« Un jour, j’y retournerai, à cheval sur un balai s’il le faut. »
( Nicolas BOUVIER, « L’Usage du Monde », René Julliard, 1964)
Note de Madame Frédérique :
Il y a quelques années déjà, chaque jour je fréquentais la Tour. Dans un tiroir, sans doute, pourrait-on trouver le Passe à peine magnétique permettant l’accès. Mais je suppose que le femme de ménage a jeté tout cela quand j’ai décidé de déménager, vers le sud. A présent, je suis une vieille femme et – conforme aux images- mon désir est de me blottir dans les couvertures du soleil. Celles des générations venues ensuite sont moins frileuses. Mais on ne va pas nous changer.
Surtout que nous sommes passées : toutes et ceux, ici, qu’on verra peu à peu surgir de mémoires gaies et fatiguées : FRED, TYNE, BOB et MORANE, La Vénus d’Urbin, la Liseuse de Vermeer, Gédéon, d’autres…Evidemment GAROUSTE.

Sur le dessus du paquet trop volumineux formé par « La Lettre de A. », reçu il y a quelques jours à peine, j’ai commencé par lire des post-it, ou des pages de carnet qu’on utilisait mieux avant les post-it ( car l’enesmble de ceci date de périodes très anciennes, avant même l’Internet). C’est toujours un peu difficile pour moi, en dépit de toutes ces années, de déchiffrer les petits mots de mon ex-patron, bien qu’il ne s’agisse pas de manuscrits d’auteur. Seulement pressé. Patron, pressé.
Entre autres, sur le haut du ballot, ces textes numérotés de 1 à 7, collés en début de « La Lettre de A. » (probablement des moments très proches dans le temps), post-it en jaune ou bleu :
TEXTES DE YDIT, LETTRE de A.
- Avant de commencer à écrire ou songer à publier quoi que ce soit en écriture, attendre la fin de 2022 : on n’oserait pas, 2022 et 1922, (comme cent ans de solitude) car si Victor Margueritte sort l’oubliable « Garçonne » ou Colette « La maison de Claudine » (deux propositions après tout utiles pour les femmes ?), si Roger Martin du Gard délivre le premier tome de « Les Thibault » et François Mauriac « Le baiser au lépreux » ( qui d’entre nous lit encore ces deux-là ?), le plus émouvant est que le 2 février le « Ulysse » de Joyce est publié par Sylvia Beach, que T.S. Eliot donne « The Waste Land », et surtout que Virginia Woolf édite « Jacob’s Room », quelques semaines avant de rencontrer Vita Sackville-West.
- Bien sûr, il y avait aussi « Charmes » de Valéry, en 1922 , et même un peu de Proust. Ecrire après cela ? (mais on a bien continué à rêver le monde après la Shoah ?)
- La Marguerite- l’immense, elle, pour de vrai, bien que jamais Nobel, immense car vivant au creuxmême de sa fêlure, vendue par sa mère au Chinois, entre deux crabes, deux ruines, et ensuite toute sa vie pour s’en sortir, devant écrire – surtout pendant ces années où trente pages entre quatre litres c’était déjà trop pour un de ses livres-poèmes – et boire et filmer La Pute de la côte normande croisant L’Homme assis dans le couloir-marcher pour échapper à la scène, L’homme atlantique debout face à La maladie de la mort, avec la profusion bouleversante des reprises, puits ( note de Madame Frédérique : la graphie , hâtive, nerveuse, est amphigourique : puits? points? ) de vue, en gros plans, mais toujours le même Chinois dans Calcutta désert, au volant du Camion, et donc : 2022 /1922. Comment oserait-on se permettre ? Attendre fin 2022 pour toucher le clavier.

- Septante et plus étant venus, ( j’aime cette formule ) on ne compte plus compter la suite. Ni sur la suite. On devrait ne plus porter intérêt aux déjeuners sur l’herbe, aux livres critiques, aux femmes qui se laissent voir, aux rêves et -surtout pas non plus à ceux des souvenirs qui ne seront jamais porteurs d’un quelque-chose de neuf. « A Septante et plus, disent les imbéciles, on risque l’impatience. » Mais non : faute d’attendre, on a du temps. Tout le temps.
- 1922/2022, scène de rue ( jardin du Luxembourg, Paris) : L’enfant vient de tomber, il chouine au sol, hésite à se relever. La grand-mère en arrière-plan ( figure de « La Mémoire » souvent nommée ici) a été retenue par un geste de sa fille, la trentaine parisienne, qui se penche et demande – très calme : « Voyons, Baptiste, dis-moi, où as-tu vraiment mal, à ton égo ou à ton genou ? ». Ulysse, quel est ton mal ? Récit quel est ton mal ?

- Radio de nuit, courriels du matin, livres du midi, amis du soir : une atmosphère à écouter du Baschung à pleines oreilles, un verre de MacAllan dans la main, voilà ce qui a lieu cent ans après 1922, et qui n’était pas si mal, quatre ans après 1918, 1922, et qui surprend un peu, Septante et plus étant venus,1922, tout cela et si peu cependant tous ces ans plus tard, et qu’on regarde les étalages des libraires, les vitrines des réfugiés, les archives des boucheries. 2022, cent ans d’éparpillements, cent ans d’hébétude ? Tout ça pour ça ? ECRIRE, cependant ? ECRIRE : urgence.
- 1922 : Joyce, Wolf, Elliot, Proust. « On ne peut pas toujours s’empêcher (dit Lacan) sans pécher ». Voila une bonne piste d’enquête pour les Détectives- Ravages, BOB et MORANE. Avec ces noms, avec ces titres, rien d’autre possible qu’une immense modestie, toutefois.
- DETECTIVES-RAVAGES : en scène !
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- Didier JOUAULT, pour « YDIT- BLOG, nouvelle saison, saison 4 , épisode UN : Sept post-it, Septante et plus étant venus ». A suivre, approximativement chaque semaine, pendant trois ans. Prochain post : Dans la tour à Nanterre: MARDI 19 septembre, après-midi, sortez le thé.