Dans l’appartement YDIT, rien de tel que le haut de corniche des voisins, même pas la peine de chercher. Donc, sans doute s’ennuyait -il. Rien à découvrir. D’ailleurs que chercher : on ne peut plus l’imaginer, car dans cet appartement de pauvres il n’y avait rien à trouver, sauf à découvrir progressivement ceci que l’écriture est l’autre visage du silence vaincu. Mais cela serait beaucoup plus tard, et pas besoin de revue de nus pour le comprendre.

Sans doute, cet après-midi là, s’agissait-il d’une sorte de fouille en règle, dont la raison échappe complètement (car YDIT interceptait à temps les documents venus du collège, l’hypothèse de découvrir le moindre billet caché entre les traits basses piles de draps aurait fait rire) ?
Cependant, voici que le gamin avait découvert ce petit paquet.
Le colis, très caché, pourtant on l’aurait dit anodin.
Clôture de la chambre vérifiée, YDIT avait déficelé le paquet. Malgré tous les efforts, toutes ces années plus tard, il ne parvient plus à se représenter s’il y avait un emballage, papier Kraft enveloppe ?
Cela consistait seulement en un petit coffret de bois très simple, comme ceux dans lesquels on offre ou range les cigares de basse gamme ( parfois, le dimanche- à une période il venait tous les dimanches- Marcel Malbée apportait des cigarillos, et YDIT, qui passait une partie de l’après-déjeuner sur ses genoux, les mains de Marcel Malbée souvent sur les cuisses, jouait avec la boite multicolore).
Apparait, dans le souvenir, un sceau de cire rouge écrasé en vitesse. On se souvient que cela fit songer à des parchemins, des chevaliers, des moines, à des aventures de l’Ancien Temps.
Ecrasant une ficelle coupée, le sceau était comme il convient brisé.
YDIT sait- car l’image persiste encore soixante ans plus tard -que d’autres signes ou symboles marquaient le couvercle. Ils sont désormais devenus indéchiffrables, comme effacés par le temps, comme des galets de marée : on sait qu’ils sont là, et cela n’a pas de sens. En ouvrant la vieille armoire et la boite dans l’armoire, on ne trouvait, dans cet après-midi qu’on se souvient ensoleillé- qu’un portefeuille à l’ancienne, en cuir brun même pas si endommagé par l’usage, mais craquelé par l’âge. On voyait un portefeuille épais, YDIT soupçonne qu’il contenait des lettres, des billets d’époque peut-être, des papiers d’identité, des tickets de métro de la TCRP (non, pas le métro, partant au front si lointain ou les laisse à l’épouse).
Cela correspondait à des sentiments vifs et à des souvenirs peut-être déjà vieux le jour du départ pour la guerre, la drôle de guerre.
Très bizarrement (ou est-ce un faux souvenir une fois de plus ?) la boîte contenait aussi une balle de fusil, une cartouche entière dont le cuivre était devenu très sombre. YDIT se demandait si cette cartouche était-précisément-celle unique dont la mère accusait le Front Populaire de ne pas l’avoir produite en quantité suffisante, et qui n’avait même pas servi au mari n°1 pour se défendre ?
On apercevait aussi ( le regard du fouilleur se dépêchait) un objet inconnu mais qu’on identifia plus tard, ayant vieilli et appris, comme la plaque d’identité du soldat mort. Le livret militaire, qu’on ouvrait rapidement, portait un nom facile à retenir, banal, on l’a oublié depuis, et quand on le chercha plus tard, dans l’un peu inutile désir d’en savoir plus ( faut-il toujours en savoir plus sur les autres ?), on n’en découvrit jamais aucune trace. Un mensonge de la mémoire si inventive ?

