Ydit-dit : Pour un probablement utile rappel du « projet » Le Jardin de Giorgio Bassani

À force d’évoquer l’errance dans FERRARE, les déambulations joyeuses et les découvertes de tous les labyrinthes – et de raconter ma joie d’y être venu par hasard de voyage et revenu par passion de comprendre, j’ai voulu redonner la source:

« .La FERRARE d’Hercule Ier devenant une vraie capitale, quittait définitivement le moyen âge. Le duc voulait que de nombreuses familles viennent s’y installer.Il accueillit, l’année même du début du grand chantier de la ville, en 1492, une vingtaine de familles juives expulsées d »Espagne par les rois catholiques . Puis, le 20 novembre 1492 fut un grand jour. Hercule Ier d’Este invita officiellement ces Juifs fuyant l’Inquisition à s’installer dans la ville et à exercer leurs métiers d’artisans, de commerçants, de médecins ou encore de prêteurs. Ils s’intégrèrent pleinement à la vie sociale et favorisèrent la croissance économique de FERRARE à travers leurs activités et les relations qu’ils entretenaient à travers l’Europe .En 1524, les familles juives furent reconnues comme formant une communauté à part entioère alors que les autres villes d’Italie les consignaient dans des quartiers fermés, comme à Venise qui construisit son ghetto dès 1516. (…) Ferrare fit figure d’exception pour l’accueil des Juifs à la Renaissance, car lesEste leur octroyèrent une complète liberté et les mêmes droits que les autres habitants de la ville (…).Les Juifs séfarades, venus d’Espagne et du Portugal, et les ashkénazes venus d’Allemagne s’ajoutant aux familles qui vivaient déjà dans la vile, une synagogue fuit construite dans une maison de la rue Mazzini(…) et les différentes branches du judaïsme pouvaient pratiquer leur culte librement dans un immeuble comportant trois oratoires.(…)Grâce à une forte émancipation intellectuelle sous le mécénat des ESTE, la communauté juive ne disparut jamais malgré le pouvoir jésuite qui s’installa fortement au milieu du XVIème siècle, avec la prise de la ville par le pape… (Note YDIT: vaincue dans une lutte de pouvoir où les Borgia triomphent, la famille d’Este a été bannie, dépossédée, et certains membres excommuniés)…Le pape créa aussitôt le ghetto de FERRARE en 1627. « (Julie Chaizemartion, ‘ FERRARE Joyau de la Renaissance italienne « Berg International éditeurs, 2012 )

Par la suite, le passage de Bonaparte, puis la création de l’unité italienne permirent à cette riche communauté, enfermée mais très active, de retrouver une place qui marque aujourd’hui encorné très fortement la réalité comme la mémoire de Ferrare. Les « lois raciales « fascisés (1938) mais bien davantage encore la prise en mains directe du pouvoir par les nazis ( République de Salo, 42-44) détruisirent une part majeure de cette communauté intégrée, active, productive depuis plusieurs siècles.

Voyageur un peu guidé par de très lointains souvenirs de lecture ( Giorgio Bassani), j’ai découvert l’incroyable ouverture de l’accueil en 1492, et la fertile vitalité d’une communauté mieux ( ou au moins depuis plus longtemps) intégrée que partout. Aussi, j’ai voulu revenir, pour explorer les ruelles de cette mémoire, pour caresser les ombres, pour entendre ce qu’il reste de l’écho des chants. De toutes part, j’ai arpenté le souvenir et le présent de FERRARE, en cherchant à pénétrer ce qui était devenu un jeu et un but : le jardin de Bassani. Au retour cela devint un roman. Il n’a pas été publié. Les 99 épisodes en cours sont la réécriture, textuelle et visuelle, de cette émouvante errance.

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Ydit-suit : matin de pause

« Les Italiens ont un rapport moins compliqué que nous avec le passé. Ils opposent à l’art leur décontraction, cet environnement fait partie de leur vie quotidienne. En France, un espace comme le Palais Ducal aurait été, depuis longtemps, mis sous cloche et sanctuarisé, alors qu’ici, les administrations s’installent volontiers dans les édifices anciens. Une manière de leur garder un principe de vie. »

Jean-Paul KAUFFMANN, « Venise à double tour« , Folio, 2020, P.212

« Les juifs de Ferrare entretenaient un rapport confiant avec leur passé dans la ville. Ils n’ont pas pris au sérieux les lois raciales, pensant que les fascistes n’étaient pas identiques aux nazis. Puis les nazis ont gouverné à Ferrare ».

Giorgio BASSANI, « Entretiens inédits et qui doivent le rester« , archives de Silvia.

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Didier Jouault pour YDIT-suit , matin de PAUSE

2021 : Que tout aille mieux !

2021 : Que tout aille mieux !

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Ydit-suit, Le jardin de Giorgio Bassani, pause : à l’an fini, à l’an nouveau, vœux à vous : tout ne peut qu’aller mieux ?

« Les Italiens ont un rapport moins compliqué que nous avec le passé. Ils opposent à l’art leur décontraction, cet environnement fait partie de leur vie quotidienne. En France, un espace comme le Palais Ducal aurait été, depuis longtemps, mis sous cloche et sanctuarisé, alors qu’ici, les administrations s’installent volontiers dans les édifices anciens. Une manière de leur garder un principe de vie. »

Jean-Paul KAUFFMANN, « Venise à double tour« , Folio, 2020, P.212

« Les juifs de Ferrare entretenaient un rapport confiant avec leur passé dans la ville. Ils n’ont pas pris au sérieux les lois raciales, pensant que les fascistes n’étaient pas identiques aux nazis. Puis les nazis ont gouverné à Ferrare ».

Giorgio BASSANI, « Entretiens inédits et qui doivent le rester« , archives de Silvia.

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2021 : Que tout aille mieux !

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Didier Jouault pour : Ydit-suit, Le jardin de Giorgio Bassani, pause : A l’an fini, à l’an nouveau, vœux à vous : tout ne peut qu’aller mieux ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 53/99, Chapitre 17 – fin. Je ne porte sur moi que mes projets.

NB : lecture originelle (non dégadée par les logiciels de lecture) :

https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12077

Sans rien comprendre à l’espace qui fut ghetto ou place ducale, plantés dans leur arrogance pathétique, d’obscènes ou ridicules artistes font la démonstration de leur absence intérieure, avec un sérieux sans limite. Allongé le long d’un mur XVIIIè, un vieux type, tout emberlificoté de nattes grises sales et de rides mal lavées, s’est mis en posture de yogi, vêtu de tissus manifestant l’hindouisme profond, « c’est moi l’ermite et l’incarnation maigre de la sagesse », tu parles, et s’exhibe crasseusement près de divers sacs à dos désastreux.
Le yogi de baraque foraine suscite tout de même un sursaut de dégoût chez les spectatrices, comme on en voit aux enfants qui découvrent des crottes de chien dans le jardin de mamie. Des musiques hâtives approximativement jouées (car il faut passer le chapeau en vitesse) provoquent l’éparpillement hagard des publics successifs dans les ruelles étroites, sur les places encombrées.
« Tu exagères toujours avec les adjectifs », c’est ce que disait mon patron, Le Doyen, paix à ses mots.


Par bonheur, devant la librairie SOGNALIBRO, belle boutique de livres anciens qui vend beaucoup d’ouvrages d’art ou de kabbale (mais c’est un peu pareil ), sous une affiche qui renvoie vers une autre « librairie éditrice » BELRIGUARDO (« Siamo in via delle Vecchie, 24 ») trois filles, deux instrumentistes, une chanteuse, donnent un superbe concert, décalé mais puissant, une véritable musique. Je m’arrête, il y a un cercle nombreux, attentif, c’est bien. Accablé, je vois des petits groupes, polos sales ivresse atteinte, traverser l’espace visiblement assigné au concert qui sépare les artistes de leur public. On passe, on ne regarde même pas qui chante et joue, pourtant c’est beau. Parfois, on aimerait s’autoriser l’interdite violence. Ils marchent juste devant et ne voient pas non plus la plaque :

BASSANI CARLO BASSANI LAMPRONTE

BASSANI GUISEPPE BASSANI MARCELLA


A l’embouchure de la via Garibaldi, par laquelle on s’éloigne du centre vers La Mura encore lointaine, plus tard, un bar a installé un comptoir extérieur, on sert des Spritz chers et légers, il y a de nombreux amuse-gueule. Les touristes se pressent. On se dirait dans l’un de ces cocktails où les invités sont pauvres, et on abuse vite du gratuit. Mais n’est-ce pas le modus opérandi de quiconque ose écrire, et revient au buffet de la mémoire prendre un autre verre de fantasme, déguisant les souvenirs sous les capes du mensonge  – vous prendrez bien aussi quelques amuse-gueule ?
A Modène, par une erreur bien programmée par le hasard, j’avais quitté le périmètre facile de la ville ancienne, et passé la moitié de la nuit à marcher, tourner, chercher. On s’en souvient ?
A Ferrare, y compris en le souhaitant, et c’est pourquoi j’aime passionnément la ville, personne ne se perd à l’intérieur du rempart pentagonal, surtout, parce que l’horizon apaisant des remparts indique la clé de la ville, et personne n’a disparu, sauf dans un camion gris-vert bâché conduit par un nazi habillé de noir, et c’est pourquoi je hais la cité, aussi pour ses complaisances, sa futilité,

ses silences.
Peu à peu , les musiciens s’éloignent, et dans les lambeaux d’espaces ainsi redevenus hospitaliers, mes fantômes préférés de la ville peuvent retrouver une place pour leurs errances dans les fossés de mon imagination : Juifs errants, médecins kabbalistes, Templiers forts buveurs, homme de génie, l’Arioste, ou témoin de talent et de résistances, Bassani, ce Giorgio, mon Giorgio de plus en plus ( de mieux en mieux,) dépossédé de sa vérité par ce mensonge actif qu’est toute lecture : il se mue en imaginaire. Il devient mon personnage. Si je veux séduire, ce n’est pas Silvia, c’est Giorgio.
Pour le retour, j’ai choisi une rue longeant un pan de Mura, la nuit s’est apaisée, une lune vive s’installe au creux des lueurs et rumeurs, les remparts vibrent dans l’évidence hautaine du silence. Comme tout ce qui enclot l’espace, ils ouvrent la liberté de l’imaginaire.
Plus sombre que l’allée bordée de platanes inscrite au sommet de la levée de terre côté ville, l’ancienne douve, plus profonde, côté hors ville, conduit aussitôt à des taillis, des bosquets, davantage épais, obscurs, même si des lampadaires l’éclairent. Je n’ose aller plus avant par crainte de surprendre- comme au temps des récits de Giorgio Bassani, des amours rapides entre musiciens maigres – pathétique spectacle- ou (comme on peut s’y attendre ce soir), des corps souffrant confrontés à la violence de leur drogue, ou de son absence. Depuis des années, je ne redoute plus l’agression, le dépouillement, car si peu à perdre à mon âge. Dans cette solitude, je ne porte sur moi que mes projets, et dans les poches les échos de mon renoncement. A près de soixante-dix ans, des projets, ça pèse pas lourd. Et les renoncements deviennent légers.
Ému par le silence comme par la présence intérieure de mes absents, ce soir, ou le souvenirs d’amantes anciennes…

( Je raconterai plus tard la visite à Jumièges il y a quarante ans, en compagnie de Fred, je dirai plus tard qu’après la matinée des corps, nous nous offrions une visite, et je portais dans la poche-poitrine de ma veste en léger tweed, à Jumièges-la-lumineuse, le si fin sous-vêtement blanc Petit Bateau qu’avait peu auparavant retiré Frédérique, retiré d’un geste souriant, juste à l’entrée de l’abbaye en ruines, émouvant mouvement de prestance érotique et tendre, puis me l’offrant comme d’une carte de visite déposée dans l’antichambre chez la marquise, pour rire et sentir librement l’air normand de l’hiver sous la jupe large, dans le vent et le soleil se Normandie, sentir et pas que l’air normand, tout au long de la rieuse visite des ruines…)

Je raconterai cela mais pour l’heure, – ce soir, pendant que la nuit vit sa vie courte d’été, à FERRARE, ne surgissent que les spectres indiscrets échappés des plaques- cette nuit là, si je savais la trouver mieux dans mon habit de fantôme que dans celui de touriste, si je savais le chemin de la mémoire sans oubli, car c’est la route de tout désir, je déposerais l’étoffe intime sortie de la veste de tweed, l’offrande faite par Fred à la présence du plaisir dans les ruines de pierre, je déposerais sur le banc, ici-même, je la quitterais ainsi qu’une offrande royale aux « bataillons de jeunes filles à vélo », ici, dentelle noire du string Aubade encore à venir, ou coton banc Petit Bateau du souvenir effacé, là sur le banc au fond du jardin, sur l’alternance du blanc et du noir des pavés de Ferrare, clé des songes, et du secret dans la maison de Giorgio Bassani.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 53/99, Chapitre 17 fin. Je ne porte sur moi que mes projets. ET cette séquence se termine juste avant la fin de l’année, ouf, pile à temps. On aimerait vous souhaiter bonne année !

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 52/99, Chapitre 17 – milieu. Sur la plaque de le rue Mazzini, on lit.

A nos âges, sourire, passe encore, mais séduire !


