abandonner comme à un raptus un peu sale, et à voix basse : « Peut-être ? Mais je dis ça pour plaisanter- peut-être les AAA ? Dans votre cas, on sait jamais ? Après tout, c’est pas pire que la cure. Mais c’est comme l’Armée du salut ou le Bloc Populaire, faut y croire pour le voir. «

On le sait, chez nous (nous, ici : qui ?), s’il y a des portes aisées à ouvrir, des contacts sans prendre les gants et des relations sans masque, c’est avec les AAA.
Ils se repèrent d’ailleurs facilement : ils sont partout.
À l’origine, les AAA – qui vont devenir les AA en raison d’une rupture interne d’Anévrisme social – se réunissaient pour échanger adresses et tours de main sur la littérature d’autrefois, pour s’en débarrasser. Puis le cercle d’intérêt s’élargissant, ils devinrent assez rapidement les champions de la lutte finale (comme toutes les luttes finales : jamais finie !) contre la diction de l’addiction.
– Présentés ainsi, on se demande pourquoi vous avez franchi la porte ? s’enquiert le bon vieux bonhomme Totor – précisons pour les non-habitués (quelle chance !) que l’irruption critique de personnages, espèces de CALMEO trop prévisibles, est l’un des tics de ces post en toc, et en bloc. Ils ont parasité la Saison 1 – malgré les efforts d’YDIT, encore très peu expérimenté certes, et ont divagué en primesauts inutiles, parfois sous la forme (maigre consolation) d’élégantes apparitions de Marina, souvent derrière le masque plutôt acerbe ( et très usagé) du comparse V3, dit Voltaire le vipérin, le virulent, le variqueux, 3V pour V3, on se demande bien par quelle disgrâce un personnage si peu reluisant – presque moribond – s’insinuait dans les « Séquence Publiques d’Oubli » ?
– Ce qu’on se demande surtout, c’est pourquoi on ne peut pas s’en débarrasser, semble-t-il ? et la question – pas si sotte- est posée par l’irremplaçable Fred.
– Précisément, cette histoire, la Saison 3 de Ydit, c’est tout juste cela : Comment s’en débarrasser?
Fred et Tonton Hugo baissent les bras en haussant les épaules, preuve d’une véritable souplesse – langagière au moins.
Ydit reprend : Quand on arrive chez les AAA, contrairement aux attentes de représentations abusivement critiques, ça ne sent pas la fumée ni la sueur ancienne. Au contraire, on respire un petit air de Saint Germain très frais, une lueur de rue Saint Benoit illumine les visages, et les pulls ne sont pas trouvés en fond de panier d’un après-midi Emmaüs à Châteauroux. Ydit s’arrête à la porte, tente d’observer sans malice (exercice dangereux : l’empathie guette, et c’est déjà la fin, l’empathie ne pardonne pas). De partout jaillissent les objets de l’écriture, stylos pas si Bic, claviers très fins, carnets à peau de cuir et pages de Pléiade, fils blancs de chez Iphone, écouteurs pour France-Culture.
Ils ont assis en cercle, ou presque , les AAA peut-être davantage de femmes, sur des chaises qu’on dirait modestes, mais qu’on repère d’un bon désigner. Ils ne s’interpellent pas, se regardent subrepticement, ou très en face soudain quand c’est l’instant de l’applaudimètre. Ils s’écoutent, elles et eux se sont organisés comme pour un débat télévisé entre invités de qualité, chacun son volume sous le bras, chacun son appellation très contrôlée, venus comme pour une « Grande Bibliothèque » : l’inverse des politiques, mais aussi leur parole est-elle plus rare ?