Le nom de ce premier mariage n’apparaît pas dans les actes d’Etat-Civil. Quelqu’un -on imagine qui ?-avait soudoyé un employé indélicat et affamé, à la Libération, afin qu’il trafiquât le registre.
Les tout à fait rarissimes séquences de mémoire partagées en famille, qui se produisaient comme une sorte de pollution nocturne, involontaire et honteuse, avaient installé l’idée de ce premier mari, l’idée même pas fixe, sans rien de plus.
D’ailleurs ( ou « de plus » si l’on songe à une enquête, à un procès) dans l’enfance, YDIT avait aperçu à quelques reprises une sorte d’ex-beau-frère, encore vivant. Il venait parfois à la maison partager un moment avec la mère, c’était visible qu’elle l’appréciait, peut-être parce qu’il portait en lui quelques échos du premier mari, ou plutôt, car il était-dans le souvenir-amusant et bien bâti. Echos de temps misérables.
Ensuite, un peu comme toujours dans cette famille, le meilleur s’effaça, l’ex beau-frère (André croit-on ?) ne revint plus et disparut d’un seul coup, comme si tout le monde s’était lassé de ce passé, lassé soit de la mère, soit des fantômes, soit de l’évidente et rapide dégradation du milieu familial.
YDIT se souvient de lui surtout qu’il demandait qu’on lui gardât la porte de l’ascenseur ouverte le temps qu’il arrive, car il était toujours en retard, pour partir, mais ce détail narratif appartient nécessairement à un autre registre du réel ( un autre appartement qui aurait été le sien où on l’aurait retrouvé ? Chez la grand-mère paternelle qui « invitait » encore un peu, avant la maison de retraite ?) car la famille jusqu’à la fin, n’eut jamais les moyens d’habiter un immeuble qui aurait comporté un ascenseur. Ni une salle de bains, d’ailleurs.
Dans la boîte de cigares, une lettre d’accompagnement, dépliée avec soin, a dû être d’une parfaite banalité :
Mort pour la France, Taratata, lever du drapeau, champ d’honneur. Et aujourd’hui on songe (chacun sa guerre du reste) au Bardamu et Céline, à Saint-Loup et Proust, ou mieux encore peut-être à la route des Flandres de Claude Simon, trois écritures de la Guerre qu’on ignore évidemment à l’époque mais qui pourraient se rencontrer dans leurs fulgurances obscènes ( chacun son obscénité) pour tracer un portrait cubiste et sombre de la douleur.
Jamais -car la famille chacun le sait est d’abord l’espace du secret-la mère n’a parlé de ses objets de mort et d’Histoire. Personne d’autre non plus et nul ne sait ce que sont devenues ces traces d’Histoire singulière au cours des déménagements. Le mari mort n’impose nulle part le fantôme fluet de sa disparition idiote, assaut des blindés nazis, et lui en face, une seule balle. Il n’attend rien, et surtout pas qu’on raconte. Jusque là, c’était la « Drôle de Guerre » , encore une fois : on attendait , dans des voisinages divers.
Et pourtant, il est là, dans la fenêtre sur la mémoire qu’ouvre l’armoire, si tard, pétard sans explosion. Il est ici, comme Le Parrain, Marcel Malbée, depuis peu est à nouveau ICI, dans le regard, si tard, pétard sans omission.
Ydit avait espéré que ce mort eût été son père ( drôle de conjugaison du verbe être). Un héros, même tout petit ( on n’exigeait pas le colonel des chars à Montcornet ), dans la famille, ça n’aurait pas été une maigre consolation. Un père qui parfois serait venu dans les cauchemars accompagné de sa frayeur, du bruit des tanks, du sifflement des balles, du bruit des compagnons blessés ( chacun de nous a lu tant de pages sur ces bruits qu’il a l’impression de les avoir entendus), et même le bruit que fait une vessie qui se vide dans le kaki au moment de l’attaque.

Honneur furieux et joie mouillée de l’épouse retrouvée. Mais non. Seule figure virile qui impose maintenant sa présence au nsein de la famille : Marcel Malbée, dit M.M. Die Pate. Raté ! Même Hanged James, qui tait son secret, n’y peut rien. Raté…
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YDIT-BLOG, Nouvelle Saison, Saison IV, EPISODE SOIXANTE ET UN, Récit de la petite boite en bois avec balle, et de ce qu’on ne saura jamais (deux sur trois) milieu.