VERDUN, Bar-le-Duc plutôt, le soir après diner en terrasse (la serveuse était fatiguée), distance prise avec « les autres » du séminaire à verdun.
On errait, on s’arrêta. L’homme qu’on voit marche sur une béquille, lentement. Evidemment, on dirait qu’il sort de l’ombre sous l’arbre, qu’il sourd fragile du triangle sombre d’une place, mais il n’y a pas de banc, et il semble souffrir à rester debout. Trop rond de graisse ( la maladie ? l’accident?), crâne rasé de près, et rien d’un mendiant, d’un punk à chien, d’un marginal pauvre, sale, usé. Est-ce encore lui ? Le Légionnaire d’Ukraine ? Il raconte avoir été battu à mort par » la famille ». On ne le croit pas.
Devrait-on le croire ? Mais c’est le tard, le retour, usure après le jour des mots vides d’un séminaire lourdement payé, il faudrait le croire, on passe. Sur les hauteurs de la ville d’autres morts ont été assemblés, jadis.
Ensuite déambulation par les marches, haut la ville, bas le fleuve, les fenêtres ouvertes sur le jazz et d’impossibles rencontres -toujours esquissées, encore ratées. Ainsi est la chose-vie, départs sur les quais de Niort où l’on aurait dû rester pour vivre la rencontre d’une belle personne, fuites dans les descentes de Bar-le-Duc où l’on aurait dû écouter le récit mensonger d’un faux combattant.
Seul le mouvement vaut la peine. Et la peine ne vaut rien.https://yditblog.wordpress.com/wp-admin/post.php?post=10254&action=edit
C’est juste : lorsque YDIT revient dormir dans son hôtel de Verdun ( l’ancien Mess luxueux des officiers, « offert » par les entreprises ayant bâti citadelle et forts, et fortunes locales), il est de toute façon trop tard pour quoi que ce soit d’autre que de dormir, si on peut.
Mais peut-on jamais ? Dormir, est-ce possible sans le sexe, du Stilnox, un Mac Allan Ambré ( du plus fort au plus cher) ? Sinon, la nuit comme d’une matrice où l’on ne peut revenir, à peine né .
L’hotesse à l’accueil – un certain sourire- fait surgir à nouveau le quai de Niort, comme si tous les abandons- les plus menus, les plus inquiétants aussi- forçaient à revivre les séparations initiales, brutales. On croit se séparer tout le temps, mais ce n’est que la répétition d’un première fois.
A TOURNUS, quelques semaines auparavant, pour une mission semblable, séminaire de même abusivement payé, YDIT avait retrouvé les sensations d’une précédente visite, cinq ou six ans plus tôt. A l’époque, exceptionnellement et bizarrement, il avait été logé, seul , dans une sorte de Airbnb posé sur un joli menu jardin. Le second soir – celui du « dîner de choix-« , à table il avait un peu vanté les fleurs- du jasmin, des roses ; d’autres moins spectaculaires.
Georges et Françoise avaient suggéré d’y prendre un verre, apporté de leur hôtel. On avait bu et parlé, gens et mission. Quand Georges avait dit qu’il était fatigué, et voulait se lever tôt pour un footing sur le chemin de halage, Françoise lui avait souhaité bonne nuit. Sans partir.
Elle et Ydit avaient marché dans la nuit, les étroites et rares ruelles de la ville. Nuitée : la ville, de nuit, l’errance, cent fois, deux cents fois, lors des missions ou séminaires, peu de sommeil ensuite, mais c’est ainsi que les hommes rêvent, la nuit, ça marche, dans le silence et l’ombre, ça marche et ça surgit, le rythme des pas, le rythme des vides intérieurs, on ne connaît rien de ces murs, et l’on apprit tout de ces heures, on découvre, on invente, on passe, on note, on oublie : la vie, la vie du récit pour se « narrer un bon coup », comme dirait , à une lettre près, un légionnaire de Bar-le-Duc.
Mais du jardin de Tournus, près de la Collégiale massive, rien ne reste plus, pas davantage cette fois, rien qu’une ombre sur un quai, un geste à la portière d’une voiture qui démarre, ensuite.
Retour à Verdun ( bonheur sans réserve de ces villes, trop connues mais préservées en leur nombril). Façade d’hotel éteinte. Touristes anglais qui chantent leurs bières. Françoise, même étage. On dirait soudain que 14-18 est une invention de maître d’école.
Au matin, tôt, Google dit tout. Et ça détend ( Ydit s’inquiétait d’avoir négligé l’homme à la béquille, croisé en pleine nuit au sommet de l’escalier, autre source d’insomnie).
