Suite de l’Omission, Ă©pisode 6,Â
Je suis venu vous dire que je m’oublie.
Le projet
« L’Omission »
Séances publiques d’oubli
Une Omission programmée sur(environ)vingt ans ,
(sauf A.V.C.)
Précaution d’emploi (avant de s’y mettre ) : pour un meilleur suivi du projet, même si l’on commence à suivre la déambulation, il n’est pas inutile, et il n’est pas nécessaire, de se reporter au protocole d’expérimentation, donné sous la forme de douze articles annexés aux douze premières séances d’oubli.
  « Bill, tu es nul, tu me l’as mis…

Le dos Ă la porte n’est pas le dos au mur et comporte donc d’inĂ©vitables perspectives de progrès
…de dos Ă la porte » Â
Observation post-liminaire 1 : Il n’est pas facile de parler de soi en public, sauf si on est comédien. Puis, autant l’avouer, ne pas mentir est aussi difficile que ne pas tout dire.
Observation post-liminaire 2 : entre 15 et 18 ans, ou 14 et 16, ou environ, Ydit parlait seul, à voix haute, dès que l’appartement familial semblait vide. C’était, pour lui, à sa façon, une lente éclosion du droit à parler : dans son milieu, prendre la parole n’était pas un usage, même pour les médiocres célébrations de famille, telles les communions catholiques, les enterrements.
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                S.P.O. 6 : Peut-on s’adresser au monde depuis un jacuzzi ?
La question semble banale, presque triviale
(bien qu’aucune sorte, jamais, de mémoire puisse sembler triviale)
mais –oui :
peut-on s’adresser au monde depuis un jacuzzi
       ( de plus percheron ?),
             comme on la ferait saintement d’un balcon ?
Et cela  en ce soir au milieu du torrentueux dĂ©valement des mots du vote, des mots du meurtre aussi, les mots des ruptures de vie, qui se murmurent dans les alcĂ´ves tendres oĂą les jeunes gens passent encore du temps Ă parler de l’avenir en se regardant le dĂ©sir ?
Peut-on ?
Les mots qui tournent comme des vis dĂ©faisant l’unitĂ© de l’armoire, dĂ©vissant l’unitĂ© du coffre Ă linge dans la maison Ă senteur de compote et lavande, les vis du placard aux Ă©pices, aussi du cercueil, du lit d’enfant, tout ça mis en tas sinon en miettes ?
Tous les mots dĂ©vissent si on lâche prise, ils  dĂ©boulent dans la profondeur crevassĂ©e. Mais l’orateur est lĂ pour reconstruire les formes en replaçant les paroles dans les encoignures oĂą elles vont germer.
Oui, mĂŞme depuis l’humeur du jacuzzi.
C’est que, dès la première ligne d’envoi, dès la première des répliques solitaires de la plus petite S.P.O., même si personne ne relève, même si personne ne répond,
la virtualité d’une lecture mondiale-
                                      voire universelle-
n’est pas exclue :
aujourd’hui, qui saurait jusqu’où la toile emporte sa parole ?
La Séance Publique d’Oubli, pour cette fois encore, est ici à destination d’un petit nombre. Un très très petit nombre : les autres baigneurs du jacuzzi, ou bien les clients de la maison d’hôtes peut-être, ou encore les  propriétaires complices, voire un livreur de glaçons,le  réparateur de jacuzzis, et même une rigoureuse éleveuse de chèvres venue rendre visite en voisine.
Par elle, on connaĂ®t les doucereux bienfaits partagĂ©s du jacuzzi ; elle a lu, beaucoup, la littĂ©rature japonaise de la deuxième moitiĂ© du 19ème siècle (en mĂŞme temps que le journal des frères Goncourt) et vu des films californiens de la belle Ă©poque. Elle a renoncĂ© depuis longtemps Ă l’herbe, sauf pour son troupeau.
 Aussi aime-t-elle l’idĂ©e d’une confĂ©rence culturelle sans thème depuis le jacuzzi, puisque c’est sous cette forme que la S.P.O. de ce soir a Ă©tĂ© annoncĂ©e aux huit habitants du hameau ( neuf si on ajoute la factrice, habitante il est vrai singulièrement provisoire), par un discret affichage sous le panneau » chambre d’hĂ´tes » et sur le poteau indicateur D213.
Ydit commence par dire que la sĂ©rie commence Ă peine (on lui escompte vingt Ă vingt deux  ans de service, on ne peut pas dire qu’on « espère », non, on s’attend Ă toutes ces annĂ©es, près de deux-mille Ă©pisodes).
Ajoutons ceci : acceptons l’idée que les oubliEs ne sont pas seulement des mauvais souvenirs
          que l’on arrache à la mémoire telles des dents de lait
trop profondément poussées au creux même de la mâchoire, douloureuses et cependant jamais venues au jour obscur de la bouche.
Si tel était le choix,
on empêcherait la fidélité du public- encore rare mais prévisionnellement immense ( et même davantage)- débouté par la succession de mauvais moments.
« En réalité, si le mot a du sens ici, raconte Ydit, les S.P.O. devraient davantage mener le récit de tout ce que je n’aurais (sans doute ?) pas dû faire, jamais dû penser faire.