NOTA BENE : meilleure appréciation de la mise en page soignée sur :

https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12074


Aujourd’hui encore ( ou faut-il écrire à présent à nouveau) je reconnais la beauté de Ferrare : l’implacable et cependant très douce certitude des larges remparts, leur obligation pérenne. Il y étaient, ils y seront, couverts d’arbres, arrachés pendant la guerre, replantés, espace idéal pour le coureur matinal, l’amoureux de midi, la dealeur des nuits. Il faut être à Ferrare, comme dans une nuit après l’amour, comme dans une aube avant le combat : tendu et paisible, être ici, parcourant les dix kilomètres de la circonférence, plutôt que de boire des Spritz à Mantoue en regardant passer des Françaises, des verres de Lambrusco à Bologne en comptant les Allemands, ou des tasses de ristreto servies par des Italiennes sur la place Mazzini à Modène.Ferrare s’éblouit de se voir vieillir, sans que les rides servent à personne, une aïeule désargentée mais digne, le contraire de Venise.


Silvia, dans la rue d’une ville inconnue, même entourée de ses vêtements très coordonnés qui forment comme l’uniforme singulier d’une brigade à soldat unique, Silvia bien ajustée sans excès à sa silhouette droite, la reconnaîtrais-je?

Mais je retrouverais aussitôt dans chaque ruelle l’odeur singulière de La Mura le matin.
C’est devenu l’empreinte du plaisir.

Depuis mon précédent passage, il y a moins de cinquante jours, dans les trains comme partout, je tente de lire le tout Bassani. En particulier la nouvelle sur la plaque commémorative, avec l’anti-héros Géo. Bassani évoque ici l’après-guerre, les remontées de vieux fascistes comme des reflux de digestion à peine commencée, c’est la nouvelle qui a provoqué mon désir de me lancer sur le chemin menant à la maison de Giorgio Bassani, à son jardin secret, à ce qui reste du bruit des balles sur le court de tennis ou le corso Roma, de balles sur les murs bordant les douves du château d’Este, pour exécuter des Résistants.

Sur la plaque de la rue Mazzini, celle qu’on regarde si on essaie de voir et pas seulement de passe, dans le récit on lit un nom en trop, un en trop parmi les Juifs disparus. Et à l’inverse un en moins, sur la véritable plaque en façade rue Mazzini, patronyme qu’on a ensuite ajouté, la gravure est moins nette, TREVI, ILDEBRANO, un nom qui trouve sa place bien en-dessous de la trop longue liste des exterminés, parmi lesquels des BASSANI, les uns en dessous des autres :

BASSANI-CARLO BASSANI-GUISEPPE-

BASSANI-LAMPRONTE BASSANI-MARCELLA



Depuis le tremblement de terre de 2012, la synagogue est restée fermée, on la dirait comme déshabillée de sa judéité même avant les fracas de l’Histoire.
J’entre demander chez « Mandoline », conseillé à distance par Silvia, s’il y aura deux couverts ce soir, mais non, un groupe de festivaliers a pris toute la place. Au bout de la via Carbone, sur la piazetta S. Agnese, c’est comme une cour des miracles : quatre diseurs de bonne aventure, chacun sa méthode, des filles déguisées en rien du tout, deux ou trois marchands d’amulettes, onguents, babioles, herbes rares, d’ailleurs un légère odeur carrément de shit flotte quand on passe devant le pub irlandais, sur le côté de la piazetta, en face du vieux cinéma.

J’imagine, sortant par la porte latérale de la petite église franciscaine, désormais close ainsi que beaucoup à Ferrare ( et ne parlons pas de Venise ou Jean-Paul Kaufmann lui-même a rencontré l’absence et traversé le silence) je vois un alchimiste acharné recueillant la matière première de son Grand Œuvre, cette matière à jamais préservée par le secret de la transmission, et pourtant ici très accessible à qui sait en reconnaître la présence.
Après les retrouvailles avec mon éblouissement de naguère, et le dîner renforcé par un bon rouge sang d’Emilie Romagne, je recommence- allégé cette fois- ma déambulation redécouverte de Ferrare, une déambulation un peu délabrée et pas mal, pas mal quoi ? Enervée ? Attendrie ? Surprise ?

Le festival des musiques de rues est une espèce de « Fête de la musique » très dense, multiple, bavarde et tonitruante, « carrément vulgaire » (ou vigoureusement populaire ?) Ferrare, ce soir, fait un pas de côté hors de son réel, qui est tout entier dans son passé : modestie princière et café sans sucre.

Des touristes multipliés par leur ivresse débutante consomment la ville en glissant d’un chanteur à une violoniste, d’une fanfare à un groupe ex-punk délavé par l’insuffisance de sa propre musique. Tout le monde s’occupe les mains avec des gobelets de bière vite bus, des paninis en voie d’effondrement, des burgers éclatés sous la pression de la mayonnaise baveuse, de verres de rosé. Oui, du rosé, à Ferrare, on n’ose y croire. Au début de la rue Saraceno, l’une des artères de l’ancien ghetto, une sorte de barrage coquin est bâti dune planche posée sur deux tonneaux, burger végé, bière, debout, 8 euros, et ne se projettent pas sur le mur les images des habitants de l’immeuble regroupés de force dans l’école juive, rue Vittoria, juste à côté, juste ici, quelques pas mois loin dans la ville et le passé, l’école où Bassani enseignait, pare qu’il avait été interdit de lycée public depuis 1938, les premières « lois raciales », avant de partir, d’échapper aux rafles nazies en 43.

BASSANI-CARLO BASSANI-GUISEPPE-

BASSANI-LAMPRONTE BASSANI-MARCELLA

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 52/99, Chapitre 17 – milieu. Sur la plaque de le rue Mazzini, on lit.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 51/99, Chapitre 17 – début. Implacable et cependant douce certitude de La MURA

Chapitre 17

L’implacable et cependant très douce certitude des remparts

Nota Bene : la version originelle de la mise en page est accessible par Firefox sur Ydit-blog. Meilleure lecture…

https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12077

Il y a des limites au lavage du souvenir, comme au gavage de la mémoire tout de même.. Un silence très pulvérulent a reconquis la salle du 5ème dans la bibliothèque. La pulsion d’en venir aux faits ( vagues, on l’a vu ) avec la Mourre me pousse à poser sur la table la collection entière, ce qui suscite le sarcasme muet des séniors voisins.
Dans la bibli, mains propres, m’est venue cette idée parfaitement Georgienne (patronyme Pérec) :
observer par quel nom ( et donc par quelle notice) commence chacune des entrées de chacun des chapitres, pour les initiales successives, dans la célèbre encyclopédie qu’est la Mourre, jusqu’à ce F Fatidique et Fastueux, Fertile et Fragile, Fastidieusement Fouillant la Farandole de l’alFabet, F , juste après le E de « OubliEs », mon précédent projet , FERRARE. Quitte à dépasser un peu, comme un bon écolier emporté par l’élan, débordant sa Marelle, par défaut d’attention, et toc on dépasse le Ciel avant même de savoir qu’on y arrivait. Un peu comme de ressusciter d’un accident avant même d’avoir d’en avoir appris la nouvelle.
Je récite l’alphabet des souvenirs pour vitrifier la mémoire. Je m’exerce à la listerie. Toute vie est une liste de courses, jamais complétée à temps, mais déjà si on a goûté aux cappellacci alla zucca, Roberto mon Zucco, tout n’est pas perdu.
Au moins, la Mourre rassure : tant qu’on l’a sous la main, on passe vaguement à côté de la mort. Toujours ça de pris.On reste posé dans ce déni ( que plus tard une pandémie éparpille) : ça meurt, et nous avec.
-« Tout de même, tu charries », dirait Mark. « Les juniors de l’agence, pas sûr qu’ils comprennent les jeux de mots, on les recrute sur la pureté de la langue. Toi, t’aurais plus aucune chance, avec ta langue bifide!»
A = AALST, première ville de l’imprimerie. B = BAADER, Andréas, l’homme de la bande. C = CABALE (ministère de la cabale, conseil privé formé par le roi Charles II).

D = DACCA la capitale du Bengladesh. E = EAM, sigle de Ellinikô Apelaftherotiko Métopo (Front de libération hellénique), Résistance contre l’occupation nazie 43/45. F = FABIAN SOCIETY, organisation socialiste anglaise crée en 1884, opposée à Marx, qui a progressivement, en partie sous l’action de GB Shaw et de HG Wells, mené à l’émergence du Parti Travailliste
Ensuite, en fin de liste, HYNDAI (« Moderne » en Coréen ) « conglomérat coréen ».

HYNDAI, justement, ça sonne dans une poche arrière de jeans d’élève-infirmière au 5ème étage de la bibliothèque..
La sonore actualité rejoint la culture du Mourre, portée à ses yeux ou ses oreilles par une Elève de bleu pâle surtout vêtue (« On ne peut plus se fier à rien, en matière de couleur des genres« , ricanerait Cécile ) ,infirmière probablement nommée Hélène et que désignent tous les attributs de la divinité vue côté médiathèque : T shirt près du buste, cheveux lissés, épais short jaune abricot (nous sommes en juillet), Nike marine aux pieds, du reste s’il en reste on ignore tout, (porte-t-elle, par exemple, de façon un peu vulgaire, inaccoutumée à son âge et dans cette catégorie de personne-tout-pour-la-santé ), un string de dentelle noire,

( accessoire encore non présenté au cours de ce récit, mais les survenues d’objet sont successives, comme chez Tintin ou Breton ) (légende photo: d’autres  » Juniores de l’Agence, alors que les trois vieux complices du récit réapparaissent, mais ne sont-ils pas d’une certaine manière parmi les errances fantômes de Ferrare ?

ou bien, ce serait plus crédible, était-ce le cas de la dame aux pois ? De la conservatrice de service ? Tout ceci mérite l’anathème, ces imaginations des dessous des dames, cela va de soi,quelle dérive dans un récit sur la Résistance. Mais, la Renaissance...) et on ne peut s’interdire de le regretter une seconde, malgré le sévère jugement des Séniors dans la salle, surtout des professeurs à la retraite, dont le regret excédé marque la rage de l’éloignement.
A nos âges, sourire, passe encore, mais séduire !


Ferrare, c’est d’abord des lieux produisant leur histoire.

De nombreuses villes sont ainsi,

fragments d’enceintes préservées avec soin et pancarte historique;

faubourgs brouillons où la violence du travail et de la faim décérèbre l’artisan;

avenues nouvelles crevant la plaie des cours des miracles;

quartiers neufs sur des maisons détruites.

Et la toponymie de la cité parle de ses erreurs;

de ses oublis de soi;

de triomphes échafaudés sur la misère de ceux qu’on déplace;

de ses tourbillons magiques et désastreux tour à tour;

de ses femmes allant chercher la reine à Versailles ou portant le vin frais de Montmartre sur les barricades à Belleville;

de Tuileries incendiées;

de Folies Titon pillées;

de guillotines dépliées;

de Semaine sanglante;

de richesses éparpillées comme de banquiers dépouillés.

Marchant sur les pavés, j’entends le murmure séducteur des peuples faisant l’Histoire dans l’ombre des puissants, et la rumeur qui provient de ces caprices dont jouissent les riches;

 » Tu devrais pas te moquer des Vieux, à ton age, ni des riches avec ce que te paie l’Agence » dirait Serge. Qui n’a jamais tort.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 51/99, Chapitre 17 – début. Implacable et cependant douce certitude de La MURA. A voir …après ce drôle de noël ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 50/99, Chapitre 16 – fin. Tout le monde a planqué ses notes.

POUR UNE LECTURE RESPECTANT LA MISE EN PAGE :

https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12068

Dans le silence studieux, j’entends deux étudiantes, on se demande pourquoi elles prennent la place des Séniors alors qu’elles sont en vacances, qui pouffent de rire à lire un texte dont le titre hélas est invisible d’ici.


Je continue à lire LA MOURRE: « La ville conserve de nombreux monuments de son glorieux passé : le château d’Este ou castello Estense ( fallait-il en bilingue ?)(XIV-XVI e s.), le palais Schifanoia(XIV/XVe s.), le palais des Diamants(XV/XVIe s .), le palais de Ludovic le More ( fin XVe s.), dont l’appellation est contestée, sur place, je le verrai ensuite. En 1471, la seigneurie de Ferrare fut érigée en duché. A l’extinction de la lignée ducale, le pape Clément VIII prit possession du duché de Ferrare, (on ne peut pas signaler, encore moins éviter, tous les hiatus genre du duché, pardon), qui resta à (encore ?!)l’Eglise de 1598 à 1796. Les Français occupèrent (comme on dit les nazis, et non pas les Allemands, on eut ici préféré : « Bonaparte » ou encore « la République », plutôt que de se trouver un peu coupables à rebours) Ferrare en juill 1796 et en firent le chef-lieu du département du Bas-Pô. Intégrée ensuite au royaume d’Italie (1801/14), elle fut rendue en 1814 au pape, mais celui-ci concéda aux Autrichiens le droit d’y entretenir une garnison.«  Là aussi, je m’encoquine à substituer garnison par Lisette ou La Grisette, ou une cocotte désuète style Odette sortie de chez Swann. « Elle fut rattachée (la garnison ? Ah, que c’est difficile de rédiger des articles de dictionnaire !) au nouveau royaume d’Italie en 1860. »

Tandis que je galèje, ricaneur, peinant à me concentrer sur le style académique, dans le calme apparent de la médiathèque, la dame en noir à pois bancs s’écrie avec violence, pousse des « AH, non !» qu’accompagnent des jurons diversement polyglottes, mais parfaitement scandés- elle a des lettres-quoiqu’ inadmissibles dans un texte qui voisine la Mourre sur la table de travail. Elle montre des signes de panique avancée, se lève, tassant d’un geste pudique la robe un peu troussée par la violence du mouvement, va demander de l’aide à la conservatrice de service : d’un geste trop vif elle a, dit-elle, « tout scratché, c’est la merde, la vraie merde», tout ce qu’elle finissait de rédiger dans un élan tapeur et tapageur, oui, c’est pas possible. A quoi tient le fil d’un texte quand on est maladroit.

