Note de Madame Frédérique 
Cela m’avait surpris : un matin d’hiver, mon ex-patron avait été nommé à Paris. J’étais là, pas loin, nous ne nous connaissions pas encore avec tant de finesse, de connivence, il était arrivé sans équivoque. « Madame Frédérique, avait-il dit, personne ne vous oblige à le lire : avec une banale boite de (très bons) chocolats, il tendait un livre. Signé de lui. Une micro édition. « Les Attracteurs Etranges ». Selon moi, 25 ou 30 ans plus tard, il s’en est servi pour rédiger les quatre passages successifs de « La Lettre de A. » VERSION B », sobrement intitulés « SYLVANES », sorte de pause, comme on souffle lors d’un « ravitaillement », pendant le marathon de cette saison IV.
En dédicace sur la première page de » Les attracteurs étranges « , Yd’I. ( dit YDIT dans les Services) avait noté, de son écriture pressée : » A reprendre pour publication en ligne« .
Ensuite, vous le savez, Ydit a disparu – très mystérieusement, très silencieusement – avant que les posts commencent, l’aventure de « Saison IV » à moi confiée. Ainsi que, sans doute, dix ou vingt exemplaires de » Les Attracteurs Etranges » en pile sur un rayon de placard.
« La LETTRE de A. », VERSION B : SYLVANES :
SYLVANES -2, donc : Chaque matin, Ydit rejoignait le cloître, largement détruit, et l’abbatiale, encore vive. C’étaient d’approximatives ruines. Le père André, quadragénaire actif et trop musclé , dirigeait les travaux, mais surtout la communauté : quelques religieux – franciscains- et quelques « stagiaires » pour les séminaires de chant grégorien, jeunes et jolis.
Un concert s’organisait, pour le 15 août. Venue d’Amérique, la Diva répétait.Ydit écoutait depuis le fond de la nef des sages, caché.
Le jour venu, avec le préfet, un ministre canadien arrivé en hélicoptère avait assisté au concert. Ydit regardait depuis l’un de ces nombreux couloirs dérobés qu’une vieille élève du stage « Icônes byzantines »-, une grande blonde à corps de cathédrale, vite attendrie- lui avait enseignés : comme dans les romans modernes, les abbayes portent en elles des passages clandestins et des secrets d’initiés.
Entre temps, les choristes grégoriens travaillaient leur voix immatures, et – parmi eux- un petit nombre des plus jeunes ne dormait ni dans les dortoirs conventuels, réaménagés pour les stagiaires, ni -comme Ydit faisait- dans l’appartement chez l’habitant d’ une ferme du voisinage.
On les voyait partir au soir, avec Père André, deux ou trois autres moines, et le « directeur artistique », vers « Les Granges »- bâtiment agricole classiquement proche de l’abbaye, mais ici interdit à tout étranger – au prétexte du recueillement. Du perfectionnement. Du dépouillement, du retour au Simple Originel, et du partage en l’esprit. Ainsi soit-il.
Dans les anciens carrés du Chapitre- ou les communs– plus austères, se tenait aussi un stage de peinture d’icônes byzantines. La professeure était grecque, orthodoxe, et son mari l’accompagnait, inactif, prétendant avoir jadis participé à des concerts de rock dans le groupe « Aphrodite Childs». Souvent, au cours de l’après-midi, il jouait sur le Steinway du scriptorium, désert à cette heure trop chaude pour lui.
. Il inventait un concert de novices, d’étudiants des beaux arts, de passants sortis d’un labyrinthe. Pour Ydit, personne, ni FRED, ni TYNE, les ombres habillées en soleil..
Tous deux sans occupation nette (Ydit était supposé en retrait pour écrire une thèse, pieux mensonge qui avait permis l’hospitalité à bas prix), le pianiste et le voyageur avaient sympathisé. On bavardait dans les ombres imparfaites du cloître lacunaire. On songeait à écrire, piano et clavier, une Histoire du commencement du monde.