On s’en doutait, à Bar-le-Duc, il n’y a pas de cantonnement du 3 ème REC, groupement de Légionnaires, qui d’ailleurs n’existe pas. Il y a bien, troupe de choc, coups tordus, un 1er REC, mais à CARPIAGNE, ce qui fait loin, à l’est de Marseille. L’article de la ville évoquant le départ d’Orange ( « après 47 ans de présence ») précise ( et on tient ici, espace de texte, à saluer le langage, et l’allusion à Rimbaud pour la Légion, très fort !) :
« Le 1er REC n’est pas plus de Carpiagne que d’Orange, il a des semelles de vent, il n’a d’amour que pour l’aventure et le baroud et de tout ce dont il est fait c’est bien cela qui le rend ‘à nul autre pareil’ » , semelle de vent, tu parles, semelles de plomb. Pour le 3 ème, c’est un REI ( Régiment Etranger Infanterie ), cantonné Avenue de France…à Kourou depuis 1973, régiment le plus décoré de la Légion étrangère dans l’armée de terre française, annonce le moteur- chercheur.
Mais pas d’homme à la béquille, cassé par « La famille ».Ou ceux de » la Piscine ». Ou les Gitans vengeurs.
Personne non plus à l’Oreille cassée?
Sur le chemin herbeux de halage, depuis la terrasse de ma chambre au premier, je vois trois filles en train de courir, elles approchent, allure assez militaire ( des gendarmes ?), j’essaie de lire ce qui est écrit sur leur maillot tandis qu’elle arrivent tout près, mais c’est très gênant aujourd’hui de regarder de face les maillots des filles ( voila pourquoi on photographie les shorts de dos ), elles vont imaginer que j’essaie de suivre les seins vivant sous le tissu mouillé de sueur, et porter plainte. Je pense à les photographier, pour déchiffrer ensuite, mais j’imagine leur colère, si ce sont des gendarmes, des légionnaires, du 15 ème ETC, elles ont sans doute une arme de défense sur elles, un poignard de combat caché dans les chaussettes ( ailleurs ça prend trop de place, ou c’est trop raide, trop pointu pour une Princesse Tam Tam), aussi je vais mourir transpercé d’un jet habile d’arme blanche, mieux vaut retourner à Google et au plantureux plateau petit déjeuner d’intervenant au séminaire. Attendre la visite amicale d’une stagiaire qui pré-demande une hospitalité pour l’heure de la sieste.

Au loin deux groupes de jeunes hommes, eux-aussi pour le footing matinal ( exercice militaire ?), leurs maillots, que je regarde quand ils passent – identifient une compagnie de CRS. l’ Eminence de leur survétement, non plus, n’est pas pointue.
On devine comment la tête de « Mon Légionnaire » rencontré la veille, fabrique ses narrations avec les fragments successifs de la vue, des compagnies, les miroirs de la vie. Tout comme quiconque écrit : avec des morceaux de vérité cachés par des lambeaux d’imaginaire.
Je les observe, carrés, jeunes. Tout cela fait de beaux torses, de belles cuisses, mais toujours pas intéressé. Je pourrais passer l’adresse à Marcel Malbée ?
Rapidement, je lance la recherche, sur le site de « l’Est républicain », en posant la question à l’archiviste proposé par « nos contacts au journal » , mais je sais par avance ce que je vais trouver. Il disait dans la ville haute, mon légionnaire : « On en a parlé dans le canard, il y a trois mois de cela, et moi, sitôt revenu d’Ukraine pour une permission et surtout pour mon debrief Piscine, Berthier quoi, vous pensez, avec tout ce que j’avais vu, donc j’ai dit que je voulais la vengeance et que je savais combattre, je l’ai dit partout en voulant un combat à la loyale, alors ces fils de pute m’ont attendu, ils m’ont cogné à la barre de fer, à quatre contre moi, j’ai eu trois côtes cassées , encore ça c’est rien, mais deux fractures du fémur, y a qu’à voir comme ils ont tapé, de ça aussi on, a parlé dans le canard. L’Est Républicain, vous lisez?«
A la pause, je consulte les résultats : Rien, dit Madeleine Capsol, archiviste : même en élargissant sur un an, puis 18 mois, pas le moindre papier, ni entrefilet, sur un « Grand Père » (résistant ou pas !) tué par balle en pleine rue, ni sur l’agression d’un homme jeune, à la barre de fer, par quatre barbares. Le plus proche, il y a deux mois : une bagarre dans un bar « pas très bien fréquenté », origine inconnue, mais dégâts nets. Rare. Vous savez, Bar-le-Duc est une ville plutôt calme.