Que celui n’étant jamais passé par une telle catastrophe ( ici au sens étymologique) paie un cierge pour son avenir- sauvegarde automatique ou pas. La salle entière, mise en alerte, apprend par un tonitruant coup de téléphone que « Mon article est dans la merde ».

Les plus dévouées courent à son chevet.

La conservatrice, compatissante, avoue son impuissance si pas de sauvegarde. La dame noir et blanc tourne en rond, nous craignons un peu tous que sa détresse la conduise à un geste peu médiathèquiste, mais de préférence tout de même dirigé contre elle plutôt que l’un de nous, qui avons essayé de lui faire comprendre par divers signes (variés dans la forme) à quel point nous sommes collectivement -et aussi on le regrette définitivement-incapables de lui récupérer son article dans les ondes perdu, ou de récurer sa mémoire. Nous, héroïques, on a déjà des écuries à curer, avec les chevaux énervés du souvenir.


Nous : jolie juxtaposition d’empathie ou d’hypocrisie, compatissons. Elle va pleurer d’autant que la conservatrice- chef, exfiltrée depuis son bureau du sixième, «Accès rigoureusement interdit », et qui se penchait sur l’ordinateur infâme comme un soigneur de ring sur le moteur XS761 dans le stand d’Indianapolis, vient de renoncer à son tour, bras baissés, visage déchiré par une sournoise contrition. Exaspérée, en larmes désormais, la dame de nouveau traverse la salle en tous sens, parle plusieurs fois dans son téléphone, regarde certains de son air hagard. Tout le monde a planqué ses notes, vérifié la sauvegarde, fermé l’ordi, on ne sait jamais, les idées ça se pille et les virus ça galope. Elle fait une soudaine sortie par l’escalier, revient dans une extrême fébrilité chercher sac et fourrure, préfère à présent l’ascenseur pour descendre.


Privée, vive, de sa mémoire, elle aussi, elle déjà, mais par une machine !

Un philosophe hindouiste, en réalité un père franciscain chargé d’évangélisation locale, mais amoureux du Gange, avait laissé un message à ses deux servantes, habillées de peintures rituelles locales et de vélos venus d’Europe, avant de faire le choix malencontreux d’une petite baignade digestive (comme sont lourds ces mets d’ici, goûteux mais épicés, mes frères), et de s’y noyer, dans son Gange, et elles le considéreront comme une sorte de testament, à graver sur la pierre qu’elles retourneront au pays, à leurs frais, sur un lit de feuillages :
« Si je ne suis pas revenu à cinq heures, prévenez le Supérieur, je vais rejoindre la source de ma mémoire, qui est l’abondante source de la vie de hommes, amen. »

Je devrais profiter de l’esclandre pour bouger vers les toilettes, avant de commencer la Mourre, sinon s’installer dans la Mourre vessie pleine, c’est un peu déraisonnable. Amen.

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 50/99, Chapitre 16 – fin. Tout le monde a planqué ses notes. On peut appuyer sur  » pause » pour une bonne semaine. Avant de passer à l’implacable et cependant très douce certitude des remparts.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 49/99, Chapitre 16 – second milieu. Mister Alzheimer croqué en plein travail.

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Avant de partir accomplir mes visites je m’aperçois dans la psyché de l’entrée : avec mes mocassins en veau cousu main achetés à Olbia, bien entendu portés pied-nus, et mon demi-bermuda noisette (très bien coupé), si on ajoutait ces lunettes rouge sombre, larges (qui formaient encore alors partie intégrante de mon personnage, sujet des photos pour mon ‘blog’abandonné sur une marche de Temple depuis, au profit de FERRARA), si on humait un bronzage tonique ( pour peu qu’on eût encore la dangereuse liberté du baiser d’ami), et que tout cela se complétât par un tot bag (« Petit Palais » Paris, mais je déteste en porter), je serais-en dépit ou peut-être en raison de l’âge- tout à fait prêt pour recevoir en cette ville oblique et foisonnante les signes d’une drague virile un peu active. A observer certains des peintres de la Renaissance, toujours on se demande devant tel pan d’image : garçon ou fille?

D’ailleurs, autant l’avouer, parfois, dans ces rues d’Italie au nord, des couples d’hommes, plutôt pas si jeunes, me jettent un coup d’œil. Raté, les gars, trop tard pour essayer le bicolore ……. Ensuite, lors de ma visite à la Casa Romei, en fin de séjour, deux messieurs traîneront un peu près de moi, chapeaux de paille, bermudas serrés comme un short de vélo, une cuisse rouge, une verte. Mais, sur les bicyclettes ou dans leurs shorts je ne regarde que les jeunes filles. « C’est pas à ton age qu’on apprend le coup de main pour retourner les crêpes », dirait Mark.
C’est bien dans le ton pourtant : à l’accueil du Palazzina Marfisa d’Este, le type , jeune, s’ennuie, tente de bavarder dans un Français très convenable, envoie de jolis sourires en me demandant ce que j’aimerais voir de plus précis, me caresse de conseils et d’une voix profonde. Debout afin de m’indiquer une circulation « plus adaptée à la votre personne », il ressemble à une espèce d’accorte San Sébastian- mais ne le sont-ils pas tous, accortes, les San Sébastian? Au moins fournit-il à ma curiosité de voyageur les réponses utiles pour mes notices.

Retour en arrière, encore ( et pourquoi non?).

Entre mes deux passages à Ferrare, revenu à Parigi sull piaggia, j’étais allé à la médiathèque du quartier et j’avais tiré de sa torpeur, plus que vespérale, le ventripotent volume adéquat du MOURRE, on dit aussi La Mourre, l’encyclopédie ou le dictionnaire historique, texte originel, de 1978 ( la grande époque ! ), aux Presses Universitaires, réédité idem par Larousse en 1996 : de quoi s’occuper intelligemment les mains, comme disent les mères à leurs garçons de quinze ans, pour qu’ils reposent le smartphone, entre autres objets du désir manipulables sans dessein mais non pas sans plaisir. L’accueil ici est très personnalisé, parisien.


Dans la salle de lecture du cinquième, pas loin de ma table, une dame énervée par le flux visiblement trop fort de sa création, tapote le clavier de l’ordi avec une puissance et une vivacité qui forment une réelle nuisance sonore. Enveloppée d’une robe noire à gros points blancs, elle a posé à ses pieds une doudoune de fourrure synthétique rose pétillant – mais aucune de ces deux pièces ne la freine dans son élan. De ma place, décentré par son bruit, je devine des mots comme « pétition », « succès », 15000, et le titre d’un grand hebdomadaire national qui, au motif de résumer des programmes de la télévision, éclaire ses lecteurs de jugements pigmentés sur les sujets les plus graves, mais aussi les plus aimables.
La dame de l’ordinateur a renoncé à toute quiétude, elle s’abandonne à ses propres doigts sur le clavier. Pourtant, sur mon habituel bloc-notes format ordonnances ( mais tenter d’ordonner un récit est-ce autre chose que prescrire à soi-même ses drogues ou ses placebo ?) je tente de noter ce que la Mourre m’apprend, page 2029 / 2029 et la suite.


« FERRARE : Ville d’Italie, en Emilie, chef-lieu de la province de Ferrare(…) Elle occupe le site de la ville romaine antique de Forum alieni, et fut fondée vers v.450 par les habitants de la ville d’Aquiée, qui venait d’être détruite par les Huns ».

On ne peut plus jamais lire un article d’encyclopédie sans devoir résister aux spasmes de rire provoqués par le ton du texte. Une ville, dont nous ne savons rien, a été détruite, on ne sait comment, et il n’y a plus de mémoire de rien. On croirait l’un de mes rapports de mission, une caricature sur Mister Alzheimer croqué en plein travail, en plein effet de non-sens. En somme (une somme vite réduite à pas beaucoup, bien moins que le prix d’un ristretto place aux herbes) : du discours.

Je sais ce que c’est, le discours. J’en viens, j’en vis. Pas de juifs, ni vélos?

Mon récit de Ferrare, qui est le récit d’un ou quelques jardins, pourrait-il enraciner ses ramures de printemps au milieu de cette terre infertile? Effondré par cette navrante métaphore (que seule la puissance de frappe de la voisine en noir peut excuser ?), je continue la Mourre : « Après avoir fait partie de l’exarchat de Ravenne elle posséda dès le XI ème s. une organisation communale et, du XIII au XVI eme s. appartint aux princes de la maison d’Este(v.) qui y( ah, le hiatus !) établirent leur résidence et en firent l’un des centres les plus brillants de la Renaissance littéraire et artistique.« 
Ah, me dis-je, « l’Exarchat de Ravenne ». Bien sûr.


On doit imaginer, ici dans la médiathèque du quartier, fréquentée par des lycéens en salle de lecture et des vieux en sale des périodiques, tapi replet mais vivace, épais et à point comme un burger de chez Gourmet, imaginer un fort volume roboratif sur Ravenne, son Exarchat, ses chats. Nécessairement, le document existe, sinon à quoi bon 1234 mémoires soutenus chaque année ? Je renonce à tirer le fil, ce à quoi m’incitent pourtant les « v. »abrégeant « voir » et les « s. » raccourcissant les siècles.

Comme toute narration, la Mourre n’a d’autre finalité (secrète) que de renvoyer, sans cesse, à de l’inconnu au-delà du récit, de l’indicible en fond de court de la Parole. Je connais cela aussi, et c’est bien le piège, c’est bien le sens. Le narrateur spéculatif est non seulement alternatif, par ses double-sens, mais aussi allusif. Un narrateur abusif ?

Dans le silence studieux, que ne bouleversent pas les trop aigus verbiages de touristes affamés d’occidentalité (d’ailleurs effacés de nos images urbaines depuis) j’entends deux étudiantes, on se demande pourquoi elles prennent la place des Seniors alors qu’elles sont en vacances, et elles pouffent de rire à lire un texte dont le titre hélas est invisible d’ici, un truc sur des anchois, des villages ?… Dommage, ça aurait changé !

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 49/99, Chapitre 16 – second milieu. Mister Alzheimer croqué en plein travail. On en finit avec ce chapitre 16, bientôt ( malgré le pim pam boum bug dyschronique, Fragment 50 sur 99, ce sera, on tiendra le bon bout, passée la mi-pente. Sauf surprise de noël ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 48/99, Chapitre 16 – premier milieu. Pour réserver www.STREETBURGERGOURMET.IT

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Tandis qu’en éteint Les Lumières sur la scène où se multiplient en même temps les « Poursuites », balayages aigus de l’absence gagnant le centre du plateau, moi, j’écris des recommandations légères, conseils pour des adresses de tables typiques ainsi que « Le Vieux Ghetto« , futur décor d’une scène cardinale, dans le parcours dédalien vers le labyrinthe qu’est sans doute le Jardin de Giorgio Bassani.

NOTICE :
Gourmet Burger, Saraceno, 11, Ferrara, menu midi 20 ou 28 euros, carte le soir, comptez environ 45 à 60 euros.


Tout ce qu’on peut dire du Burger Gourmet, c’est que l’ambiance y est à point de 11h à trois heures du matin. L’hiver, une salle dont les poutres apparentes ne brisent pas un bel équilibre de maison noble XVIII, cheminée dès les premiers froids. L’été, conquise (à prix d’or, il est vrai, et l’addition ne s’en cache pas…) sur la rue, la superbe terrasse étroite, à même le sol, aligne une dizaine de tables, très recherchées par les élégantes et les gourmands, qui sont parfois le même personne.


La carte joue des spécialités d’Emilie-Romagne, en colorant le Burger selon les produits très inattendus comme les poivrons, les anguilles, et naturellement la fameuse sauce « Ercole I », nom du Duc fondateur, à base d’épinards et de mozarella di buffa. Si vous préférez bouder le Burger (bien qu’ici le petit pain rond soit génialement croustillant) on peut le comprendre, vous agiterez les papilles avec les empereurs de la carte, une spécialité, les capelllacci alla zucca : vous prenez un potiron tout rond, gaiement cuit dans le prosecco, une variété d’herbes rares, vous en farcissez des raviolis bien épais (pâte recette maison, beaucoup d’œuf), en ajoutant beurre salé, sauge, tomate, et un peu de poivre en grains, servez brûlant avec- pour les insatiables sans cœur- de toutes petites tranches de castrato, cet agneau de lait grillé sur la pierre blanche, lamelle marinée dans le campari (pour le mélange sucre et amertume, belle image d’une fin de vacances) tout juste retournée à point. Personne n’aurait imaginé cela, mais on vous l’apporte sur le gril.

Pour le reste, en hiver seulement, un mélange très détonnant de recettes Sépharades et de non moins roboratives traces yankies dues à la deuxième guerre. Mais vous n’allez pas venir sous la neige, à Ferrare ( et vous aurez tort).

Un choix de crus assez limité, préférez les blancs dont un succulent Ovietto, ou bien – toute honte bue-, choisissez l’une des trente bières artisanales que les Ferrarais viennent déguster ici, au long de la journée.

Service toujours efficace, adorable en hiver, rigolard en été.