C’était une bonne idée. L’épouse aurait illustré d’icônes. Comme il buvait volontiers le gros rouge trop fruité du réfectoire – que servait Sœur Agathe- le pianiste parfois somnolait un peu sur les touches, et son jazz paraissait en conduite libre, tendance piano-bar. Ambiance de laisser-vivre, sans risque ni désir. On s’y trompait .

Avec Sœur Agathe, la clarisse dirigeant la cuisine, une sorte de connivence s’était vite installée. Ydit et le pianiste, sans rechigner, donnaient la main aux œuvres de ramassage, épluchage, lavage, essorage, ramage et plumage. Manquait un peu le massage, mais on avait les mains dans la soupe. On bavardait, campagne, clôture, village, voile de novice, bonté du jour, immaculée conception, commencement du monde, oubli de soi, chair et vanité, menu du midi, rédemption et péché, dans l’amusement d’une ironie attendrie. On aiurait cru un congrès d’écrivains dans la Creuse. Sœur Agathe – on s’en doute – était jolie, souriante, vive, discrète, réservée, à peine voilée, habile à la cuisine monastique :
une Clarisse très belle. Cependant, trop Clarisse, elle refusait, en riant, qu’on la photographiât. Mais on restait volontiers dans la cuisine de cette anti-Françoise. On écornait la pomme de terre et le chou rave. Avec son talent, nul ne risquait la mort par indigestion de pommes de terre, pas loin de ce fameux pan de mur jaune, coin du cloître lacunaire. Ici, tout semblait ainsi comme préservé d’une tentation. A tort.
Sœur Agathe affirmait, couteau en pogne (c’était une rude fille à silhouette de clocher), l’air docte et humble sur ses poireaux, que toutes les médisances bien connues à propos de Frère André et des soirs de « Les Granges » ne constituaient que l’expression de rancœurs (des postulants choristes déboutés, dégoûtés), de malentendus (des iconographes maladroits), et autres malveillances.
A présent, on voyait le mal partout, et c’étaient même des volontés avérées de nuisance, par certaines catégories de gens d’ici, considérant d’un mauvais œil la renaissance si rapide et lumineuse de l’Abbaye, sortie si vite de ses ruines, dans l’esprit du seigneur, ainsi soit-il… Sans les nommer, elle désignait « ceux de la loge »- on était, il est vrai, en terre de Rouergue : radicale-socialiste-franc-maçonne-gros rouge et saucisson large, tablier en peau et bavette à l’échalote, un rite français.
Dans la sous-préfecture voisine, il y avait même le temple des Faux-Frères, tels qu’aurait dit Soeur Agathe,
en plus du temple des Réformés calvinistes ( les pires?) , et les hommes de naguère ( quand la ville était prospère) allaient jusqu’à l’endroit de ce coin d’ombre centre-ville, café douteux pour les Soeurs du Mal, des femmes entre elles, sans confesseur.
Tous ces gens là, pas loin de l’abbaye, dans ce Sud frétillant, ça faisait beaucoup d’ennemis
de la foi rt du Père André…
Selon sœur Agathe, ce n’étaient que mensonges, au sujet des jeunes stagiaires, de la clôture absolue des Granges au portail infranchissable pour les non-initiés, où l’on ne pénétrait que sur invitation, formelle, du Père André…Une sélection de peu de garçons choristes, par la promesse des talents et donc l’éducation des corps, ajoutait la sœur, sans ricaner. .
Car une Clarisse jamais ne ricane. Car une naïve jamais ne cancanne. Car une puriste jamais ne boucane. Pourtant, l’atmosphère préparait la suite. Etc !

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Didier JOUAULT, pour » YDIT-BLOG » Nouvelle saison, Saison IV, Episode Trente-CINQ: Silvia n’est pas venue à Sylvanès, premier milieu, 2/4 sœur Agathe. A suivre. Vendredi prochain, pour les amateurs de direct. Ou environ direct et à peu près prochain ?