Oui, à Verdun, Douaumont plutôt, fort fameux pour les tueries de boches par des nègres, comme disait le plaisant vocabulaire d’époque, dans les environs, par endroits,
en visitant, se découvre dans les buissons une plaque pour un mort, très isolée.
Un héros tué en se tirant ? Cherchant des latrines anonymes ? Un véritable héros ? Un type de la Légion, pas encore blessé ? Un passant déguisé en permissionnaire ? Bar-le-Duc, au contraire, est une ville plutôt calme.
Ce qu’on ne maîtrise pas, c’est imaginer, c’est d’entrer dans un récit sans que le chemin conduise à des pages et des pages plus ou moins absurdes, ou véridiques, documentées, impossibles mais documentées. Même un type rasé, blessé, perdu, au sommet d’un escalier, solitaire pour toujours, même lui à Bar-le-Duc, un soir de séminaire, il sait faire ça.
Fred demande si , encore, c’est donc cela que tu vas faire, toi YDIT ? Raconter ?
Le parrain, MM dit le parrain, il me fait penser à cette formule des transports en commun : « la descente doit s’effectuer à l’arrêt ou en présence d’un quai »
Se mettre en mesure de trouver les deux, l’arrêt, le quai, sans doute au fond est-ce le projet de ce récit, de ces pages et images « HS », HS autrement dit hors saison. C’est donc, oui Fred, ce que je suis occupé à faire. Rester en plein de H.S.
« L’inquiétante construction progressive d’un point géodésique fastidieux », c’est la première phrase qui reste de mon rêve du matin.
La phrase, peu à peu, s’installe dans les demi-bruits de l’éveil, tasses sur les plateaux de la terrasse voisine, bruits de pas, de vêtements, et tous ces pépiements des oiseaux à l’aube. En bas, un client de l’hôtel claque fort sa portière.
On ne sait pas du tout pourquoi cette phrase – dénuée de sens vrai- a pu exister, s’installer, peu à peu, dans le réseau métaphorique mais incohérent du rêve , et autour du mot : géodésique.
Parce que, dans la nuit fatiguée, on se souvient que dans la solitude, on aurait aimé savoir comment ils vivent, les gens ? Les gens d’ici, qui ont retapé plus loin une vieille grange, inventé beaucoup d’espaces, choisi, acheté, apporté des objets, lampes, jeux, casseroles, chaussures, tuyau d’arrosage, buffet, et cette vaste baignoire ancienne de fonte faïence. Savoir, dans la maison louée, comment ils vivent les gens, ce qu’ils se disent quand les enfants sont sur la terrasse.
Ce qu’ils aiment cuisiner – pas trop cher ?- avec d’exotiques produits laissés dans le frigo, comment ils ouvrent la bouteille de chablis ( plusieurs sont allongées près de l’évier), comment ils marchent quand ils se lèvent en retard d’avoir trop bu, comment ils brossent leurs dents avec ce dentifrice à la framboise mûre, comment ils lisent ou écrivent, et comment ils écrivent, comment ils se caressent et se pénètrent, comment ils rêvent quand ils rêvent et comment ils se réveillent avec dans le cœur d’une phrase le mot « géodésique »
Mais ça va prendre du temps : la vie est un long détour par des labyrinthes.
Dans la chambre voisine, qu’on ne visite pas, on pourrait imaginer qu’ il y a
HANGED JAMES,
gentiment présent, même pas tournoyant sur lui-même, et qui lorsque le mouvement de la vie lui permet de me faire face m’offre son sourire amical et goguenard, un peu tendre et lassé donc, comme s’il s’apprêtait à dire ( quoi qu’il soit impossible de plus rien dire dans son état) à demander :
« Alors quoi, mec ? ».
Evidemment nul ne peut dire ce qu’il attendrait en matière de réponse.
Après un silence long l’rinevitable Fred demande : « Et ensuite, lorsqu’elle revient, l’Histoire de la mémoire? Alors quoi, mec ?..»
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Didier JOUAULT, pour Ydit-blog YDIT blog Hors saison, saison 4, Episode Quatre Vingt un : Septième marche de nuit en marge du souvenir des jours : Fred lui demande s’il se souvient, YDIT répond qu’il errait dans les villes, septième séquence-souvenir sur six, Verdun, vous n’avez pas visité la ville haute, mon légionnaire ? DEUXIEME PARTIE ( fin )