(réserver : http://www.STREETBURGERGOURMET.IT)
Pour en savoir plus : http://www.ferrarainfo.com/it/ferrara
 »

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Joint à la carte : un article de la revue municipale présente les parcours de la famille d’Este, et d’une courte ligne indifférente, les « faveurs » dont bénéficiaient les Juifs. Le texte, bizarrement, néglige cette immense et majeure « migration » fin XVème, et sa presque totale fin en 1943, deux petits « oublis », comme s’il ne s’agissait que d’une maigre surface de temps plissée par un souffle léger de l’histoire, une vaguelette croustillant sur sa crème anglaise; image insupportable.

Les touristes de le vie, rien ne sert de leur égratigner la mémoire, surtout s’ils sortent du Gourmet Burger.

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 48/99, Chapitre 16 – premier milieu. Pour réserver http://www.STREETBURGERGOURMET.IT. La suite est proche, mais en décembre,le premier, par exemple ? ( le 9 décembre, ça irait?) Toujours pas d’urgence que je sache ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 47/99, Chapitre 16 – début. Le murmure séducteur de peuples faisant l’Histoire dans l’ombre des puissants.

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Chapitre 16

Le murmure séducteur de peuples faisant l’Histoire dans l’ombre des puissants

Chez Silvia, la bonne hôtesse, j’ai eu l’impression assez inattendue non pas d’une deuxième reprise dans un combat de boxe, mais d’une identique arrivée, tout juste pareille, par le même train dans la même gare, quelques années après une escapade de jeunesse, Bonjour FERRARA, et retour de flamme, Chérie me revoilà, comme si mon propre fantôme ( cette fois sans short ni vélo), ma silhouette mal dessinée de voyageur sans bagages, ou presque, vieux ou presque, encore debout, « Le Vieux Français » comme dit (je crois) Silvia,

comme si tout ce complexe mélange de mois avait été poussé dans le dos dans sa démarche de fils prodigue.
Voilà, c’est ça : on arrive pour visiter Claude, il paraît que son état empire (« Pour Claude, c’est banal », aurait pu dire Mark, mais nos jeux de mots sont rarement compris), surtout de la tête, on prétend que pour cette personne plus personne n’est reconnu, les gens sont bâtis en matière d’absence, leurs histoires ne sont que confusions, les plus aimés sont devenus des moins que rien, moins que des ombres, des va nu pied de la mémoire.

Du vent dans les tranches de Patatras.

On raconte que Claude pourrait se perdre dans ce village même, le village, où sa vie s’est installée depuis longtemps, quatorze ans précisément, la demeure familiale dont ses propres parents avaient hérité, connaissant chaque fissure du paysage et chaque effondrement discret du jardin. A présent, il arrive que le vieux Simon (« Tout cela va finir par nous bombarder dans un roman de Richard Millet« , dirait Cécile) croise la personne très lente de Claude, une simple forme qui aurait les yeux ouverts devant un regard sans nerfs, une image animée désertée par sa propre voix. On pose les images d’absence sur la margelle moussue de l’ancien lavoir ( « Plus personne n’entretient cette sorte de lieu, dans nos bourgs », regretterait Sergi), celui-là même où sa grand-mère paternelle, celle de la branche des Pythre,-qui habitait de l’autre côté du vallon-est venue passer des jours et des jours de cendres et d’eau gelée, la tête cependant préservée de l’obscur par le bavardage des femmes autour des étranges rapports qu’entretiennent l’eau et le sale, les anciennes et la vie. Ici même on pose pour les cartes postales en noir et banc envoyées depuis les couleurs ternes de l’absence. On se croirait dans l’extraordinaire long plan final de ce dialogue impassible impossible entre Depardieu et Binoche, à la fin de « Un beau soleil intérieur » de Claire Denis. Mais c’est FERRARE, XVème/XXème.

Silvia, que j’observe sans émotion, d’où revient-elle? Ses allers-retours semblent dénués de motifs sinon de raison, pas de marque d’intention ou de signe du sens hormis un filet à provisions vide, pendant un peu flasque,comme une bourse vidée en toute hâte, passages vers 14h 45 ou 16 h 20 ou 18h50, et l’on peut l’apercevoir revenant qui porte un objet solitaire et vague, vers 15h 15, ou 16h50, ou 19h 20, comme si l’une des activités de Silvia consistait à traverser le jardin rose de la rue Belfiori entre deux achats de babioles incertaines rue Saraceno, première gauche, ou même rue Mazzini, sitôt après, ruelles du ghetto éteint dans l’oubli des vivants. Ou bien une sorte de travail clandestin d’été ? Silvia tenant par intérim la caisse d’un musée désert? Silvia qui fait la plonge au Gourmet Burger?

Guide d’un château désert à l’heure de la pause ?

A l’heure de la passe ?

Par moments, passant sac à la main, elle s’enquiert des raisons pour lesquelles j’écris, semble-t-il avec lenteur, hésitation, prudence.

Je lis alors des fragments à son intention, et prends le temps de vrais vides, des silences qui forment cependant l’ouverture nécessaire pour des récits dressés comme des tables de fête, comme la garde-robe d’un chambellan chez Barnaby, d’un garde-champêtre de Lady Chatterley, d’un garde-chiourme chez Jean Valjean, d’un dialogue fringant chez Audiard, d’un roi cuirassé montant-heaume clos- le percheron qui court à la défaite, à la cécité, à la mort chez Bresson. Puis à une déplorable (c’est le moins qu’on puisse écrire) postérité.

« L’unique bonne façon de raconter une histoire, disait Platon, c’est (à part se mettre sur un lit près d’un éphèbe rosi à point) de ne pas s’arrêter aux feux rouges. Tant pis pour les points de permis perdus, de toute façon ça va ça vient, on ne meurt pas avec ses points, ni avec ses drachmes ou ses drames au fond d’un puits, autant avancer comme en Quatorze, de toute façon ils feront quand même chier avec la ciguë le moment venu. »

Silvia, ma collection de citations philosophiques arrangées ( comme il y a des rhums arrangés), ça lui plait. Sergi, Mark, Cécile, pas sûr. Ils en savent trop pour croire mes mensonges. Parfois- mais je ne la vois pas, ou pas encore, depuis la terrasse de son propre appartement au deuxième Silvia m’observe, ou regarde le silence, ou attend le mouvement de la ville. C’est le soleil. Ou la veille. A FERRARE. C’est pareil.
Aussi, porté par cette inaltérable et intemporelle sagesse, je raconte à nouveau l’à-rebours de la Renaissance, des siècles plus tard, ce siècle numéro XX où l’Histoire s’est mise à rouler à reculons, ornières profondes et terreur générale, come-back violent vers la nuit des origines, la caverne sombre, sans même passer par l’étape Lumières, et c’est pas fini.

(Ferrare après le tremblement de terre)

C’est de moins en mois fini, le reculons. Lumières, vous verrez, on va n’y rien voir de plus en plus. Lumières ? Éteignez en sortant vers l’arrière.

________________________________________________________________________Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 47/99, Chapitre 16 – début. Le murmure séducteur de peuples faisant l’Histoire dans l’ombre des puissants. Milieu ? Tout bientôt, le 6 décembre, même s’il pleut…

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YDIT-TROIS, comme annoncé, d’abord « PREVIOUSLY »3 : la crue saison, celle des voyages en villes italiennes du nord, et le si long arrêt sur images de FERRARA, l’éblouissement des ruelles et de l’Histoire, les mages et Silvia -l’absente hôtesse, de qui naquirent les pages puis les posts du « Jardin de Giorgio Bassani ». Voici donc-à titre gracieux, tel quel, le verbiage gratuit par lequel s’initiait l’aventure, mis en ligne le 3 juin 2020 : ==> YDIT-suit : « Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 1/99, Deux pages pour pousser la porte du récit – première page, de nuit, la parole perdue. »

Dix neuf pas sur le chemin du Jardin de Giorgio B. , donc, puis l’entre-deux d’une respiration à rythme d’insomnie. Repos du clavier.

Dans les jours de l’invention du roman ( je veux dire l’imagination des irréels tirés d’une goutte de réalité) , surviennent souvent de titres ou des accroches. Ainsi que des pousses qu’il faudra couper avant même leur entrée dans un texte. Ce sont  des images, des cartes postales prises en lumière vague, la nuit, ou le petit matin venu. D’imposants souvenirs déportés s’imposent. à nouveau.

De menus messages sans maîtrise glissés d’une main maligne, jetés vers l’intérieur  immobile, ou postés dans la boite jaune d’une poste encore close. Autant de conclusions de chapitre, impossibles, ou d’inconvenants incipit ( on devrait écrire incipeunt?)

Incipit : cette maladie infantile, vouloir être le premier de la classe tous les jours/ Spam multicolore fluorescent : vente flash d’une table oblongue et vernie, 75% de remise de crise, à ce prix, les bonnes âmes peuvent l’utiliser pour allonger des esclaves syriennes afin d’ôter leurs liens.

Incipit : de la malice dans la mélasse/ La nuit n’éteint pas le brouillard/ A l’heure de se souvenir, chacun virevolte et fait semblant/ Déguisé en hâbleur, vous n’êtes pas si mal LOTI.

Incipit : les bêtes à sang chaud se ressemblent, mais  à l’épreuve du passage à niveaux, certaines courent plus vite que l’ombre du train/ A l’épreuve du passage du train, certaines bêtes échappent au bruit et gomment le stress en se délectant de la chair morte coincée sous les roues.

Conclusion : La nuit venue n’efface pas le brouillard de vivre/ Avoir été pauvre est un luxe que chacun ne peut pas se payer.Même si dans les hôtels pour missions des idées roses attendent derrière les fenêtres.

Conclusion : J’aurais été le champion du monde toutes catégories de la salade Caesar Monop dégustée dans la salle de repos humide au fond des saunas même pas mixtes/ Il aura été le roi de la visite-surprise  en tenue d’Ecrivain ( en tenue de Loti? de Gustave?) au musée Grévin, ou dans les replis du musée Notre Dame de Sion, Istamboul, près du cimetière des Français.

Debout dans les reflets que font les replis de la mémoire quand on ouvre la journée, elle avait de charmantes menottes,  cette nuit.


Didier Jouault, pour  YDIT Suit/ Le Jardin de Giorgio Bassani, Première page de nuit, épisode 1/95 A SUIVRE

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 46/99, Chapitre 15 – fin. Ne commençons pas à tout mélanger.

NOTA BENE : la mise en page véritable est accessible par :

https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12053

Se donnerait-on la bise avant le départ ? S’entrebaiserait-on avant de se quitter ? C’est à cette question que, trois ou quatre jours plus tard, nous répondrons, ou pas, quand Silvia me fera signe d’attendre, depuis sa terrasse au deuxième étage, sur le point de la séparation. Je reviendrai d’une visite privée dans la galerie que dirige sa soeur, jute à côté du Castello Estense, le pâté en croûte pierreux de nos chers ducs d’Este. Ce sera l’heure du thé, si cette heure a du sens à Ferrare. Les bagages seront prêts, une valise cabine pour l’avion, un mini sac en bandoulière, et les outils nécessaires à ma tâche de voyageur pour les agences: tablette, appareil photos, bloc-notes. J’y ajoute sandwiche, tomates, et yaourt à boire, vieille habitude d’homme contraint à se passer de déjeuner pour l’urgence d’une notice attendue : les Juniors, à l’agence, leur cœur c’est un chronomètre..

Du haut de sa terrasse Silvia m’entendra revenir de ma visite, un peu excité par la disputatio sur les œuvres et l’art contemporain vieillissant mais elle ne le saura pas, la serrure électrique du portail sur la rue est un peu bruyante, on ne risque pas de se rater. Sauf si on veut. Mais elle ne veut pas ? Elle aura envie de savoir ce que j’ai pensé de tout ça, Ferrare, les rues et les vélos, les shorts et les plaques, la galerie, les ducs, les Juifs, Bassani, tout le bazar…et si j‘ai enfin des réponses. Je serai planté comme l’un de ses lauriers au milieu de la cour, parmi les pots fleuris, bermuda noisette, mocassins de veau brun, chemise légère pas trop colorée- vêtements pour client de galerie-, un peu en sueur car les rues auront encore été très chaudes, et je ne marche que du côté soleil.

Jamais d’ombre.
Elle fera le geste, mi sourire mi grimace, le mouvement toujours un peu dérisoire d’essuyer des larmes. « Alors, tu pars encore ? Et Bologne ce soir, toujours seul, l’avion demain matin?». Silvia connaît des réponses. Dans notre bizarre méli-mélo de vocabulaires, je confirmerai. Silvia sera sur la terrasse, au bord de la rambarde en fer forgé à claire-voie. Son buste, toujours dru tenu, sera couvert d’un T Shirt noir très ajusté, elle portera son ample robe blanc-crème, large, légère. En contrebas, je lui parlerai, en évitant de trop lever le regard vers cet en dessous de la jupe qu’une attention pointée soutenue par le mouvement de vent permettrait d’explorer avec davantage d’impudeur, sinon de précision. Silvia percevra l’équivoque de notre position et ma prudence. Cela ne la troublera plus. Elle dira quelque chose du genre :
« Caro, ne bouge pas, je descends de suite », mais attendra un peu avant de bouger. Permission d’en profiter. Juste cela. Bref épars noir : étoffe ou toison ? Un string déguisé en nu ou un nu méprisant le string?
Ensuite, dans le jardin de la rue Belfiori, nous aurons une brève étreinte ressemblant à celle de l’arrivée, en plus tendre, plus complice, naturellement.
« Es-tu content de ce que tu as pu voir ? » demandera-t-elle, malicieuse, sans préciser à quel moment, sur la terrasse, en ville ?
Nous n’aurons pas d’adieux émus, et nous ne parlerons pas de notre soirée, ce qui sera désormais « Le soir du Vieux Ghetto », rue Vittoria, sur la terrasse où il a fait si bon. Et si tiède. Cela se racontera plus tard. Patience dans l’azur.
Petits baisers, sa main sur mon épaule gauche, la mienne parcourant ce dos de la nuque à la limite qu’impose la pudeur, on dirait de vieux amis se quittant après les vacances.
Plus tard, sur le site par lequel nous dialoguons désormais, Silvia écrira des phrases trop émues, puis cette conclusion provisoire ( !), en Italien : « Je ne t’oublierai pas, ni les jardins, rue Belfiori ni celui de la maison de Giorgio Bassani ne t’oublieront. »
Ce sera tout de même un peu agaçant, on aurait l’impression d’une lycéenne découvrant la langue.
Pour l’instant, ne commençons pas à tout mélanger, ou plutôt ne perturbons pas la frise déjà complexe du temps puisque j’arrive, juste j’arrive pour la deuxième fois dans le petit jardin. Il faut s’y faire, il vocifère ( sans bruit aurait écrit Marguerite) : le narrateur est alternatif et répétitif. C’est l’art de la répétition, « Le Miroir qui revient ».
A Mantoue, j’en viens, la logeuse avait ajouté une bouteille de Prosecco, Mantoue est une ville pétillante. Erika de Mantoue, Stéfania de Modène, sans doute faudra-t-il que j’ajoute leurs histoires à mon rapport, le moment venu, si je me résous et me fatigue avec joie (oxymore, habitude de l’effort en montagne?) à rédiger un texte sur Ferrare.