YDIT est entré en catimini, invité par Werther – adhérent depuis trois ans : « Tu verras, personne n’y croit, tout le monde fréquente, c’est comme l’amour ». Dit comme ça…
Des Grieux a la parole : « Maintenant, voici exactement 123 jours que je n’y ai pas touché, je regarde la caisse, je caresse les volumes, j’épluche le revers, je respire à fond en voyant le millésime, et je n’ouvre pas.«
On applaudit ensemble. Des grieux, 123 jours, c’est fort, bravo Des Grieux, c’est fort surtout si tu conserves cette proximité avec les volumes…
Albertine lève la main, on la dirait mal assise sur la chaise dure, fesses davantage coutumières du sable de Balbec.
L’animateur (un quadragénaire impeccable, vêtu de lin probe et de blanche candeur) se demande s’il est bienvenu de déroger à la règle de la circulation régulée de la parole, sur un mode rigoureusement dextrogyre ? À négliger le rite, on risque le vain.
Fred interrompt le récit « Sauf message clandestin glissé dans les homonymes, Ydit mon cher, vos AAA ressemblent à un sorte de Temple du soleil, à des clowns déguisés en moitiés de Franc-Macs, non ? »
Ydit : On ne se tutoie plus ?
Fred : Pas possible, respect de la dignité du récit. Au moins ça qui reste.
Ydit reprend : Dans la salle aux AAA, les autres assises et assis, d’un geste unanime de la tête, soutiennent l’interruptrice: « Oui, oui, parce que c’est notre Albertine, qu’on croyait disparue (ils ricanent), tant pis pour le dextrogyre, le ciel ne va pas …«
Albertine -donc- se demande si, en effet, garder cette immense proximité avec l’infinie tentation d’une brusque ouverture des gros volumes (dans le métier, on la connaît surtout par ses adjectifs) , ce n’est pas un effroyable risque inopportun ?
Le débat ne s’engage pas, c’est la règle. Sinon, ce serait le Café du Commerce. Déjà qu’on a Tonton Hugo et la Fred pour mettre le bazar, sans même parler de ceux qu’on n’a pas encore lus. Donc, les AAA, ceux-là : on témoigne, en apprécie, on passe. La vie quoi?
L’animateur : « Oui, pensons à ce que vient d’interroger notre compagne de route, et un peu de musique en attendant« .
YDIT découvre qu’à chaque étape, entre les paroles, un maître de musique invisible prolonge le silence intérieur par de brèves séquences, cette fois l’intro de Parsifal. Pas de doute, ça vous confère de la hauteur les soirs de bassesse.
La suivante est une certaine Phèdre (on les reconnaît tous derrière le pseudo) : elle avoue, Hier soir, grand coup de détresse et de faiblesse (mais son éditeur venait de l’appeler pour parler chiffres ) elle a repiqué : des pages d’Aurélien, quelques lignes des Hommes de bonne volonté, même (sa voix se perd dans une sorte d’infini de la tristesse), le dernier chapitre de « Les mots »... Avachie, haletante, un tiers épuisée, un tiers ravagée, un tiers néantisée, elle, dit-elle, s’est conclue avec deux pages de « Propos sur le bonheur », c’est dire l’outrepassement de la limite.
(On retrouvera cependant ALAIN plus tard dans cette série YDIT 3) (De même le bon duc : La Rochefoucault)
Ailleurs, ce serait la huée, une bronca, des anathèmes, ou même le pilori, le redressement discal à coups de pieds dans l’airain de la statue défaite.
Oui, oui, prévient le Narrateur, faisant signe à Tonton Hugo et Fred, réunis dans un début de protestation, oui , je sais, je sais, le vocabulaire glissant comme un sentier boueux après l’orage, les jeux de mots gluants comme une traversée de la baie saint Michel, je sais, mais c’est depuis le début l’une des marques de fabrique de « YDIT »: donc, franchement, pas la peine de rester si c’est agaçant pour votre usage de la langue. On vous aura prévenus. Mais on préfère vous retrouver – bientôt ?
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Didier JOUAULT pour YDIT – TROIS, Saison 3 Episode 10 : » Haha, Et donc, les AAA? » : on persévère dans la recherche d’une fuite, mais le plombier a du retard au rustinage.