Ce à quoi il était attendu de renoncer à .
Ainsi donc les oublis forment des douceurs du soir, vendues à un petit public avant que se closent les portes du crépuscule sur la ville qu’on croît sereine : des oubliEs. On n’aurait pas dû, poursuit l’oublieur, mais c’était joli comme un caramel salé sur la langue de l’ancêtre »
YDIT poursuit :
« Puisqu’on parle de douceurs, je voudrais oublier ce déjeuner à Dijon.
A l’époque, j’apportais une contribution parfaitement non-remarquée à la fébrile activité du cabinet d’un ministre lui-même assez agité.
Le malsain des saints : le cabinet
– on y croit entrer pour travailler, on y observe l’allée-venue du quotidien privé de sens, on en sort avec la saveur de l’inutile au bout de la langue, et
 les poches pleines de faux-billets.
L’ Excellence, par ailleurs baron de son parti, avait programmé un déplacement.
On avait partagé le temps sur place entre une visite/rencontre touchant à son emploi de portefeuille ministériel ( il faut bien travailler) et un déjeuner très privé, occasion de politicer un peu. Dans l’excellent restaurant de la ville, le chef de cabinet, l’attachée de presse, et moi déjeunions avec une républicaine et gracieuse gourmandise, tandis que, dans un petit salon voisin et caché, le ministre et ses quatre invités préparaient les élections locales, parlaient candidats, financements, amis : toucher aux portefeuilles exige d’être à plusieurs, mais pas en public.
Le quatrième des convives ordinaires nous rejoignit à la table commune-délicate et précieuse toutefois -on était à Dijon.
« Bill, tu es vraiment nul, tu me l’as mis le dos à la porte »
…lance-t-il au chef de cabinet, responsable du plan de table des invitĂ©s. D’un geste de menton il dĂ©signait le petit salon.
Souriant, portant un toast avec un chablis premier cru du meilleur aspect, Ydit sarcasme gentiment à l’égard du capitaine de police, garde du corps : « J.K., on ne va pas vous l’attenter ici, votre ministre ».
« D’abord, c’est aussi le vôtre, de ministre, et au cabinet il vous paie nettement mieux que moi. Ensuite, si je sers à rien, je peux vous passer mon flingue et aller voir les putes, vous avez sûrement des adresses ».
Toute la fraternelle ambiance confiante des Ă©quipes ministĂ©rielles. On s’habitue.
    Paterne, le chef de cabinet, un jeune trentenaire vif et rondouillard, proche du ministre depuis dix ans, entamant le ris de veau aux morilles et à la truffe jaune (étonnant mélange, soit dit en passant)… »
Assis au bord du jacuzzi un peu débouillonnant,
l’orateur
s’est un peu oubliĂ©Â
 (ce qui est tout de même le comble dans cette affaire, non ?).
 Son geste large, pour imiter l’aimable verve du chef de cabinet, s’accorde mal Ă la faiblesse du nĹ“ud d’éponge : la serviette se dĂ©tend un peu trop, comme l’atmosphère, elle glisse suavement, s’assouplit dans les plis, s’ouvre sur la perspective de pĂ©nombres tumultueuses, bref risque de mettre Ă mal (et mĂŞme de rĂ©duire Ă nĂ©ant) le sens de la pudeur nĂ©cessaire au bon usage bourgeois ( et moral ! ) des jacuzzis percherons ou pas.
Mais, sans barguigner, notre bienheureuse éleveuse de chèvres se montre serviable : d’une main assurée, quoique feutrée, disons même appliquée, sans autre mot que
« Je m’en occupe, laissez-moi faire, cher Ydit »,
la jeune femme – qui ne sent d’ailleurs pas autant l’animal que le prĂ©tendaient les hĂ´tes de ces lieux – redresse Ă point nommĂ© ce qui doit l’être en ce cas et peut l’ĂŞtre en ce lieu.
Ydit pourrait continuer la narration.
« Cela, j’oublie , le cabinet, le ministre, Dijon».
Prononçant la formule du protocole, le crieur d’oubliEs est en droit d’interrompre ici la S.P.O., et d’aller se rhabiller. Ce qui le réchaufferait un peu.
Mais
voici que le bref incident ouvre un autre pan de la mĂ©moire et des couleurs reviennent comme sur un visage que la fatigue estompait : fulgurance d’une image ?
Vapeur de jacuzzi ?

Après le hammam au village, toujours elle lisait Ă l’ombre de sa propre peau, et jamais le mĂŞme livre.
Reste d’herbe Ă chèvre dans la chevelure feuillue de l’Ă©leveuse ?
Ivresse du Perche dans sa nuit pleine?
Comme YDIT semblait s’engouffrer vers un autre oubli
( plus ou moins vrai, on s’en doute ), oubli de cette image,  on l’interrompt d’une haute voix  de basse :
« Allez, dit l’hôte, solide patron des lieux, gardez nous ça pour une autre fois, mon vieil YDIT, ça suffit pour cette séquence, on va changer de bain, et prenez donc un coup de cidre. Et puis, tant que vous y êtes, resserrez moi un peu cette serviette, ici c’est le Perche, c’est pas Ibiza »