Les attentions de Silvia,aujourd’hui, sont un hommage à mon retour chez elle vers elle, ou dans la ville vers la ville, deux mois seulement, à peine, après mon premier séjour ici. Mais, débarquant de Modène et Mantoue, je n’ai pas d’intentions au sujet de Silvia, ce n’est pas elle que je viens retrouver à Ferrare.


Celui que je cherche, c’est le nommé Giorgio Bassani, d’abord sa maison, ou plus précisément le jardin secret de Giorgio Bassani, c’est exactement ainsi qu’on doit nommer le but,oui, c’est ainsi que se formule un but : le jardin secret de Giorgio Bassani.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 45/99, Chapitre 15 – début. Cette fois au moins on se donnera la bise du départ ?

NOTA BENE : la mise en page originelle- souvent altéree, est accessible :

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Chapitre 15

Parfois pour esquisser un rapport,
et d’autres fois pour esquiver un rapport
.

Quand j’arrivai enfin dans la vraie vie, pour la seconde fois à ce jour ( ni fantasmes ni anticipations ) (et deux fois une vie, c’est généreux) (quant à la troisième fois, la crise virale du virulent virus la diffère ou la digère) lorsque je parvins devant le portail métallique de la rue Belfiori, 33 B, le buste de Silvia dépassait de sa fenêtre au second.

La petite maison formait un escalier en L, Silvia logeait dans la partie longue, au-dessus de son vieux locataire, signor Barbinerelli, et la patte courte du L, c’était ‘mon’ duplex: lumière, calme au creux de la cour-jardin, et des commentaires fastueux laissés par les précédents voyageurs, plus ou moins truqueurs.
Depuis le bas de la rue étroite, privé de recul ( comme je le serai tout au long de mon séjour à Ferrare, d’ailleurs), je la voyais mal. A Ferrare, j’ai tout vu mal et tout tenté de faire bien. »C’est pas comme ça que ça marche, aurait dit l’ami Sergui« , un peu lointain, mais si proche.
« Ciao, je t’ouvre ».
Silvia et moi dialoguions,depuis les deux mois ou presque de mon précédent séjour, nous bavardions sur le site d’Airbnb, c’est gratuit, elle y est sensible. Mais pour ce type de voyage, l’approximatif suffit. Depuis le dernier message, elle était passée du Vous au Tu, mais rien que de banal dans la pratique italienne, on ne sait jamais très bien où on en est, bonheur des équivoques. Et quand on se retrouve au pied de la fenêtre, nos Anglais douteux mêlent le Tu et le Vous .
Descendue, Silvia me regarde : « Contente de te revoir, Le Français, vraiment, et comme tu es joli aujourd’hui ».

« Dommage qu’elle n’ait pas fait la photo« , écrira plus tard Marko, un Marko coco caustique mon Marko.
J’arrive de la gare, un peu encombré de valise et mini sac à dos. Je porte une chemise ample, à petites rayures multicolores. Avec le bronzage, l’air fatigué, on dirait une proclamation gay des années 2000. J’ai acheté la chemise, 8 ou 10 euros je crois, un dimanche, sur le quai de Seine désormais sans voitures, ou était-ce 15 euros, dans une brocante improvisée par un groupe humanitaire de trentenaires soignés, propres et bien élevés, on aurait dit le secours catholique, ou des permissionnaires dominicaux venus d’un pensionnat laïque pour attardés sociaux, il y en a plein les rues de paris, de ces gens là ( ils traversent même les confinements) mais désormais tous les bien–pensants se ressemblent pour des pik-nik sur les balcons ou leurs coins de quai quiets, fument des liquides dans du plastique, et parlent un idiome moitié secours catholique moitié Virginie Despentes. C’est mieux assuré, côté avenir.


C’est là que j’ai dit à Edith, entre deux étals de nippes, mon envie de retourner à Ferrare. Pas de raison que je la surprenne. Je voyage, elle travaille, conséquence d’une petite différence d’âge, dix ans. Depuis que je ne suis plus en activité je me promène ici ou là, regardant les passantes sans souci, parfois pour esquisser un rapport, et d’autres fois pour esquiver un rapport. Esquisse/Esquive. Excuse exquise? J’aime cette langue : deux lettres SS à la place d’une V, et tu crois ou tu fuis.

Cécile, elle aussi éloignée par une mission en Autriche, me conseillerait une lecture, un livre d’où se sont enfuies des lettres disparues. Cécile me conseille toujours des livres d’aventures et d’action.

A ceux qui s’en émeuvent, car le soupçon est une émotion, je garantis que, oui, seul, sans la moindre compagnie même le soir, j’aime parcourir une liberté de mouvements dénués de contrainte, et revenir chez moi pour raconter, ou penser à des rapports. J’ai toujours passé pas mal de temps à penser à des rapports, ça distrait. Il arrive que je publie autre chose sous pseudonyme, par coquetterie, mais les papiers sont en règle, toujours, et plutôt deux fois qu’une. J’avoue que j’aime assez avoir deux noms, ce n’est troublant que pour les bureaucrates. Même la gardienne de l’immeuble s’est habituée aux deux noms. Pour les chèques de l’Agence, j’utilise toujours les noms de famille (là encore, osons une suppression d’un lettre, M, et famille sans aime devient faille.)

Sur les pavés de la cour, ombragés par les jasmins, les chèvrefeuilles, l’acacia, j’ai posé les bagages, on hésite, peu de temps, on s’étreint comme de vieux amis que rajeunissent les retrouvailles d’été. Baisers légers, main sur l’épaule, geste comme de caresse paternelle, la mienne dans son dos, prenant garde aux limites vers le bas, mais Silvia, toujours très attentive au vêtement, porte un T shirt serré, très coloré, rien en dessous, c’est habituel, on perçoit la continuité de la peau et de l’étoffe, c’est agréable.
Pas d’équivoque, toutefois, pour mon retour à Ferrare : les usages locaux savent intégrer la promiscuité des corps sans proximité des attentes. Certaines américaines, ici, sur les places, font ça très bien, immense et bruyante embrassade volubile du voyageur, « Back to Ferrara, Gorgious! », comme si un cousin revenait d’une guerre cette fois sans mort, sans désastre, sans vaincu.
On se détache vite, Silvia dit : « Te voici de nouveau ‘at home’ ». On bafouille des à peu près gratifiants sur son Eden caché dans les ombres, cette cour maquillée de couleurs, sur le temps radieux, même trop chaud, Le Français le retour. Je suis presque chez moi, rue Belfiori,33 A.

L’habitude, ça va vite, aussi vite que l’oubli, ensuite. On apprend ça dès qu’on sort de chez soi.
A l’ouverture, comme la fois d’avant, la porte fenêtre grince légèrement. Silvia dit à nouveau qu’il faudrait huiler, elle s’en occupera, plus tard, « et tu te souviens de la grille à fermer pour empêcher les chattes de se goberger sur le lit ? « Je redécouvre l’odeur de la petite pièce au rez-de-chaussée, fruits frais et vanille synthétique, bois ancien ciré parfois, livres sur les étagères, pâtisserie fraîche. Silvia me dit qu’elle m’a fait un gâteau régional, pareil pareil, mais à l’orange cette fois. Elle propose un café, ristretto serré – concept intraduisible en actes- demande si je veux de nouvelles adresses de restaurant ? Elle me conseille, « si j’aime aller un peu plus loin dans la ville, et si j’ai toujours les moyens, cette fois La Providenza, Corso Ercole d’Este, dans « l’Extension » Renaissance, tout au bout, c’est quasiment la campagne, près des bosquets de « La Mura », vers la Porte des anges, et on voit au mur des photos de célébrités, dont votre ancien président Mitterrand, ou Mastroianni, ou ce mec du « Roman de la Rose », j’ai oublié son nom, enfin ça ne rajeunit pas.« 
Il y a deux mois, à peu de jours près, j’ai tenté de dîner, seul, sur la terrasse du « Vieux ghetto», mais un groupe de touristes allemands avait occupé tout l’espace – jusqu’au regard devenu insaisissable d’une serveuse alerte, rousse et patiente dont j’ignorais alors le prénom, Julia. On la reverra .
« Veux-tu que je réserve pour toi un soir ? Mais tu ne restes que trois ou quatre nuits, c’est court, c’est dommage. »

Viendrait-elle dîner avec moi au Vieux ghetto ? Silvia dit qu’elle ne dîne jamais en compagnie des locataires, c’est un principe, façon pour elle d’être sûre qu’ils reviennent, poussés par le désir qu’elle accepte, à force. Au fait, pourquoi suis-je revenu ? Pourtant, elle connaît la réponse : « Je viens regarder le jardin de Giorgio Bassani, tu te souviens que la fois d’avant, je n’ai pas pu trouver la maison, je manquais de temps pour les labyrinthes du quartier, et j’ai voulu au moins visiter le cimetière juif, voir la fameuse tombe du Bassani, et celle des Finzi-Contini, mais c’était samedi, c’était fermé, j’avais un train tôt le lendemain matin ». Silvia se souvient que j’avais quitté de très bonne heure le jardin rose de la rue Belfiori, sans qu’on puisse se dire adieu comme il faut, elle fait une moue :

« Au moins, cette fois, on se donnera la bise du départ ?« 

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Didier JOUAULT, pour YDIT-SUIT, Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 45/99, Chapitre 15 – début / Au moins cette fois on se donnera la bise du départ ? A suivre, épisode 46, le 26 novembre, sauf mauvais coup ( mais de qui, « cette fois »?).

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 44/99, l’Histoire n’est qu’un habillage de l’absence, Chapitre 14 – fin .

POUR une LECTURE  de la version originelle mise en page:

https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12050

Alzheimer aussi pour toi, mon vieux G.B., pas de raison de lésiner.

     D’autant, Giorgio, que tu aimais ressembler à Mama, tout faire pareil. Mais je n’en savais rigoureusement rien non plus : à M., je n’avais pas encore développé cette étrange curiosité globale, un peu naïve, un peu nocive, un peu maligne -tumeur grandissante- pour l’auteur du «Roman de Ferrare ». « Fais gaffe, disait Mark, si tu continues à trop te pencher, tu vas glisser dans le Bassani. » Il ne savait pas si bien dire, on le verrait dans le dernier chapitre

( techniquement, je le dis avec un peu de relents de pédanterie, c’est une « anticipation ». Mais pas de risque : nul sauf moi ne peut feuilleter le roman pour glisser vers la dernière page.Et je peux choisir l’autre dénouement).

Il était tard dans la nuit chaude de M. la populeuse. Naomi travaillait en Skype avec la côte est dans son bureau, Edith était partie se coucher. Je ne sais pas pourquoi Mark et moi avons évoqué Florence, en finissant un tout petit ( trop petit) fond de Lagavulin ambré, tiède à point.
Florence, elle fut un temps l’une de ses anciennes amoureuses, de quinze ans plus jeune, l’aventure avait été belle, courte. Avec Florence, ils étaient allés bien sûr à Florence, et nous avions pudiquement évoqué les fantômes que des amours anciennes laissent errer dans les villes, avec une pugnace présence, au point de parfois interdire qu’on y retourne. Ces présences qui détournent les avions pour les voir rouiller en vain sur le tarmac déserté de la mémoire.

     J’avais parlé de Fred et Venise, sauf qu’il n’existe nulle part de fantôme assez puissant pour empêcher qu’on revienne encore et encore visiter le fantôme absolu qu’est Venise. Je n’avais rien dit de Fred à Jumièges, de ma fine pochette Petit Bateau, ce n’était pas le moment des émotions d’Eros…On avait renoncé à ouvrir le Talisker 18 ans que j’avais apporté, en hommage à notre dernière mission commune, au moins dix ans de cela. « Tu te rends compte, et je ne crois pas que c’était déjà ce whisky-là. »

     Mark s’étonnait que j’aie bientôt soixante-dix ans. A force on ne compte plus sur ses doigts. Et, demandait-il, les autres ? Sergi ? Pas loin de soixante-quinze ? Cécile, notre petite jeunette, petite dernière, touchait la soixantaine. On comprend que ça fatigue. Surtout les Juniors de l’Agence.

     Ce sont des âges déraisonnables pour l’action, mais propices pour descendre dans la galerie des souvenirs, il en reste un filon à exploiter. Si on ne tarde pas trop. Du coup, on a ouvert le Talisker, même si c’était un autre whisky autrefois.

Une bulle de couleur indiquait, sur la tablette restée ouverte après la recherche de je ne sais quelle précision, sur la maladie d’Alzheimer, je crois, un message.
C’était Silvia, de Ferrare.

     Dire que j’avais failli l’oublier serait très excessif. Mais le temps commençait à effacer les mots.

Le message c’était : « Ciao, Caro. Je n’ai pas oublié ton passage dans mon jardin de la rue Belfiori, au 33B, ni ta gourmandise pour les gâteaux de Ferrare. Et j’espère que tu n’oublies pas ce qu’il te reste à faire « dans les murs » ?

« Et Bassani, à qui tu t’intéressais, je crois ? La fin de l’été, ici, c’est le festival de musiques de rues. Les jardins sont ouverts tard. Il y a beaucoup de monde, mais ce serait une belle façon de traverser les nuits à nouveau. A bientôt ?Je t’attends ? Oui ! « 

     Étrange texte : l’hôtesse avait compris ça :  l’Histoire n’est qu’un habillage de l’absence, un faux décompte pur un faux départ, un maquillage du silence, un babillage posé contre les Placoplatre du souvenir.

     Mark, ayant lu, me disait : « Petit frère, mon poteau, tu n’as plus qu’une solution pour la fin de l’été : retourner planter des semences, dans ton nouveau jardin, à Ferrare. Et te déguiser en Narrateur Spéculatif« .IMG_3626

Dans le miroir doré du roman le narrateur se prépare aux dévoilements.

« Et hop, dirait Sergui, encore un prétexte pour se Narcisser ». « Il n’a pas même besoin de prétexte, ajouterait Cécile, c’est ainsi qu’il se cache le mieux. »

En route, puisque c’est ainsi, pour Ferrare.

     C’était d’autant vrai qu’un nouveau message venu de Silvia s’inscrivait en bulle colorée:

« Et puis, je n’ai pas oublié, Caro,  que tu veux explorer ce prétendu jardin dans la maison de Giorgio Bassani ».


Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 44/99, Chapitre 14 l’Histoire n’est qu’un habillage de l’absence, – fin. A SUIVRE…dans une petite huitaine ?(On ne veut pas vous envahir le confinement)

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 43/99, Chapitre 14 – début .

Pour une lecture en version originelle :

https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12046

Chapitre 14

L’Histoire n’est qu’un maquillage de l’absence

     Lorsque je suis revenu de mon premier périple italien, cette découverte profondément intime de la publique Ferrare, (« publique », la chose, la fille ?) j’ai dû m’acquitter rapidement d’une mission légère, acceptée en remplacement d’ARTURO, avant que, pour finir, l’été commençât. J’aime le subjonctif, son injonction différée.

     Ce n’était rien : deux ou trois jours à Tours -et Daniel, mon correspondant- a tenu avant le déjeuner à me faire visiter le musée du compagnonnage et des « Mères aubergistes ».

     Pendant le repas  sur cette place si touristique, Daniel-mon « régional »- me donnait de pénibles nouvelles : il avait été contraint de vendre la belle maison en tuffeau, où lui et quelques autres avions passé de belles soirées de travail, de bavardages, de grillades enfumant la mémoire : sa femme s’enfonçait dans les silences et les revendications, les absences et les récriminations de la maladie qui détruisait son cerveau. Fréquenter Alzheimer, c’est comme jouer aux dés avec Le Commandeur, finie la superbe du seigneur libertin, et même les valets de pique ne quittent pas la scène en criant  » Mes gages, mes gages ! » ( Mes gags? Mes gags?)

     Alzheimer tendance victimisation et agression, elle sortait, s’oubliait, portait des couches, injuriait quiconque s’approchait, fini le buffet joyeux de la simple présence double, quand on picore des grains d’existence.

     A présent, tous souvenirs aimables gommés dans la maison (les enfants, les amis), il avait acheté dans une résidence médicalisée spécialisée, espérant qu’on ne le prendrait pas lui aussi pour malade jouant la comédie de la mémoire. Il est vrai (chacun d’entre nous autres, à l’Agence, le fait) qu’il travestissait en simples détours les entrelacs complexes de son voyage, l’existence. De toute sa vie – déjà plus de soixante-dix ans – il n’avait jamais RIEN oublié. Pas une griffe, pas une douceur, pas une légèreté du ciel après l’orage un soir de marché à Port-Soudan, accroché au Bar de Flots noirs, dans une Suite à l’Hôtel Crystal...Il se souvenait de chaque phrase lue pour la compréhension des origines. Ainsi que se doit.

     Parfois, mes voyages et mes rapports, ce n’est qu’une façon polie de masquer le délabrement ou les sournoiseries de nos univers sans cesse reconstruits et perdus,  nos univers déguisés en façades de palais vieillots pour prélats replets ( les Juniors vont évoquer cette phrase devant la machine à café, sauf s’ils sont en télé-travail ), décors de pacotille. Pas la moindre amertume, cependant, on dit ça comme on dit : le temps passe, ou le vent de calme. Ou encore :  » J’ai tué six loups ».

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TOURS. Une fois mes rapports envoyés, j’ai profité des jours trop chauds dans la maison de Provence, où les filles sont venues, et nous avons pu aller ensemble visiter deux ou trois expositions de photo à Arles (hiatus!), dire tout le mal qu’on pense d’une rétrospective Vasarely à Gordes. Ensuite, nous sommes partis à deux, Edith et moi, dans une vieille maison de village louée dans les Alpes à des Hollandais débarqués ici vers 1968, mais les poutres ne sentaient ni l’herbe ni l’ail.

     L’Internet ne se laissait capter que pour des sautes capricieuses, la canicule produisait orages du soir et paresses du matin, nous revenions presqu’épuisés de longues balades en montagne, juste à temps pour un dîner de quasi-rien sur des terrasses presqu’inexistantes, et tout cela – qui était parfait- me proposait autant de prétextes solides pour ne pas fouiller mes histoires de Ferrare. Vous savez bien comme c’est facile de ramasser les prétextes à la pelle.

C’est là que j’ai décidé de me nommer Le Narrateur Spéculatif, pour rigoler de moi avec moi.IMG_3629.jpg

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En revenant de la montagne, nous sommes allés voir Mark et Naomi, à M., où il a conservé la grande maison de famille, maîtres vignerons, même après sa nomination à l’Agence de Washington. Les parents de Naomi,  elle pure américaine, eux descendants de réfugiés en 1933, viennent ici faire le parcours de la France. Le père aime aller acheter une baguette ‘tradition’ (il prononce mal, mais ça l’attendrit) et bavarder avec la fille du kiosque où il prend le New Yorker comme si c’était un billet de faveur pour l’entrée des Artistes de Ellis Island. Beaucoup d’artistes sont passé par l’île.

     Cette fois, ils ont été comme mis à l’écart, dans une autre maison (les américains de M. possèdent beaucoup de maisons) : la santé mentale de la mère – qui enseignait jadis à Yale la poésie française de la fin du Moyen Age et connaissait des centaines de vers de Charles d’Orléans- a encore subi une dégradation, précipitée comme un orage : Alzheimer propulse ses ravages avec l’imparable célérité sévère d’une torpille dans le bleu clair d’une eau désormais sans profondeur.

     L’impact a déjà eu lieu, la torpille envoie ses éclats dans le silence de la mémoire, mais on ne sait plus qu’on est en train de sombrer, de mourir sans souvenirs. Mon Giorgio a vécu cela : sa propre mère a souffert de la maladie de la mémoire. Souvent, on en souffre par l’excès.
Elle marche, mais ne se nourrit plus seule, il faut surveiller ses couches d’incontinente totale, elle ne regarde que les nuages, les nuages, longuement, longuement, les merveilleux nuages, et plus aucun nom ne résonne pour elle, pas plus Baudelaire que Charles d’Orléans.

     Pourtant son « Du Nonchaloir au Spleen, une esthétique de l’écho » avait été considéré, lors de sa publication aux Presses de Columbia University en 1989, comme un ouvrage apportant des réponses déterminantes à nombre de disputes entre universitaires. «La maladie de la mémoire est la maladie de la personne qui n’a plus rien à dire sur rien et choisit le silence », prétendait Giorgio Bassani dans une lettre (encore inédite, mais je l’ai consultée grâce à la complicité un peu douteuse de Silvia) envoyée de Venise à sa secrétaire, mais collaboratrice de toujours, et amie proche, peut-être tout à fait très proche, la célèbre Bruna Lanaro, il écrivait cela au moment de la mort de sa mère en 1987 «La maladie de la mémoire est la maladie de la personne qui n’a plus rien à dire sur rien et choisit le silence ».

     Il ne pouvait savoir que cette même maladie dévasterait à son tour sa propre intelligence et sa vivacité, à lui, le grand Giorgio Bassani, le grand Zampano de Ferrare, avec ses chaines violentées par la puissance des paroles, lui, le héros de Ferrare,opposant au fascisme et plus tard élu de la gauche modérée, lui sa mémoire du monde et de lui-même, progressivement, l’homme à la célèbre FIAT bleue, désormais le siège est vide, lentement, lentement, la torpille trouve sa route dans les méandres intérieurs, lui, pour la dernière décennie de sa propre existence enfoui dans le silence mémoriel de sa propre absence dans le miroir des paroles perdues.

     Alzheimer aussi pour toi, mon vieux G.B., pas de raison de lésiner. Pendant qu’on y est. Tout le monde y passe, beaucoup l’ignorent.


YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 43/99, Chapitre 14 – début / L’Histoire n’est qu’un maquillage de l’absence. A suivre.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 42/99, Chapitre 13 , Un peu de nostalgie flotte sur le sang frais- fin .

Pour la mise en page originelle , travaillée :

https://wordpress.com/post/yditblog.wordpress.com/12043

Le Turc, lui, s’il a encore toute sa tête, n’a plus de réserves, plus de cimeterre damasquiné, de turban platiné iridium, et surtout sa flotte poursuit son histoire par 30 mètres de fond. Clio pèche au fond du puits quelques restes de la splendeur ottomane.

Le temps passe comme le vent,
Il n’est si beau jeu qui ne cesse,
En tout fault avoir finement
Sans grant espargne de liesse ! »

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Photo de Anna Shvets sur Pexels.com

« Tu me surprends toujours, NERO, »
-« C’est pour ça que tu m’aimes un peu, non ? »
-« Si tu avais été roi, pris à Pavie, tu serais sorti de la vie, et, hop, fini, alors, plus de Joconde mystérieuse, plus de Chambord construit sur un plan d’alchimiste, et même pas de Da Vinci Code ? On se demande quelle sauce tu vendrais, NERO, à tes gogos ? »

Il dit qu’il aime lire ou entendre les histoires de ce genre, des récits à personnages simples et ficelles visibles, le Gand Maître délégué, le Sultan, tout ça, reconnais, c’est plus simple que les brumes ambigües de Ferrare l’équivoque.

Silvia interrompt ici le bavardage de plus en plus vain. Elle observe : » Ici, sur ce mur aux chiffres symboliques,

rien ne rythme la ville, les clochers ne sonnent pas, les hôteliers l’ont obtenu. Si Malte avait été prise, tout à l’heure, tu entendrais le muezzin faire rentrer les poules dans le jardin des Bassani. »


Didier jouault pourYDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 42/99, Chapitre 13 , Un peu de nostalgie flotte sur le sang frais-fin. Assez rude, la fin, non ? Mais ça suffisait, avec l’un peu lourde opposition des deux mondes. Ainsi, même pas une semaine entière pour le basculement raté du centre de la guerre et de la culture de l’Orient vers l’Occident , quatre épisodes pour un récit, on peut pas se plaindre de la rareté du narratif ! Bon, ça mérite sans aucun doute une petite pause. Temps libre pour tout le monde! Et rendez-vous le 15 novembre, ne vous ennuyez pas d’ici là.

 

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 41/99, Chapitre 13 – ça chauffe toujours entre Orient et Occident -second milieu, chaque homme vaut deux ou trois fois le prix d’un joli harem.

NERO : « Tu connais les souterrains, les tunnels d’ici, à Ferrare, entre chapelles primitives et, parait-il, le vieux ghetto des origines, non ? Et tout ce qui peut s’y passer maintenant? »
Silvia aimerait qu’il arrête un peu, avec ces balivernes, vraiment, les tunnels, tout ce clinquant, c’est juste bon pour les touristes. « Tu veux vraiment que je poursuive la lecture? »

Le commentaire continue, en traduction automatique, dévorant toutes les énergies alentour :
« Entre le 2 et le 7 aout, tout ce qu’il reste de poudre et de boulets tombe sur les Francs, on dirait une dévastation semblable à celle d’un débarquement Allié en Normandie. Le 7, qui est un samedi, à midi, car ils aiment aussi les symboles, enfin les Turcs attaquent les bastions majeurs, saint Ange (à la pointe nord ) et Castille, au pied sud de la colline. C’est la fin, pensent-ils, à peine capables d’encore prier, persuadés cependant de ne trouver en face d’eux que murailles détruites ou défenses crevées, chevaliers en haillons, armes abandonnées, peuple affamé, femmes dévastées par la douleur que du beau et du bon, pour un assaillant de moyen, calibre et de conscience nulle.

On ne peut pas évoquer une balade de santé, mais il s’en faut de peu. Le sultan, depuis les hauteurs, surveille et dirige, en particulier il veille comme un père à l’engagement des Janissaires, puissante mais coûteuse cohorte qu’on dirait aujourd’hui ‘d’élite‘, une sorte de Navy Seal. Chaque homme vaut deux ou trois fois le prix d’un joli harem, d’accord c’est pas le même usage, même s’il ne s’agit que d’exposer sa puissance. »

Silvia fait un geste vers NERO, assis tout à côté : elle aimerait à boire. Il se lève.

Sans s’interrompre, mais haussant le son elle donne la suite de ce non-dialogue, dont elle précise au passage, à nouveau, qu’il a été rédigé en mauvais Anglais, de sorte qu’on doit s’en remettre à un traducteur inhumain, pour un texte plein du sang des hommes. Paradoxe, mais banal.

Ils ont l’impression d’entendre le dialogue d’un mauvais film d’action, l’un de ces opus pour héroïne qu’aime la belle (peut on dire ca ?) Erika, sauf que ni les Ottomans ni les francs n’ont de guerrière en armes.

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« Vers 14 heures, l’assaut des Ottomans paraît faire vaciller l’Occident. La clé va tourner, la porte muette parler – en Arabe. Peste ! Encore une fois, le Temps peut basculer d’un côté ou de l’autre. Toute l’Histoire du monde est au bout d’un cimeterre damasquiné, ou d’une épée trempée à Tolède. Le Sultan, un zeste impatient,  est debout sur les étriers de cuir puant sous les sueurs.

L’Orient/L’Occident, la bagarre interminée, on a compris.

Dans le donjon, sur le haut de la tour, Le Grand Maître délégué, Léopold de Marquenterre, a les foies, carrément, ça lui a jamais tant plu, la guerre, les batailles,  les bastons, là lui, en fait, surtout il n’a jamais imaginé de pouvoir perdre, pensez-donc, le Grand Maître des Hospitaliers, rien que le Titre, tu t’enfuies, normalement, les Turcs non, pas rassuré le Léopold, mais il parvient à communiquer ses ordres, en fait ça veut dire :

On se tire, on met les bouts, y’en a marre du carnage qui ravage, je suis pas moine pour mourir en guerrier, ni guerrier pour mourir sans prier, amène toi François, fais pas le fiérot frérot, et merde si l’Occident se le fait par derrière,  enfin tu vois ce que je veux dire, plus rien à foutre de ta Porte du Levant, couchée La Porte, donne la papatte, tant pis, on parlera en Arabe, en Turc, en Javanais, en je sais pas quoi, et basta, y’a pire, non ? ça pourrait être en Chinetoque, en Bambara,  j’en ai les boules qui enflent de toutes ces conneries de Temple depuis des dizaines d’années que ça dure et qu’on endure, faut savoir fuir à temps, comme disait le philosophe, tu sais ce qu’ils en font, des boules d’Occident, tes potes à cimeterre ?

Bref, ses ordres parfaitement nets, « Sauve qui peut » il les envoie au maréchal François de Mortain, le maréchal l’amiral, ça rime à rien, on s’en souvient : «  Retraite ! ». Mortain s’en fiche. A son Grand Maître délégué, il est trop loin pour lui faire un geste déplaisant, et si peu fraternel. Pour lui, tous les témoins du temps s’accordent là-dessus, le Grand Maître délégué n’est qu’une flanelle de Gand, une armure habillant du vent. Il néglige d’obéir, l’amiral maréchal nous voilà pas !.. Déjà que Mortain ça commence mal pour un soldat, On va pas se laisser virer comme des blettes, écraser comme des blattes, sans une de ces bonnes petites contre-attaques, nom d’un Mortain. Retraite, mon cul, dirait-il en Queneau dans le texte.

Il a raison : faute de l’ avancée rapide prévue, les Janissaires sont enfermés comme dans un piège entre les fortifications du dehors et celle du dedans, soumis à deux feux convergents. Pif-Paf, on dirait des baffes dans une BD, où t’as mis la potion ? Or, un Janissaire c’est beaucoup beaucoup plus cher qu’un légionnaire. Le Maréchal-amiral lève son poing couvert de métal. On se croirait à Verdun, au chemin des Dames. Pire, dans la cuvette de Dien Bien Phu, et plus un seul avion pour apporter de l’aide. Plus un para, plus un béret, plus un bizarre, un Bigeard, mais des Rouges, autant que tu veux.

NERO, revenu avec la citronnade, demande : « Il a réellement écrit Indochine, le Vieux Français  ? »
Silvia hausse les épaules, ne commente pas le commentaire, continue son atone mais émouvante lecture:
« En même temps, la fameuse cavalerie des Hospitaliers, chevaliers d’Orient et d’Occident, la formule va survive, redoutée de tous mais qu’on pensait privée de chevaux, lance la fameuse contre-offensive imprévisible, « miraculeuse » écrira un commentateur anonyme. Chevauchant, il est vrai, un peu tout ce qui peut se monter (et c’est tout juste si on ne voit pas deux chevaliers sur un seul cheval, comme dans l’iconographie de la légende templière ), la déferlante franque, bannière du Christ, bliaud blanc frappé de la croix pâtée rouge, et rougi déjà de tant de sang de tant de frères, prend à revers et par surprise le campement Ottoman, ça s’appelle au sens strict se faire mettre, campement où ne sont plus que malades, blessés, femmes de joie et ultimes réserves stratégiques. Alors, c’est un « beau et grand massacre de gens et de biens», qui brûle même la tente du Sultan occupé à diriger ailleurs son armée maintenant vaincue, quelques survivantes échappant au viol grâce au vœu de chasteté de moines-soldats.

Pour un peu, on croirait Zoe Oldenbourg décrivant la prise de Jérusalem, Tarentino c’est du Châteauneuf du pape, à côté.

D’ailleurs, se demande Silvia ( mais n’ose le dire pour ne pas dé-orienter son héros le NERO) :

Les Chevaliers d’Orient et d’Occident, ont eu des enfants, spirituels au moins. Ils ont façonné une légende, fabriqué des récits, inventé leurs décors de cérémonie :7 sceaux qui figure sur le tablier du grade, en principe. Sur les 7 cachets, on  trouve :

· un arc, une flèche, une couronne d’or signifiant que la décision prise est exécutée avec la même promptitude et exactitude que la flèche tirée,

· une épée à deux tranchants : pour toujours combattants pour la défense du droit;

· une balance : banalement la justice,

· un crâne: la vie, la vanité de la vie

· une étoffe tâchée de sang : ce qui témoigne du combat ancien

– 7 trompettes et parfums, 7 le chiffre symbolique par excellence, rien que sur le 777 pages pourraient s' »écrire- ce qui est mieux- évidemment – que 666.

Mais- se dit encore Silvia écoutant les mouvements sonores de NERO dans le duplex rose- tout ça fait un peu brocante provinciale,  on imagine de vieux chasseurs d’image rancis dans leur mémoire devenue dentelle, un jour Google pour des relents de chevaliers usés, un jour pour des photos d’armes blanches, un jour images de nus, alors que – pour finir, de ce qu’elle peut savoir par son aïeul, dont elle ne dire jamais rien, Silvia connaît le dépouillement rose ( comme son jardin ) sur fond doré des objets descendus des Chevaliers.


Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 41/99, Chapitre 13 – ça chauffe toujours entre Orient et Occident -second milieu. « Chaque homme vaut deux ou trois fois le prix d’un joli harem ». Suite et fin : mercredi, jour des enfants, pour bien finir (rien de tel- hélas- su’un suspense pour l’attention et la tension! Ainsi, même pas une semaine entière pour le basculement raté du centre de la guerre et de la culture de l’orient vers l’occident , quatre épisodes pour un récit, on peut pas se plaindre de la rareté du narratif ! Bon, ça mérite sans aucun doute une petite pause. 

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 40/99, Chapitre 13 – La castagne / premier milieu.

POUR NE PAS DÉGRADER LECTURE DE TEXTE OU IMAGES,

MIEUX VAUT CLIQUER SUR CE LIEN , l’OUVRIR, patience=

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/12037

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Malte, donc, si on n’a pas oublié la carte en deux jours, c’est aussi, comme le montre le premier regard sur une carte de la Méditerranée, la base parfaite pour s’attaquer à la Sicile, l’Italie…NERO, dirait-on, prend plaisir à écouter, au moins s’agit-il de mots qui vont lui servir pour ses touristes attirés par « Ferrare la Mystérieuse », tout est bon, s’il s’agit de templiers ou de palimpsestes, et autres âmes errantes spécialistes de la rencontre de bazar objectif. « Il n’y a plus que ces machins là pour retenir le touriste, enclencher le salutaire réflexe du pourboire. Plus tu leur exposes l’incompréhensible, et davantage ils s’ouvrent à la générosité. D’ailleurs, ça ne vaut pas que pour les visiteurs », tu sais?

Silvia ne relève pas, le moment philosophique n’est pas venu.Parfois, hôtesse pour AirBnb, c’est un peu galère. Justement, tiens. la flotte qui flotte, elleElle  continue à lire, dans la traduction de Google, ce qu’envoie le Touriste Impénitent, par ailleurs Narrateur Spéculatif, comme on avait noté, mais tout se combine dans l’usage de la parole au lieu du chemin : « Le 24 mai, l’artillerie turque commence à tirer sur le fort Saint-Elme, depuis la pointe des Potences que les Ottomans ont occupée sans coup férir, de sorte que, dès le soir du 6 juin, une dent de la forteresse est prise. En réaction, mais en réaction lente car tout est lent, tout est brûlant, il n’y a ni assez d’eau ni assez de chevaux nécessairement venus du Perche – les montures arabes sont trop maigres pour eux- les Chevaliers de l’Ordre de Malte, qu’on nomme encore «  Hospitaliers » dans les textes arabes, après une prière matinale ardente de foi et peut-être aussi de désespoir, les combattants dits « Francs » transportent l’artillerie sur les murailles du puissant fort saint Ange. »

NERO aimerait prendre des notes. Cette histoire n’a rien à voir avec Ferrare, mais toute narration d’un affrontement entre l’Occident et l’Orient, c’est du bon pain pour la curiosité assez ignare des touristes en polo Lacoste et Bermuda Gap. A 50 euros le tour, c’est déjà bien qu’on ait un peu d’Hospitaliers, de siège de Malte, de suspense et de sang sur les flancs de La Mura. Partout est La Mura. Dieu est la Mura. Les royalties sont la Mura. Que riche soit la Mura, et idem pour son guide ! Surtout Orient/Occident, on parle là de guerres pluri-centenaires. Des migrations de même. Actuel.
Vaguement agacée, mais NERO ne la surprend plus, depuis tout ce temps (on vous racontera) Silvia reprend :
« Cela ne suffit pas : les canons des Francs sont trop courts, les Vénitiens ont livré des armes mal finies, les Génois des poudres imparfaites. Chez les Francs l’angoisse augmente et Léopold de Marquenterre, contre l’avis de son Conseil, lève un nouvel impôts sur les Juifs, dans l’espoir d’acheter des armes plus fiables. « On a toujours raison, dit-il à son confesseur, le père André, on a toujours raison de prendre les Juifs pour banquiers. »

« C’est déjà trop tard », pense d’abord le sultan qui connaît son calendrier : la flotte ottomane s’est assurée la maîtrise de la baie : éloignée des remparts de la ville, la garnison franque parvient cependant à tenir tête, évitant une défaite douloureuse des Hospitaliers. Beaucoup se joue ici, en ces jours, quant au destin de l’Europe. L’Orient, l’Occident, la clé d’or pour la porte d’or, un homme qui dort?  Toujours la même chose. Mais ça ne sert pas à rien de le répéter.

-« T’imagines, interrompt NERO, gigotant sur la chaise noire du jardin rose, si l’onde s’enfle dessous et d’un commun effort les Maures et la mer montent jusqu’au port, et pour un piège se couchent contre terre, à Ferrare, à Rome, à Paris, chez ton copain ? Tu vois le carnage ? »
« Les Ottomans, dès le 23 juin, ont pu conquérir la citadelle saint Elme, de l’autre côté de la baie, en y laissant des centaines de cadavres « on aurait dit qu’on marchait dans le sang, mais ce n’étaient que des ennemis de Jésus », écrira dix ans plus tard le père dominicain San Paolo, dans son tellement célèbre «  Grand et Véritable Récit du siège de Malte qu’ont perdu les Ottomans par la grâce de NSJC, cassez pas les burettes, un bon anagramme n’a jamais réduit la grâce efficace».
« En effet, s’ils peuvent bombarder de façon quasi continue le fort saint Ange de l’autre côté de la baie, les Ottomans paient cher leurs très lourdes pertes : le 15 juillet, bien qu’une des réserves de poudre génoise ait explosé (c’était vraiment de l’arnaque, ces Génois sont des coquins)  creusant un petit trou dans les remparts et un gros dans les rangs de Francs, les Assaillants ne sont plus assez nombreux pour tirer parti de leur avantage, et quand t’es plus assez solide pour tirer parti, moussaillon, t’as plus qu’à tirer des bords.

Silivia demande s’il faut vraiment s’infliger l’entière lecture ? NERO, c’est souvent le cas, s’indiffère. Au fond, les histoires, ça le berce. Et puis elle a une jolie voix, elle sait ? -Oh, ça va, ça va, NERO. Pas à moi, je ne vais t’inviter nulle part.
Soit : « Depuis presque cinquante ans (il date de 1522) un pont flottant rejoint les deux rives de la crique. Il ne sera jamais coupé, malgré des tirs multiples, de sorte que les Chevaliers peuvent, au prix d’un cirque équestre, passer d’une rive à l’autre, de Bagù à Senglea, pour apporter la réponse nécessaire à chaque offensive ottomane. Fatigant pour l’homme et le cheval, mais ça marche. L’offensive échoue sur la terre, même si une part de la ville est détruite : quelques dizaines d’Ottomans parviennent à s’engouffrer dans une brèche au nord du bastion saint Ange, mais sont repoussés, enfin exterminés conviendrait mieux, par une étonnante charge d’Hospitaliers en large part démontés, encore qu’on imagine mal un moine-soldat démonté, la croix d’un côté, la selle de l’autre, et Lego pour le reste ?

Dans son «  Histoire pour servir à l’honneur des Chevaliers de Malte », Sigismond Von Hertzenbourg prétendra que la manœuvre a été décidée par le maréchal des troupes hospitalières, François de Mortain, en fait beaucoup plus amiral que cavalier, or ça tombe plutôt bien puisqu’il s’agit de manœuvrer des bateaux. On sait à présent que le déplacement des bouches à feu, véritable clé de la victoire, s’est produit sans ordre, et même dans le merdier le plus total, sous l’impulsion de quelques groupes d’habitants lassés de l’incroyable incurie hospitalière, en particulier « Ceux de la synagogue, las de payer sans gagner», eh oui, expression rencontrée dans un témoignage d’époque, mais on ne sait pas de quoi il aurait été question ?

Quoi qu’il en fût, côté images, dans le style décalage  bien sûr apparent, on est gâtés. Un peu lourd sans doute? On ne se refait pas à soixante-dix ans.

De toute façon, quand t’es plus assez solide pour tirer parti, moussaillon, t’as plus qu’à tirer des bords, on te l’a déjà dit. Ottoman ou nan.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 40/99, Chapitre 13 – La castagne /premier milieu. A suivre  : second milieu ( apprécions cet endroit qui a deux milieux, c’est opulent, mais c’est aussi deux mondes), en novembre, cette fois, promis, un peu de Malte ou de malt contre les brumes, rien de tel)

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En réponse à votre question…à nouveau, et plus encore qu’avant-hier…

CONSEIL :Pour accéder au texte tel que mis en page sur WordPress, cliquez :

https://yditblog.wordpress.com/2020/10/27/en-reponse-a-votre-question/

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EN REPONSE :

Il faut rappeler un tout petit nombre de faits :

DONNEE 1 :

C’est tout à la fin de DECEMBRE 2019 que j’ai pu terminer le roman intitulé

 » Le jardin de Giorgio Bassani ».

DEPUIS, à de rares retouches près, je n’ai pas voulu modifier ce texte, sauf en ajoutant cette dérivation sans dérives : les étapes du Voyage à Taxos, chez Michèle et Laurent, espèce de méditation amusée autour des évidences de l’impudeur qu’appelle toute représentation de soi, mise en scène, qu’il s’agisse d’écrire ou de se montrer devant d’autres.

Au PRINTEMPS 2020, les éditeurs ayant refusé le roman, ou s’étant placés en silence-réponse en raison de la crise, j’ai pris le décision de mettre le texte au jour ( c’est-à-dire en fragments et en images), sur le site « WordPress ». En prologue souriant, j’ajoutai : les parcours de l’auteur chez les éditeurs.

Un tel travail a – dès lors- pris la suite et la place de celui commencé en 2015, les « Séquences Publiques d’OUBLIeS ». Par ces choix, il s’intègre dans une longue succession, à rythme variable, programmation sur un an ou presque.

Les accélérations violentes de nos histoires, crise sanitaire/crise terroriste, etc. ont pu faire l’objet de brèves allusions, pas davantage. A défaut, il se fût agi d’un autre texte- et nombreux sont déjà les produits en cours ou publiés à partir de ces crises.

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DONNEE 2 :

Par volonté de conserver une forme d’harmonie entre des séquences, je ne confectionne pas les posts (découpage des chapitres/ recherche d’images/ mise en page) un par un, mais par groupes qui correspondent à deux ou trois ou quatre chapitres. Les réalisations produites sont ensuite « programmées » sur le site « WordPress », plusieurs semaines à l’avance pour les derniers fragments travaillés. Je peux, par cette pratique d’anticipation, « oublier » le travail en cours, le mettre à distance du quotidien, sans qu’il s’abandonne à lui-même, et vivre dans l’absence de cette présence, le devoir du rythme,

bel avantage.

AINSI, le texte et les mises en page sont très décrochés des actualités- même si (on le regrette !) les échos du réel paraissent venir s’y confronter, parfois.

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DONNEE 3 :

Il va de soi que la ligne de narration ( et de lecture) va de Bassani-militant à Bassani-écrivain, en passant par la présence des Juifs à Ferrare, leur Histoire et sa fin, l’accueil des ducs, les lois raciales de Mussolini.

Mais une autre ligne, moins marquée, apparaissant comme en pointillés, vise à évoquer (sans raisonner, ni élucider car ceci est un roman ! ) les relations entre Orient ( disons Moyen-Orient) et Occident. Dans cette perspective, on a déjà pu lire (et voir) les posts à base très historique : la « traque et la fin » de Ben Laden, un peu teintés ( je le reconnais) de couleurs aventurières. Dans cette perspective, on va lire les posts consacrés (là encore selon des données historiques) au siège de Malte, point majeur de la friction OCCIDENT/ORIENT recréee par les Croisades.

L’un des personnages, on le verra, s’estime  » Chevalier d’Orient et d’Occident ».

La tonalité de ces deux séquences,

dites  » BEN LADEN » et  » SIEGE de MALTE »,

bien entendu sans le moindre hasard, entre en résonance avec les actualités, mais- j’y insiste- sans que celles-ci, très postérieures à la modeste confection de ma « série », soient ni méprisées ni détournées.

Il m’a semblé utile d’éclaircir ce point…

Bonne lecture !

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Didier JOUAULT, pour YDIT-SUIT,  » En réponse à votre question », hors texte.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 39/99, Chapitre 13 – Le récit de la castagne/ début.

POUR NE PAS DÉGRADER LECTURE DE TEXTE OU IMAGES,

MIEUX VAUT CLIQUER SUR CE LIEN , l’OUVRIR, patience=

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/12034

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Chapitre 13

Plus tard, vers 14 heures, l’assaut des Ottomans paraît faire vaciller l’occident.

Ensuite, car on avance toujours malgré l’avant,  sur le site qui permet de communiquer entre les propriétaires et leurs ‘invités’, Silvia et le voyageur avaient échangé quelques formules de commentaires, convenues et banales.

Depuis, aux lignes élogieuses mais distantes du prétendu touriste, lors de ce premier passage à Ferrare, il arrivait que Silvia répondît avec une émotion et un empressement peu coutumiers. Presque toujours, l’échange se limite à des congratulations sans suite sur, d’un côté, l’excellence de l’accueil et, de l’autre, la perfection des mœurs du visiteur, BnB laissé impeccable. C’est inutile et mièvre comme tous les livres d’or. Juste pour l’image de soie.

Quelques jours après que le voyageur eût quitté Ferrare la première fois, alors qu’il avait selon son programme regagné Paris par Milan, l’hôtesse du jardin rose rue Belfiori, 33 B, avait brutalement demandé : « J’ignore tout des usages d’un Parisien inactif, que fais-tu aujourd’hui par exemple ? ». Interrogation de pur genre phatique. Mais radicalement hors des usages. A sa place, au narrateur, je me serais méfié. Mais lui, jamais : resté naïf- ou indifférent aux humeurs. Se méfier? Se couper la main de l’espérance.

Silvia écrivait ensuite : «  Caro, il y a dix jours que tu es venu ici, dans mon petit jardin rose, et d’autres ‘invités’ depuis ne m’ont pas permis d’effacer la trace de ta présence- si différente – j’espère que tu auras l’occasion de revenir pour que nous bavardions avec notre langue étrange faite de sourires, de mots prononcés à tort et à travers, de gestes des mains ».
Surpris, intéressé de l’intérêt (car quoi  d’autre intéressant?) curieux de la curiosité (etc. !) l’ex-hôte faillit répondre d’un provocant « J’écris Paludes », mais il n’était pas certain que ce fut compréhensible, de nos jours, surtout à Ferrare, où l’on ne jure que par ce bon vieux Giorgio, son jardin, son Finzi et tutti quanti, les continents des Contini incontinents(l’ancêtre avait mal fini, comme souvent au milieu des familles conquérantes)
« Je travaille, mentait-il, sur ‘Les guerres de la renaissance XV-XVI’, chez Autrement, un bouquin de Thomas F.Arnold, déjà ancien, il date de 2002. Mais ces guerres n’ont pas été refaites depuis. Enfin, je le crois. Ce ne serait pas dans les usages. Donc pas de risque. »

Elle n’avait pas du tout perçu ce type d’humour.

-« Que lis-tu, de si long« ? demande pendant ce temps NERO, le guide un peu toc spécialisé en « Ferrare la mystérieuse » (qu’on ne vous a pas encore présentés,  ni la mystérieuse ni le guide, patience, il aura ses heures de scène, et ses intermittences d’attention, dans l’ancien ghetto tout le monde le connaît, on a bien le temps, on arrive à peine au chapitre Treize- et vous avez compris qu’il y en aura environ à peu près Quatre-vingt-dix-neuf. En tout. Si tout se passe bien.)

Néro – l’homme double, on le verra bien assez tôt, s’assied sur l’une des chaises métalliques du jardin rose. Le soleil donne une lumière trop vive encore pour qu’on puisse lire par-dessus l’épaule de Silvia. «Des commentaires sur Airbnb » ? Il n’a pas l’air d’y croire.
Silvia répond qu’elle anime le réseau. Formulation particulièrement moderne. Il faut entretenir l’appétit des voyageurs. Depuis longtemps, le label «Italie » ne suffit plus, même pour des Chinois, des Moldaves, des Turcomans, des Tibétains…. Elle demande à NERO ( tantôt majuscule tantôt minuscule, selon les jours, personne n’échappe à ça) s’il veut entendre le commentaire du Vieux Français, en traduction ? Qu’il aille se servir un verre, le frigo du BnB est resté en marche.

Comme Silvia, sur le site, s’interrogeait sur ce qu’on pouvait bien chercher là-dedans, ce bouquin de Arnold, « Les Guerres de la Renaissance« , le passager racontait les nouvelles armes, les nouvelles défenses- ce qui n’est pas sans rapport avec « La Mura » de Ferrare, l’épaisse muraille de briques de pierres et de terre ceinturant la ville, comme un vigile ceinture la gamine sortie avec le flacon de Mademoiselle N°5, pourtant c’est un faux, directement importé du Gand Bazar d’İstanbul, « Monsieur, un faux de chez faux, je vous jure, y’a qu’a sentir ». « Je m’en fous de tes explications, et je suis pas là pour sentir les poulettes, tu l’as payé ou pas ? Sinon, je t’envoie passer l’après-midi chez le vieux Gabriel, un spécialiste de l’age vert, t’en verras de toutes les couleurs, des numéros, c’est tout sauf un ange. »

Silence. Puis, Silvia lit, presqu’en criant (car NERO est encore près du frigo, qu’est ce qu’il far fouine ?:
« La poudre et les canons requièrent des bastions d’angle qui permettent de couvrir toutes les données de tir. Les chevaliers deviennent cavaliers, l’art de la guerre c’est de moins en moins la beauté de mourir dans l’honneur sur un champ de bataille ordonné, de plus en plus la grabouille, la tripouille qui farfouille, la ratatouille, la castagne, boue sang et larmes. »
A ce moment NERO apparaît de nouveau dans l’espace triangulaire du petit jardin rose rue Belfiori, numéro 33 B – mais si on n’a pas encore retenu le numéro…. Silvia peut ainsi baisser la voix. Elle poursuit sa lecture.
Selon le visiteur français, le siège de malte, en 1565, est un bon exemple. Pour l’Empire Ottoman, pour le sultan, le célèbre Solimane, Malte est un fort enjeu symbolique, puisque les tout derniers vestiges, les ultimes héritiers des grands ordres chevaleresques (Templiers, Hospitaliers) y ont leur siège spirituel et matériel, réserves d’or et butins d’armes, palimpsestes mystérieux et protocoles secrets : les comptes de l’Occident. C’est aussi, comme le montre le premier regard sur une carte de la Méditerranée, la base parfaite pour s’attaquer à la Sicile, l’Italie…et davantage. Si on La Clé ouvrant la porte muette entre Orient et Occident, passez muscade ( et aussi encens, soies, pavots). Une clé d’or, un homme veille. Toc. Rappel géographique?

Et puis, ajoute l’un d’eux,  » Obama/Ben Laden,c’est encore une histoire -au fond- d’Orient et d’Occident. »

– « Tu charries, dit l’autre, me ramène pas un Navy Seal dans le jardin comme une ombre dans ma lumière. »

« Tu ne comprends pas : Occident et Orient, il n’y a que ça, depuis toujours et pour la suite, le reste c’est de la poudre aux yeux, Obama/Ben Laden, le siège de Malte et même le virus venu de Chine, encore maintenant et plus tard, c’est toute l’histoire du monde, et ça va pas finir comme ça. »

Et alors ils se prennent encore à parler du siège de Malte. On ne sait pas où on va, mais on y va- comme on dit dans les romans de Bassani. Enfin, peut-être?


didier jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 39/99, Chapitre 13 – Le récit de la castagne/ début. A suivre- lentement, ça chauffe ! On est jeudi ? Bon, je me débrouille. dans deux jours, ça ira ? Bon pour le week-end pluvieux ? La fin des congés des élèves ?

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